Dossier: l’intelligence de Paul le Poulpe

On 28.10.2010, in Dossiers, by Alan Vonlanthen
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Avec la vie que je mène, je ne regarde pas beaucoup la télé et je ne lis pas beaucoup la presse généraliste. Du coup, je ne suis jamais au courant des événements qui ponctuent le quotidien du reste du monde. Jamais? Ah bin, si, cette semaine: comment aurais-je pu passer mardi dernier à côté de la mort de Paul le Poulpe ? L’oracle d’Oberhausen a rendu l’âme mardi dernier. Qu’il repose en paix.

Ce ne sont pas les détails de sa biographie qui m’intéressent bien sûr (même si les accusations de corruption sont plutôt croustillantes), ni même ses prétendus dons de divination (il faut dire qu’aucun protocole scientifique rigoureux n’a été respecté pendant l’expérience du Mondial, ce qui rend vraiment très difficile la validation scientifique de ses prouesses…) Non, c’est juste sa condition de pieuvre qui m’intéresse et je voudrais parler aujourd’hui d’une caractéristique en particulier de ces créatures étonnantes: leur intelligence!

(c) BNPS.CO.UK

(c) BNPS.CO.UK

Commençons par une petite description de ce charmant céphalopode… Franchement, je trouve que certains auteurs de science-fiction qui décrivent des extra-terrestres le plus souvent humanoïdes manquent cruellement d’imagination. Pas besoin d’aller chercher les aliens bien loin, prenez un poulpe (ou une pieuvre, c’est synonyme) : pas de squelette, une tête à la chair élastique, 8 bras d’une puissance extraordinaire, 3 coeurs, 9 cerveaux. Capable de changer de couleur à sa guise. Pas juste de couleur en fait, la peau des pieuvres peut imiter n’importe quel motif même complexe, et elles s’amusent à prendre l’apparence (et le comportement) de prédateurs dangereux (comme le poisson scorpion ou le serpent tricot rayé) pour éloigner les gêneurs ou encore sont capables d’imiter le Bernard lermite pour faire croire qu’elle est protégée par une solide carapace. Des expériences à l’aquarium de la Corogne, en Galice, ont montré qu’elles sont mêmes capables de se camoufler sur un fond géométrique artificiel aléatoire ou régulier. Leur camouflage n’est pas un simple réflexe instinctif mais le résultat d’une combinaison d’observation et de volonté. Franchement, ET peut aller se rhabiller.

Du point de vue de son intelligence, les stratégies et globalement les performances de la pieuvre sont comparables à celles de l’homme.

Les poulpes cherchent en permanence à comprendre leur environnement et sont doués d’un sens de l’observation hors du commun.

En fouillant un peu dans les sous-sols de l’Internet, j’ai déniché un formidable reportage de Thalassa, intitulé “Planète Pieuvre”, diffusé en avril dernier. Ce documentaire  relate de nombreuses expériences menées pour mesurer l’intelligence de ces céphalopodes.

Voici quelques exemples de problèmes totalement inconnus dans la nature et qui ne résistent pourtant pas plus de quelques minutes à l’intelligence du poulpe.

  1. Dévisser le couvercle d’un bocal pour accéder à un crabe qui y est enfermé (démontrant non seulement de la dextérité, mais encore un raisonnement logique et pas mal d’imagination);
  2. Aller se servir dans les nasses des pêcheurs galiciens pour manger à l’oeil, et ils n’ont bien sûr aucune difficulté pour ressortir du piège;
  3. Récupérer un crabe introduit de force dans un récipient à col de cygne (impossible à sortir du récipient, donc). Pour info, nos proches cousins chimpanzés, d’une intelligence pourtant remarquable sont incapables de résoudre ce problème;
  4. S’évader d’une boîte de verre ne contenant qu’une ouverture de 6 cm de diamètre (6 cm, c’est la taille de son bec, la seule partie rigide de son corps). Par contre, si l’ouverture fait moins de 6 cm, la pieuvre n’essaye même pas de s’échapper, elle sait qu’elle ne passera pas. Elle mesure l’ouverture avec un tentacule et décide d’y aller ou non);
  5. S’échapper d’un labyrinthe de verre à l’itinéraire inconnu, en étant entouré de prédateurs. La pieuvre met quelques minutes la première fois, mais ce qui est intéressant, c’est qu’elle ne met plus que quelques secondes à partir de la 2e fois, démontrant qu’en plus de tout le reste, elle a une excellente mémoire !

 

On a affaire  une créature capable de déduction, de raisonnement logique, de stratégies, de conduites instrumentales (je ne l’ai pas indiqué dans les exercices, mais la vidéo de la noix de coco comme abri est éloquente à ce sujet !), de mémoire à court et à long terme, alors qu’il s’agit d’un mollusque, plus  proche génétiquement de l’huître et de la limace que de tous les autres animaux!

