Remettre à l’heure nos horloges biologiques

On 05.12.2013, in Dossiers, by Alan Vonlanthen
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Vous avez raté le début?

Chronobiologie 1/2 | Chronobiologie 2/2

 


Maintenant qu’on a bien compris ce que sont les rythmes circadiens dans le vivant avec le dossier de Pierre Kerner, parlons un peu de nous autres humains… Parce que, quand même, qu’on le veuille ou non, les rythmes biologiques sont ancrés tellement profondément dans chacune (ou presque) des cellules de notre corps, que cela a un impact important sur nos vies.

Pierre nous a indiqué comment on a expérimenté sur les champignons, les plantes, les drosophiles, les vertébrés. Et l’homme dans tout ça? Eh bien, en l’occurrence, pas besoin de prélever ici et là des bouts d’organes chez nos congénères pour observer leurs réactions. La science trouve parfois quelques braves volontaires, heureux de la servir dans la joie. Ainsi, Michel Siffre https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Siffre , explorateur souterrain, aventurier et scientifique niçois (une sorte d’Indiana Jones français, quoi), a réalisé 3 expériences en libre cours en s’isolant dans des grottes pendant de longues périodes:

  • 2 mois en 1962 au fond du gouffre du Scarrasson à la frontière franco-italienne. Il est sorti le 17 septembre persuadé d’être le 20 août)

  • 10 ans plus tard, en 1972, il a remis ça dans une grotte du Texas. Pendant 205 jours!

  • Et enfin, en 1999, tout de même âgé de 60 ans, il a réalisé une autre expérience “hors du temps” dans une galerie de la grotte de la Clamouse (dans l’Hérault) https://fr.wikipedia.org/wiki/Grotte_de_la_Clamouse durant 69 jours. La périodicité de l’horloge endogène (c’est à dire interne, indépendante de l’environnement) de l’être humain a pu être estimée à 25h18m grâce à lui

Michel Siffre lisant le Banquet en 1972. (Image http://www.cabinetmagazine.org/issues/30/foer.php)

Michel Siffre lisant le Banquet en 1972. (Image http://www.cabinetmagazine.org/issues/30/foer.php)

Homo Sapiens connaît donc bel et bien ce concept d’horloge interne, comme le reste du vivant.

On notera que cette horloge est un peu plus lente que la rotation de la Terre. Elle doit donc être recalée en permanence sur l’horloge de la journée terrestre ou sociale grâce aux points de repère, les Zeitgebers. La lumière du jour, les horaires de train, les repas avec Mamie sont autant de Zeitgebers qui permettent de remettre les pendules à l’heure

Quand on regarde nos rythmes biologiques de près, on s’aperçoit qu’ils ont des effets pour le moins inattendus sur nos aptitudes et comportements.

À l’école, les enfants mémoriseraient plus facilement ce qu’on leur propose d’apprendre vers 11h et vers 17h30. Par contre, de 13h30 à 15h environ, leur attention baisse, et cela sans rapport avec la digestion.

Nous autres, adultes, connaîtrions en moyenne un pic d’attention vers 10h00, de meilleures capacités de coordination vers 14h30, des réflexes acrus vers 15:30, des muscles au top vers 17:00, une tension artérielle plus élevée vers 18:30, un pic de température vers 19h.

Wimage Wikipédia

L’ensemble de ces pics de fonctions biologiques, qu’on appelle “acrophase” quand on est spécialiste ou qu’on veut briller en soirée,  forme ce qu’on appelle la structure temporelle circadienne d’un organisme.

Vous voyez ci-dessous la structure temporelle d’un homme adulte sain.

 

acrophases, courtesy of Pierre Kerner

Structure temporelle d’un homme adulte sain. Image: courtesy of Pierre Kerner

Tout est question de timing…

Il existe des heures noires pour les accidents. Les catastrophes de Tchernobyl, de Bhopal , de l’Exxon Valdez et de la centrale nucléaire américaine de Three Mile Island se sont tous produites vers 3 heures du matin, comme de milliers d’accidents de la route chaque année.

Globalement, notre vigilance est moins bonne entre minuit et 4 heures du matin.

Image Wikimedia

Bref, nos horloges biologiques ne font pas que régir nos cycles de sommeil, comme on pourrait le penser a priori. Elles jouent un rôle prépondérant dans nos existences, et le moins qu’on puisse dire en ce début de XXIe siècle, c’est qu’on a un peu tendance à les maltraiter…

Nous allons tenter de décortiquer dans ce dossier le comment du pourquoi de ces décalages, leurs conséquences sur le plan social et de la santé, et voir quels sont les moyens d’agir pour mettre les pendules à l’heure.

