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Séverine Klein : Bonjour à tous, je vous souhaite la bienvenue pour partager avec nous ce dernier hangout organisé dans le cadre et en direct du salon du Bourget. Ce matin nous avons la chance de dialoguer avec le chef du FIMOC (French Instrument Mars Operation Centre), le centre d’observation français de Curiosity qui est situé au CNES à Toulouse. C’est en quelque sorte l’autre centre névralgique du rover martien au côté de celui de la NASA.
Bonjour Eric Lorigny.

Eric Lorigny : Bonjour.

S.K. : Comment l’agenda de Curiosity est-t-il déterminé ? Comment travaille-t-on au jour le jour avec l’ensemble des ingénieurs et des scientifiques ? Comment dialogue-t-on avec ce rover ? Quel est le rôle du CNES et comment se coordonne-t-on avec l’ensemble des équipes internationales qui veulent chacune leur part de ce gros gâteau qu’est Curiosity ? C’est ce que tu vas nous expliquer dans quelques instants, Eric, mais avant de te donner la parole, je vais demander à chacun des blogueurs et des twitters participants de bien vouloir se présenter. On va commencer par Alan, bonjour Alan.

Alan Bonjour Séverine, bonjour tout le monde. Alors moi c’est Alan, fondateur et coanimateur de PodcastScience, une émission de radio hebdomadaire de communication scientifique qui est diffusée via le web et qui s’adresse à des personnes intelligentes et curieuses, qui n’ont pas forcément de background scientifique. On vise à leur faire aimer la science tout simplement. Je diffuserai certainement des extraits de cette interview, voire le tout, dans un hors série. Et puis je porte deux casquettes aujourd’hui, je suis également représentant du c@fé des sciences, une importante association de blogueurs de science francophone. Je suis très content d’être là, merci Séverine ; j’hâte d’entendre Eric Lorigny.

Florence Porcel : Je suis Florence Porcel, je suis la community manager officielle de l’Univers puisque j’ai créé l’Univers en trente comptes sur twitter, dont la planète Mars, bien entendu, qui vient de twitter sur hangout et j’ai créé un podcast hebdomadaire qui s’appelle La Folle Histoire de l’Univers.

S.K. : Nous avons Guillaume Bruna mais il a des problèmes de connexion. Guillaume est étudiant à Lille et il s’intéresse beaucoup à tout ce qui est aérospatial, astronomie et science fiction. On espère qu’on aura quelques unes de ses questions et qu’il pourra nous rejoindre.

Guy Doyen : Bonjour, je m’appelle Guy Doyen. Je suis journaliste scientifique, traducteur, vulgarisateur et geek de science, surtout cosmologie et physique théorique. Je m’intéresse aussi beaucoup à l’espace.

Jade Lemaître : Bonjour, je suis une blogueuse passionnée de science, ancienne scientifique et doctorante de formation. Je blogue surtout sur les thématiques femme et science sur jadelemaitre.fr et je twitte beaucoup sur ces thématiques sur mon twitter @aratta.

Laurence Bianchini : Bonjour, je suis Laurence Bianchini, je suis journaliste scientifique à Science Work, réseau social scientifique et média de vulgarisation où je vais live-twitter les échanges du hangout sur la hashtag «cnestalks».

S.K. : Voilà. N’hésitez pas, vous tous qui nous regardez, à poser vos questions, à interagir. Laurence se fera l’écho puisque Science Work est notre partenaire sur cette rencontre. Eric, on va finir par toi, je te propose que tu te présentes en quelques mots puisque tu es notre invité ce matin.

Eric Lorigny : Je m’appelle Eric Lorigny, je travaille au CNES à Toulouse. Ma principale mission est de faire des trous sur la planète Mars avec un laser. Je suis responsable, ici, d’un centre d’opérations au CNES où l’on opère deux instruments, participation française. L’un s’appelle SAM et l’autre ChemCam (prononcer kemkame).

Drawing-of-the-Mars-Science_Laboratory

 

S.K. : Je pense que tous les participants et tous les internautes qui nous regarde

nt rêvent en quelque sort de faire ton métier et je pense qu’ils t’envieront encore plus dans une heure. Ma petite question en introduction est : comment est-ce qu’on garde les pieds sur Terre quand on fait ce métier incroyable et qu’on passe la moitié de son temps sur Mars.