Mieux, chacun des bras dispose de son propre cerveau, qui n’a pas à rendre de comptes au système nerveux central pour prendre ses décisions. 250 millions de neurones dans le cerveau central et 50 millions dans chacun des 8 bras… 650 millions de neurones en tout pour une intelligence comparable à la nôtre, qui en comptons quelque 100 milliards ! Comment expliquer un tel rendement ? Des équipes entières de chercheurs en neurosciences sont en train d’étudier la question.

Alors, avec une telle intelligence et de si nombreux avantages évolutifs, comment se fait-il que ce soit l’homo sapiens qui domine le monde et pas le poulpe ? (Abstraction faite du regretté Paul, bien entendu)

Eh bien, l’homme est un animal social, comme la plupart des mammifères. Il tire ses avantages de son mode de vie en société, de sa communication et collaboration avec ses pairs, et en l’occurrence, contrairement à la plupart des mammifères, de son langage et de sa culture ! Chez nous, le savoir se transmet de génération en génération. On bénéficie des inventions et découvertes passées : on n’en serait pas où on en est si chaque individu devait redécouvrir le feu et réinventer la roue…

C’est exactement cela qui se passe chez le poulpe. Les parents meurent juste avant la naissance des petits et ceux-ci sont livrés à eux-mêmes avant d’être secs derrière les oreilles: ils doivent repartir à zéro, tout redécouvrir, tout réinventer.

Ceci étant dit, le dernier passage du reportage de Thalassa que je mentionnais tout à l’heure évoque de nombreuses recherches qui concluent à un changement de comportement chez les pieuvres. Il semblerait que les individus d’une même génération, sans doute en raison des pressions auxquelles leur environnement en mutation les soumet, déploient de nouvelles stratégies d’imitation et d’apprentissage. Ils ne doivent plus tout redécouvrir seuls mais sont capables d’apprendre les uns des autres et de bénéficier des expériences des autres pieuvres.

Alors à quand un monde gouverné par les poulpes ? S’ils continuent d’améliorer leur partage de connaissances tandis que nous continuons de couper dans les budgets de l’éducation et de la culture, c’est à dire, ce qui fait notre différence, ils nous mangeront peut-être à la Gallega, avec un peu de piment d’espelette et un filet d’huile d’olive… On ne pourra pas vraiment leur en vouloir!

Ré-écouter l’émission:

 


Thalassa du 10 avril 2010, 1/2: http://www.wat.tv/video/planete-pieuvre1-2mcvh_2gk6t_.html

Thalassa du 10 avril 2010,  2/2: http://www.wat.tv/video/planete-pieuvre2-thalassa-04-10-2mn2f_2gk6t_.html

Mega Shark vs Giant Octopus (Un poulpe attaque un requin) : http://dai.ly/cVnDtc

Un poulpe se sert d’une coquille de noix de coco comme abri:  http://videos.nouvelobs.com/video/iLyROoafIEb6.html

UPDATE 30.10.2010: encore une super vidéo sur le camouflage du poulpe: https://www.youtube.com/watch?v=ygh1-ul6E94 Merci Olivier Tripet!

UPDATE 22.12.2012: les mécanismes du changement de pigmentation chez les poulpes dans un super article bien détaillé: http://www.sirtin.fr/2010/12/21/dou-vient-les-changements-de-couleur-des-poulpes/

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  • Pingback: Podcast science 09 – Le paradoxe du poulpe en peluche()

  • Minarey

    Bravo à vous encore un excellent podcast (je vais certainement réécouter pour mieux cerner la partie mathématique…) Je ne réalise pas qu’un podcast de science puisse réunir les peluches et les poulpes comme si c’était l’ordre des choses depuis des générations ! en tout cas je trouve que c’est bien mal valorise Paul le poulpe que de l’avoir mis dans ce rôle aussi infâme et réducteur que celui qu’il à eu lors du mondial. Bonne continuation à vous trois.

  • Une autre vidéo impressionnante: https://www.youtube.com/watch?v=ygh1-ul6E94

  • Tout grand merci Olivier! Excellente vidéo, je l’embedde de ce pas.
    a+
    a.

  • spout

    Article très intéressant 🙂

    On se permet quand même de rappeler à l’homme qu’il a beau être “intelligent”, il n’en est néanmoins pas plus qu’un virus sur cette planète. Un virus qui se reproduit à une vitesse fascinante d’ailleurs. Je suis curieux de voir ce que ferai une autre espèce, telle que les poulpes, s’ils arrivaient à développer un niveau technologique comparable au notre.

    J’ai toujours en mémoire, depuis mon enfance, l’épisode catastrophe de “Il était une fois l’homme”. Ca date des années 80 et c’est pourtant toujours aussi proche de notre futur probable.

    Quelques petites coquilles cependant :

    Le “millions” est de trop pour 650’000’000 et il vaudrait mieux raccourcir l’ensemble à 250 millions, 50 millions et 650 millions pour une lecture simplifiée et sans confusion possible.