En 2009, un sondage BVA  (lien sur le Powerpoint) réalisé sur 1000 personnes de tous les âges pour l’Institut national du sommeil et de la vigilance (INSV), révélait que les Français d’aujourd’hui consacrent 1 heure 30 de moins à leur sommeil qu’en 1960.

Je n’ai pas de chiffres, mais j’imagine volontiers qu’il en va de même pour toutes les populations qui vivent selon un modèle similaire, où on prend le métro à la même heure tous les matins, été comme hiver. Où on ne sait souvent même pas le temps qu’il fait dehors pendant la journée et où on se bombarde joyeusement la rétine à grands renforts de TV géantes, de laptops, de tablettes ou de téléphones portables

Ça, c’est juste dans la vie de tous les jours. Pour mieux cerner le propos, parlons d’un cas qui devrait être exceptionnel, mais que finalement, nous connaissons tous aujourd’hui, à intervalles plus ou moins réguliers, le jetlag.

Jetlag

Aussi appelé syndrome du décalage horaire ou “arythmie circadienne”, le jetlag est, selon notre bon ami wiki, la

condition physiologique particulière qui résulte d’un voyage rapide à travers plusieursfuseaux horaires, généralement enavion. Un tel voyage décale effectivement les différentes horloges internes et l’activité extérieure (alternance jour/nuit, activité autour d’un individu).

Par “condition physiologique particulière”, concrètement, si on se réfère au blog Secrets du Sommeil, il faut comprendre les symptômes classiques suivants:

  • insomnie ;

  • perturbation du sommeil ;

  • somnolence au cours de la journée ;

  • trouble de la concentration ;

  • fatigue ;

  • irritabilité ;

  • désorientation ;

  • dépression ;

  • troubles gastro-intestinaux ;

  • maux de tête pendant la journée ;

  • malaise général.

Mélatonine. Image WikipédiaPour faire simple, on va dire que le principe de base, c’est que notre glande pinéale se met à sécréter de la mélatonine – l’hormone du sommeil – dès que la lumière baisse. Si on peut respecter un rythme naturel, on a sommeil quand la nuit tombe, on s’offre quelques heures de repos réparateur en une ou deux fois (les 8 heures de sommeil d’affilée sont plutôt une nouveauté qui remonte à l’installation d’éclairages publics), et le lendemain matin, les sécrétions de mélatonine sont remplacées par des sécrétions de cortisol (qu’on peut qualifier d’hormone du stress), histoire de sortir du lit.

Mais quand on se trouve subitement à plusieurs fuseaux horaires de chez soi, la sécrétion de mélatonine n’est plus du tout synchronisée avec le rythme naturel du jour et de la nuit.

Si on est parti à l’Ouest, on se retrouve en “avance de phase”, c’est à dire qu’on sécrète de la mélatonine beaucoup trop tôt par rapport à l’heure locale. On tombe de sommeil en pleine journée.

Si on est parti à l’Est, c’est bien sûr le contraire qui se produit : on est en “retard de phase”, on n’a pas sommeil à l’heure de se coucher, et on est en sommeil profond à l’heure du réveil.

Si vous avez fait gaffe tout à l’heure pendant l’énumération des symptômes, vous aurez noté la “dépression” glissée nonchalamment au milieu d’une liste de symptômes a priori plus banals. En fait, les décalages de phase et la dépression sont étroitement liés. Chez les personnes souffrant de troubles bipolaires, les épisodes “maniaques” sont liés à un retard de phase et les épisodes “dépressifs” à une avance de phase.  D’ailleurs, le lithium qu’on prescrit aux personnes qui souffrent de ces troubles traite les symptômes en agissant sur l’horloge circadienne.

Alors, en cas de jet-lag, comment faire pour remettre les pendules à l’heure ?

A priori, dans le cadre d’un voyage, une fois qu’on est sur place, on dispose de trois outils:

  • l’exposition à la lumière ;

  • la prise de mélatonine ;

  • le sport.

Pour la lumière, c’est tout simple et ça ne fait l’objet d’aucune controverse: il faut s’exposer à un maximum de lumière le matin, sans lunettes de soleil, et au moins de lumière possible le soir, histoire de resynchroniser progressivement son horloge interne sur le rythme naturel du jour et de la nuit là où se trouve.