E.L. :C’est sûr que c’est souvent plus facile de savoir l’heure qu’il est sur Mars que l’heure qu’il est sur Terre. Et c’est vrai que plusieurs fois, même en travaillant avec des

SAM

SAM

collègues, quand on regarde l’heure terrestre et qu’il est, disons, sept ou huit heures, on ne sait pas si c’est du jour ou de la nuit. Je ne sais pas si ça vous est déjà arrivé de regarder votre montre en vous demandant si c’est sept heures du matin ou sept heures du soir mais nous c’est assez fréquent. C’est assez déroutant et on perd vite pied. Ça c’est vrai. Donc toutes les réunions sont aux heures martiennes et chaque soir (on travaille souvent le soir du rover) on prépare toutes les activités qu’il va faire le jour d’après. Notre travail se passe souvent la nuit. Pour être également en phase avec le GPL… Je vous rappelle que c’est vraiment la NASA qui opère le rover, nous ne nous occupons que de deux instruments sur les dix qu’il comporte. Mais il faut savoir que les deux instruments que gère le France sont vraiment les deux plus gros : sur les 80kg d’instruments scientifiques qu’il y a à bord, SAM représente 40kg (donc la moitié à lui tout seul) et ChemCam fait plus de 10kg. Les américains sont donc tout le temps en attente du CNES pour savoir s’il va bien marcher chaque soir. En effet, cela dépend beaucoup de la programmation et chaque erreur coûte très cher au GPL : chaque journée martienne a un coût énorme donc il faut bien les réussir.

Voici comment cela se passe. Le soir, les données de la journée du rover arrivent dans notre centre, elles sont dispatchées en deux parties : les données qu’on appelle «ingénieur» sont opérées par des ingénieurs qui observent l’instrument. Elles servent à donner son statut , c’est-à-dire indiquer si l’instrument qui s’appelle ChemCam ou SAM sera utilisable et disponible le lendemain. La partie scientifique ensuite, est dépouillée par les scientifiques, ici au FIMOC. Ce sont les spectres obtenus qui servent à déterminer les roches, par exemple qui ont été tirées par ChemCam ou analysées par SAM. Cela doit se faire en moins d’une demi heure. C’est ce qu’on appelle un «quick look» c’est-à-dire un regard rapide. L’estimation doit être la plus juste possible. Il sera tout de même possible de la corriger ensuite. On va très vite au début car il y a cent à deux cents scientifiques à décider de la programmation du rover. Imaginez qu’on soit deux cents à programmer votre journée du lendemain, ça serait vite un vrai bordel ! Donc il y a besoin d’organisation. Pour cela les scientifiques sont divisés en quatre groupes : les minéralogistes, les géologues, les biologistes et les responsables de l’atmosphère. Il y a un

CHEMCAM

CHEMCAM

président par groupe qui essaie de donner une première planification. Chaque président change chaque jour, c’est-à-dire qu’un jour c’est untel et le jour suivant c’est quelqu’un d’autre. Actuellement, les scientifiques travaillent sur l’élaboration de la journée à faire. Vous les voyez en téléconf avec les Etats-Unis pour faire une première planification. Ensuite on regarde si les quatre planifications des quatre groupes peuvent entrer dans le planning du rover, ce qui est rarement le cas. On réajuste alors en regardant les priorités, c’est assez collégial. Il faut savoir que les américains n’ont pas l’esprit français revanchard. Il sont assez contents quand c’est l’autre qui gagne. Ils se satisfont de la joie de l’autre en se disant que, si lui a été choisi, c’est que sa science était plus intéressante que la nôtre. Ils sont consolés de savoir ça. C’est donc assez facile de les mettre tous d’accord, d’obtenir un consensus assez rapidement. Heureusement, parce que chaque soir c’est assez difficile à organiser.e. Mais il faut savoir que les deux instruments que gère le France sont vraiment les deux plus gros : sur les 80kg d’instruments scientifiques qu’il y a à bord, SAM représente 40kg (donc la moitié à lui tout seul) et ChemCam fait plus de 10kg. Les américains sont donc tout le temps en attente du CNES pour savoir s’il va bien marcher chaque soir. En effet, cela dépend beaucoup de la programmation et chaque erreur coûte très cher au GPL : chaque journée martienne a un coût énorme donc il faut bien les réussir.

 

F.P. : Je me demande si un jour vous vous êtes levé en vous disant : «quand je serai grand je ferai des trous sur Mars !» ou est-ce que votre parcours a fait que vous êtes arrivé là. En fait, quel est votre parcours ? C’est par hasard ou était-ce une envie à la base ?

E.L. : J’ai toujours eu une passion pour l’exploration des planètes et je me suis dit que je voulais faire ça. Avant, j’étais entraineur de cosmonautes. J’ai fait des choses assez sympa puisque j’ai entrainé beaucoup de cosmonautes, que ce soit des cosmonautes, des spationautes ou des astronautes américains. Je me suis dit que j’aimerais bien aller plus loin que de les entrainer, leur préparer du matériel, etc… Quand j’ai eu cette opportunité au CNES de faire des trous sur Mars, je me suis jeté dessus ! On est six en Europe à savoir faire ça, c’est un métier assez difficile. Il faut savoir que les programmations qu’on fait le soir pour les tirs laser sont ultra surveillées. En effet, c’est un laser très puissant qui envoie la puissance d’une centrale nucléaire dans un centimètre carré donc il faut viser au bon endroit, il ne faut pas se tromper. On a déjà envoyé plus de cinquante mille tirs lasers sur Mars, ça représente pas mal de travail. Chaque soir il faut être opérationnel à des heures souvent ingrates pour nous. C’est souvent à trois ou quatre heures du matin qu’on doit défendre notre bifteck en langue anglaise. C’est pas toujours facile de se faire entendre et de montrer qu’on est bien sûr de soi. Il ne faut pas se tromper et l’erreur est tellement humaine…

Alan Je me demandais quelle était la langue de travail, quel était le modèle pour prendre des décisions. Qui fait autorité, finalement, dans ces discussions permanentes avec la NASA ?