    :
    “mesurer”

    Bonne continuations, je viens de découvrir ce blog et vais donc en faire un peu le tour 🙂

  • spout

    Article très intéressant 🙂

    On se permet quand même de rappeler à l’homme qu’il a beau être “intelligent”, il n’en est néanmoins pas plus qu’un virus sur cette planète. Un virus qui se reproduit à une vitesse fascinante d’ailleurs. Je suis curieux de voir ce que ferai une autre espèce, telle que les poulpes, s’ils arrivaient à développer un niveau technologique comparable au notre.

    J’ai toujours en mémoire, depuis mon enfance, l’épisode catastrophe de “Il était une fois l’homme”. Ca date des années 80 et c’est pourtant toujours aussi proche de notre futur probable.

    Quelques petites coquilles cependant :

    250’000’000 de neurones dans le cerveau central et 50’000’000 dans chacun des 8 bras… 650’000’000 millions de neurones en tout

    Le “millions” est de trop pour 650’000’000 et il vaudrait mieux raccourcir l’ensemble à 250 millions, 50 millions et 650 millions pour une lecture simplifiée et sans confusion possible.

    menées pour mesure l’intelligence de ces céphalopodes

    :
    “mesurer”

    Bonne continuations, je viens de découvrir ce blog et vais donc en faire un peu le tour 🙂

    PS : Double post, j’avais mal géré les tags, désolé.

  • Hello Spout,
    Merci de tes commentaires et encouragements 🙂
    Merci aussi pou les coquilles, je corrige de ce pas.
    Une excellente journée!
    Alan

  • spout

    Et hop, dans les favoris! Toujours agréable de voir des infos scientifiques sans que BAC+5 soit pré-requis pour les comprendre.

    Génétiquement parlant, tout à fait d’accord avec toi.
    Cependant :

    parasiter un hôte pour exister

    Cela reprend assez fortement le comportement des l’espèce humaine actuelle 😉

    Ce que je trouve amusant, en ayant un exemple très très concret à portée, c’est les gens qui pensent que voter vert et soutenir des artistes qui vantent l’écologie ( j’en rigole encore ! ) suffit à dédouaner leur propre sur-consommation de carburant :

    Pffff, l’eco-conduite c’est chiant, je fais le plein et puis c’est tout, je peux pas changer ma façon de conduire comme ça!

    ou d’énergie électrique :

    Ca sers à rien de couper le chauffage pour aérer 5 minutes

    après avoir laissé les fenêtres ouvertes pendant la matinée avec un chauffage électrique qui va tourner à fond pendant ce temps.

    Mais là, je m’écarte du sujet initial de cet article 😉

  • ps: pas d’accord sur le “virus” pour au moins deux raisons:

    lorsqu’il a épuisé son hôte, le virus meurt avec. Je veux croire pour ma part que l’homme est moins stupide et fera preuve de trésors d’imagination pour rattraper le coup juste avant qu’il ne soit trop tard. On n’est pas très bons pour réfléchir sur le long terme, mais nous sommes une espèce assez extraordinaire lorsqu’il s’agit de résoudre des problèmes dans l’urgence;
    la perspective génétique m’interpelle aussi… On ne mélange pas torchons et serviettes, ni ARN et ADN 😉 Les virus sont des morts-vivants qui ont besoin de parasiter un hôte pour exister. Les humains sont bien vivants eux, plein de ressources et plein de surprises… Qui sait, dans quelques dizaines d’années la perspective d’aller faire pousser du gazon sur une exo-planète pour y jouer au golf, ne tiendra peut-être plus de la science-fiction?

    Ceci dit, je suis plutôt d’accord sur le fond. Nous sommes une espèce franchement arrogante et destructrice, et tant que nous n’aurons pas pris conscience qu’il n’y a pas l’homme d’un côté et “son” environnement de l’autre mais que nous faisons partie intégrante d’un éco-système complexe dont chaque élément est important, on loupe de fantastiques opportunités, on gaspille des chances, et on risque l’auto-goal.
    Merci pour la réflexion du jour, j’espère te compter parmi nos futurs auditeurs 🙂
    Alan

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  • Chris

    J’ai vu ce reportage au mois d’avril et il est effectivement très intéressant. Après ça j’ai fouillé un peu pour trouver plus d’info sur les pieuvres. Comme par exemple, les pieuvres peuvent aussi réécrire leur ADN, par exemple en fonction d’un environnent hostile comme froid. D’après expérience menée, si l’on prend une pieuvre dans une eau de température moyenne et que l’on la plonge dans une eau de l’Antartique, elle va réécrire son ADN 2 étapes de façon a réguler le flux de protéines différemment et supporter le changement de température. Je dois dire que jusqu’à aujourd’hui les chercheurs n’ont trouvés aucune autre créature terrestre capable de réécrire son ADN à l’encontre de certaines situations. Je trouve cet animal fascinant.