Pour la mélatonine, en revanche, le consensus est loin d’être atteint et la technique est encore controversée. Cependant, depuis 2009, on a pu vérifier que le fait d’en prendre oralement pendant les premiers jours sur place, le soir, avant de se coucher, est efficace pour avancer son rythme (c’est à dire pour se coucher de plus en plus tôt quand on voyage vers l’Est).

Enfin, pour le sport, l’idée est d’en pratiquer le soir quand on voyage vers l’Ouest (histoire d’augmenter sa température corporelle et diminuer la fatigue), ou au contraire le matin quand on voyage vers l’Est. Pour les mêmes raisons… Ça réveille.

Après, on peut également se préparer avant de partir. Le blog secrets-du-sommeil.com donne plein de conseils à cet égard, comme décaler d’une heure par jour l’heure du coucher pour se préparer progressivement.

Depuis quelques années, on parle d’un 4e outil: le jeûne. Cela semble extrêmement efficace, en tout cas, ça marche chez les souris. David Louapre, l’auteur de l’excellent blog Science étonnante – également sur le café des sciences – a essayé de faire avancer les recherches, pour voir dans quelle mesure cela s’applique aux êtres humains, en mettant la technique en pratique sur sa propre personne lors de sa dernière traversée de l’Atlantique. Ça a bien fonctionné pour lui. En arrivant à Paris depuis Boston (où il est installé), il n’a rien mangé le premier jour, a fait une petite sieste, et hop, dès le lendemain, il était synchronisé sur le méridien de Paris. Bien sûr, David est un sujet intéressant, mais cela reste néanmoins un sujet unique. Tant qu’elle n’est pas reproduite à plus grande échelle, son expérience restera une anecdote, il faudrait que servir la science soit la joie de plus de monde. Mais la piste semble prometteuse !

On parle en général de jet lag lorsqu’il y a un décalage de 5 heures ou plus, mais quid des effets des plus petits décalages?

Et un décalage d’une heure?

Une étude suédoise publiée en 2008 s’est intéressée aux effets sur la santé du passage à l’heure d’été. Anodin, pensiez-vous? Pas tant que ça! Les chercheurs ont constaté une augmentation des infarctus chaque année, au moment du passage à l’heure d’été, fin mars. Par contre, l’inverse n’est pas vrai. Le nombre d’infarctus ne diminue pas de manière significative lors du retour à l’heure d’hiver. Dingue, non?

Chronotypes

Certains d’entre nous n’ont pas besoin de 5 fuseaux horaires de décalage soudain pour se sentir déphasés. Si vous vous sentez au meilleur de votre forme au moment où tout le monde va se coucher, vous êtes sans doute une personne du soir. Si vous pouvez vous lever à l’aurore quoi qu’il arrive mais que vous avez tendance à vous écrouler dès 21h, vous êtes sans doute du matin. Ce n’est pas une légende urbaine, le phénomène est vraiment observé, on appelle cela les “chronotypes”. Entre les couche-tôt, qui à l’instar des alouettes tombent en fin d’après-midi, et les couche-tard – genre hiboux –  qui peuvent veiller toute la nuit, il existe toutes les nuances de chronotypes imaginables. La base génétique chez l’humain a pu être mise en évidence pour expliquer ces prédispositions (voir l’article de référence de Bora Zivkovic sur le sujet)

À l’époque où on risquait un coup de défense de mammouth à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, c’était sans doute un sacré avantage que d’avoir ces différents chronotypes. Mais mon petit doigt me dit que ce n’était pas plus qu’aujourd’hui un critère d’embauche pris en compte pour l’attribution du poste de sentinelle.

En fait, le problème, ce ne sont pas seulement les rythmes individuels. C’est l’adéquation entre ceux-ci et les rythmes de la société, qui n’en tiennent pas compte.

Ados

Ado en manque de sommeil. Image Wikimédia

Un exemple particulièrement frappant est celui des ados. Leurs horloges sont déphasées. Au niveau de leur chronotype, la plupart des ados sont du soir, ce sont des hiboux. On savait depuis longtemps qu’ils ne font pas forcément les meilleurs choix au niveau comportemental (genre: se gaver de boissons énérgisantes jusqu’à tard dans la soirée, consulter un écran jusqu’à pas d’heure, faire la fête tout le week-end). Une étude américaine a d’ailleurs pu montrer que la sécrétion de mélatonine diminue si on utilise un ipad pendant 2 heures dans la soirée.

Mais on sait aussi aujourd’hui que leur déphasage a une origine biologique. Leur horloge est influencée sous l’effet de la montée d’hormones.

Pourtant, on continue de les convoquer à l’école à l’aurore, alors qu’il suffirait de pas grand chose.

Une école américaine a conduit une expérience intéressante. En retardant le début des cours de ¾ d’heure seulement, le matin, les résultats se sont avérés très concluants. L’augmentation de la durée du sommeil a permis une amélioration des performances académiques et diminué le risque de dépression.

En attendant que toutes les écoles du monde s’y mettent, la situation n’est pas complètement désespérée. Dans les cas sévères de déphasage, on peut proposer à l’ado décalé une chronothérapie. L’idée est marrante: au lieu de lui demander de se coucher de plus en plus tôt (quiconque a pratiqué un ado d’appartement sait que c’est impossible), on lui propose au contraire de se coucher un peu plus tard. Par exemple, 2 à 3 heures plus tard, ce qui ne pose en général pas de problème. Puis rebelotte le lendemain, on ajoute encore quelques heures, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il (ou elle) parvienne à aller se coucher vers 22h-23h. À ce moment-là, on lui prescrit de la mélatonine le soir, et de la luminothérapie (traitement par la lumière) le matin, afin de stabiliser son rythme veille-sommeil.

Un autre moyen suggéré par Bora Zivkovic pour les individus de type “hibou”, qu’ils soient ados ou non, consiste à prendre un chien et aller le promener le matin, histoire de prendre la lumière de bonne heure. Parents d’ados, ne me détestez pas s’il vou plaît… Je ne suis que le messager 😉

Et les personnes âgées ?

Image Wikimedia - Tajikistan_(474727224)

La vie a parfois un sens de l’humour un peu particulier. Tiens, ça aurait pu être l’énigme du sphinx, cette histoire… “Je suis en retard de phase quand j’ai des boutons et en avance de phase quand j’ai plus que des cheveux blancs, avec un peu de chance, j’ai un rythme normal entre deux, qui suis-je?” Ben… Tout le monde… Vous et moi inclus…
Avoir envie de dormir à 17h et se réveiller à 2 heures du matin n’est pas rare chez nos aînés. Quand on dit que les certains vieux sont complètement à l’Ouest, ce n’est pas dénué de fondement scientifique 😉

Là aussi, l’une des rares thérapies que peuvent proposer les spécialistes du sommeil, c’est la cure de luminothérapie. Dès que Papy ou Mamie tombe de sommeil en fin d’après-midi, paf, on l’expose à une forte lampe pendant une demi-heure. Puis, tous les 3-4 jours, on décale légèrement l’heure de l’exposition à la lumière, jusqu’à ce que son rythme soit en phase avec l’environnement.

Quid des Aveugles?

On l’a vu, la lumière joue un rôle très important, sans doute le plus important, dans la régulation des rythmes circadiens. Alors comment cela se passe-t-il pour les personnes aveugles, qui ne perçoivent pas ou plus cette lumière? Eh bien, ça ne se passe pas toujours très bien… Comme si leur quotidien n’était pas déjà assez compliqué comme cela, pour 1 personne aveugle sur 10 environ, les symptômes du jet lag sont permanents. Il s’agit des personnes frappées de cécité qui n’ont plus aucune perception de la lumière. Leur horloge interne d’Homo Sapiens étant un peu plus lente que le rythme jour/nuit, elles se trouvent tous les jours un peu plus déphasées. Par exemple, une personne dont le rythme endogène est de 25 heures se retrouvera décalée chaque jour d’une heure par rapport à la norme. Après 12 jours, elle sera à son maximum de déphasage, et tous les 24 jours, elle sera à peu près en phase avec le reste du monde. On appelle cela le syndrome hypernycthéméral. Et si cela concerne dans l’immense majorité des personnes aveugles, il y a quelques exceptions: quelque 3 personnes voyantes sur 10’000 souffriraient de ce symptôme. (source http://www.ukmi.nhs.uk/applications/ndo/record_view_open.asp?newDrugID=5145 )

En bon geek un peu déconnecté des réalités, je me dis qu’une solution simple pourrait être d’aller vivre sur Mars (où les journées durent 40 minutes de plus que sur Terre) , mais en général, la médecine moderne opte plutôt pour une administration régulière de mélatonine à heure fixe le soir.

Le travail de nuit

Image Wikimédia - Night_paving_10_paving

Là aussi, c’est très variable d’un individu à l’autre. Certaines personnes s’y adaptent sans trop d’encombres et d’autres en souffrent horriblement. En tout cas, la liste des impacts sur la santé est longue et bien documentée, notamment par les compagnies d’assurances qui tiennent des décomptes précis. Ce papier de la SUVA (l’assurance accidents suisse) publié dans la revue Forum Med Suisse (PDF) est éloquent, on a notamment recensé à grande échelle les problèmes suivants:  fatigue accrue, troubles du sommeil, risques de détérioration de la vie familiale et sociale, diminution de la capacité de concentration, troubles digestifs, j’en passe et des meilleures…

Les médecins du travail n’ont pas beaucoup d’outils à proposer, si ce n’est de tamiser la lumière 1-2 heures avant la fin du service si possible, de porter des lunettes de soleil en sortant du boulot, de ne pas se coucher immédiatement en rentrant, de dormir dans une pièce bien isolée du bruit et de la lumière et surtout de préserver sa vie sociale en organisant des petits-déj entre amis de temps en temps.

Pour les personnes qui font les trois huit, c’est encore plus difficile. Il n’est pas rare que les médecins leur prescrivent des somnifères…

Comment remettre les pendules à l’heure ?

On a pu établir pas mal de liens entre des dérèglements de l’horloge interne et des pathologies graves (cancer, métabolisme, problèmes cardiovasculaires). Tout récemment une équipe de chercheurs de l’Ecole de médecine de Washington et de l’Université de Pennsylvanie a trouvé un modèle d’explication de troubles neurodégénératifs (type Alzheimer) causés par des dérèglements de l’horloge circadienne.

Perturber ces rythmes est sans doute plus dangereux qu’il ne semblerait au premier abord. Alors que faire?

Quand on cherche à se renseigner, on trouve bien sûr quelques mythes sur l’Internet mondial, des pastilles homéopathiques “No Jet-Lag” aux recommandations d’heures de coucher (cf la fameuse histoire des heures avant minuit qui compteraient double : je vous la fais courte, c’est une intox, probablement encore un truc des parents pour se débarrasser des enfants à l’heure de faire la petite sœur ou le petit frère), mais dans l’ensemble, le conseil qui revient le plus souvent, c’est la prise de mélatonine au moment du coucher.

Mélatonine vendue comme complément alimentaire - Image WikimediaComme dit, les spécialistes sont plus que partagés sur la question. Bora Zivkovic recommande même de ne pas en prendre du tout, sans trop expliquer pourquoi.

En vrac, ce que j’ai compris, c’est d’abord que la mélatonine dite “naturelle” sort tout droit de cerveaux de bovins. Yummy! Le cas échéant, on lui préférera la mélatonine de synthèse.

Ensuite, les suppléments alimentaires ne subissent pas les même batteries de test que les médicaments avant leur mise sur le marché. Non seulement les effets secondaires ne sont pas étudiés systématiquement, mais en plus, on ne sait même pas toujours quels additifs sont présents dans les comprimés. La mélatonine est une hormone, elle peut interagir avec les anti-coagulants, les médicaments contre le diabète et l’équilibre hormonal en général. En raison de ses propriétés anti-oxydantes, on la soupçonne aussi d’interférer avec les traitements anti-cancéreux. Finalement, elle affaiblirait encore les défenses des personnes qui souffrent de troubles du système immunitaire. (Source: http://www.cancer.org/treatment/treatmentsandsideeffects/complementaryandalternativemedicine/pharmacologicalandbiologicaltreatment/melatonin )

Bora ne recommande pas l’alcool non plus (on s’endort vite mais on dort mal et on se réveille fatigué). Il recommande également d’éviter les boissons cafféinées dès 2-3 heures avant d’aller au lit, préférer un verre de lait… Changer ses habitudes: éviter les écrans 2-3 heures avant de se coucher, préférer un bouquin, baisser les lumières progressivement dans la soirée, essayer de créer des conditions d’obscurité et de silence total au moment d’aller au lit. Et si on n’arrive pas à dormir, ne surtout pas allumer les écrans ou manger, mais lire tranquillement avec une lumière tamisée.

D’autres applications?

Je voulais juste dire un mot d’un concept de chronothérapie ou de la chronochimiothérapie. J’avoue que je n’ai pas eu le temps de creuser comme je le fais d’habitude ni de chercher des chiffres, mais, bon, ça a l’air très sérieux: ça vient de l’INSERM, plus spécifiquement de l’Unité de Recherche « Rythmes Biologiques et Cancers », le seul labo de recherche en chronothérapie de France à s’intéresser aussi au cancer.

L’idée est la suivante: chaque cellule de notre corps est soumise à un rythme circadien. Il y a des moments dans la journée où elle peut mieux encaisser le choc des traitements anti-cancer. Contrairement aux cellules cancéreuses qui, elles, sont insensibles à ces rythmes. En administrant les chimiothérapies pile au moment où les cellules saines peuvent mieux les encaisser, on augmenterait l’efficacité des traitements de manière spectaculaire.

J’essaie de vérifier cela dès que je peux, si je n’oublie pas, promis!

D’autres rythmes?

Enfin pour conclure ce petit dossier, je voulais juste encore préciser qu’il n’y a pas que les rythmes circadiens dans la vie… La chronobiologie chez l’humain s’intéresse à toutes sortes de rythmes:

  • les rythmes infradiens, c’est à dire plus longs qu’une journée. Dans la nature, cela concerne par exemple les migrations annuelles de certains oiseaux. Chez l’être humain, enfin, chez les femmes, cela concerne le cycle menstruel par exemple;

  • les rythmes ultradiens, qui eux, font moins de 24 heures. Comme le cycle de sommeil REM (ou sommeil paradoxal) de 90 minutes, ou les 4 heures du cycle nasal (soit la trop peu connue congestion/décongestion partielle des cavités nasales, en alternance, chez l’humain) ou encore les 3-4 heures du cycle de l’hormone de croissance;

  • les rythmes lunaires:  on pensait être assez peu concernés, mais une première étude qui a fait pas mal de bruit l’été dernier semble indiquer que si, nous serions sensible malgré tout à cette horloge-là.

Pour ma part, je savais depuis un moment que le carbone dont nous sommes en grande partie constitués – élément indispensable à la vie – a été fabriqué au coeur des étoiles.  En préparant ce petit dossier, je me suis rendu compte à quel point nous sommes aussi connectés à notre bonne vieille Terre et à ses rythmes naturels, jusqu’au plus profond de chacune de nos cellules. La rotation de la Terre en 24 heures n’est pas une constante. On estime que les premiers dinosaures connaissaient des journées de 21 heures, et les derniers, des journées de 23 heures environ. Cette différence est due à l’éloignement progressif de la lune, dont la proximité ralentit la rotation de la Terre… Encore quelques paquets de millions d’années et nos descendants connaîtront peut-être des journées de 48 heures ? Je suis sûr que les plus hyperactifs d’entre eux n’auront toujours pas le temps de faire tout ce qu’ils auront à faire dans une journée…

Une chose est sûre, ces rythmes biologiques sont constitutifs de notre nature même d’êtres vivants et ce ne serait pas un luxe que de commencer à en tenir compte dans notre organisation sociale. On l’avait vu l’année dernière dans notre dossier sur la sieste: de plus en plus d’entreprises commencent enfin à considérer leurs employés comme des mammifères – et pas juste comme des outils de production – et leur permettent de piquer un petit roupillon quand leur capacité de se concentrer se noie dans le brouillard de leurs sécrétions de mélatonine.

Peut-être un jour organisera-t-on les horaires des équipes en fonction de ces critères? Les programmes scolaires seront calés sur les pics de performances naturels des enfants? Peut-être les communautés s’organiseront-elles par fuseau horaire permettant aux couche-tôt d’un lieu de communiquer avec les couche-tard d’un autre? On peut rêver… Tout est ouvert… Mais chaque chose en son temps… Chacun son rythme 😉

Références

Livre :

  • Le sommeil”, par Elisabeth Gordon, Raphaël Heinzer et José Haba-Rubio. Edition Médecine et Hygiène, Genève. Novembre 2013

Web :

 

Articles:

Sur la mélatonine et le jetlag:

Sur l’impact sur le sommeil des écrans avant le coucher:

Sur les expériences de décalage d’horaires scolaires

Sur l’impact du rythme lunaire sur l’humain

Remerciements

Un immense merci à Pierre Kerner, qui m’a déniché un bon 3/4 des références listées ici et m’a suggéré plein d’idées en relisant ce billet avant présentation. Et à David toujours fidèle au poste quand il s’agit de me dénicher gratos la version payante d’un article scientifique.

 


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