E.L. : C’est toujours l’anglais qui fait foi. Les américains sont assez intransigeants, ils n’aiment pas trop qu’on les fasse répéter. C’est parfois assez difficile. Et puis, il faut vraiment bien comprendre. Par exemple, en français, quand quelqu’un nous dit quelque chose, on pense avoir compris mais ce n’est pas toujours le cas. Si je vous demande : «Est-ce que tu as l’heure ?», si tu me donnes l’heure, c’est que tu n’as pas écouté ma question. Je te demandais juste si tu l’avais. Je ne t’ai pas demandé de me la donner. C’est donc très compliqué de bien savoir répondre aux questions qu’on nous pose et de bien comprendre ce qu’on nous dit.
C’est pareil si l’on me dit : on devrait tirer au laser sur tel caillou. Que dois-je comprendre ? Est-ce que je dois le faire ou je ne dois pas le faire ? Les «on devrait», les «on pourrait», etc, c’est pas clair pour moi. Tout doit être clair, il faut veiller à ça. Ensuite, c’est toujours le GPL qui fait foi car c’est lui le propriétaire du rover. Il faut passer par leurs sécurités pour faire aboutir nos demandes. Eux, bien sûr, ils nous encouragent à y arriver mais il y a pas mal de restrictions du fait qu’on soit étrangers, on n’a pas de visibilité sur tout et il faut, en étant aveugle, arriver à passer nos désirs scientifiques.

G.D. : Qu’avez-vous ressenti pendant les mois passés au GPL, les trois premiers mois, je crois, après l’arrivée de Curiosity sur Mars ?

E.L. : Beaucoup de larmes avant tout. Beaucoup de larmes le jour de l’atterrissage. C’était quelque chose de fort. Une autre chose forte était la première fois que j’ai envoyé mes tirs laser et que j’ai reçu la photo avec les trous dessus. Je me suis dit que, au moins dans ma vie, j’aurais fait des trous sur Mars. Je me suis fait un poster dans mon bureau, de mes trous sur Mars. J’espère qu’un jour on aura suffisamment d’aisance pour inviter les gens au CNES, passer une soirée avec nous pour qu’ils se rendent compte de ce que c’est que faire des trous sur Mars et, à la fin, de repartir avec une photo des trous. Ça pourrait faire plaisir à beaucoup de gens.

G.D. : En tout cas, ça fait plaisir de voir que vous êtes passionné.

E.L. : Chaque soir, je ne le dis pas toujours, mais souvent je pleure. On est souvent tendu, on a souvent la boule au ventre parce que les soirées sont vraiment difficiles. On a du mal à le croire mais c’est vraiment très difficile de passer, c’est un combat qui dure à peu près douze heures. On a le temps, à peu près, d’aller une fois aux toilettes en douze heures. Et encore, il faut se faire remplacer au moment où on y va, il faut le prévoir à long terme avec un collègue. C’est très tendu, à la fin on est à ramasser à la petite cuillère mais on est content d’avoir réussi.

F.P. : En effet, moi ça me ferait plaisir de venir au CNES ou sur Mars ! Je suis déjà candidate !

Alan J’ai une question sur le cursus des collaborateurs et sur les processus de recrutement. Est-ce qu’il y a des formations spécifiques qui préparent à ces expériences ou est-ce que vous devez former tous les jeunes padawans ? Comment ça se passe ? Combien de temps ça dure ?

E.L. : Les padawans sont formés pendant plusieurs mois. L’essentiel est d’avoir un assez bon niveau en anglais parce que c’est important. Ensuite il faut être de culture assez généraliste, ouvert d’esprit. Il faut être assez réactif pour pouvoir remplacer quelqu’un un soir. Il faut être vif d’esprit. Il faut être malin parce qu’il y a beaucoup de choses à savoir. On reçoit deux cents emails par jour avec de nouvelles consignes sur les tirs et autres. Ce ne sont pas deux cents email à parcourir rapidement. Il faut les ingurgiter et les apprendre. Ça représente pas mal de temps. C’est pareil les samedis et les dimanches.

J.L. : Après avoir fait des trous sur Mars et après avoir vécu une expérience comme ça, que peut-on faire ensuite ? Rien n’est assez génialissime, ça doit être super dur ensuite, non ?

E.L. : Déjà, je vais essayer de maintenir ça le plus longtemps possible. Chaque jour est un combat, c’est physiquement très dur. Ensuite, il faut que les familles arrivent à suivre. Après, il y a plein d’autres choses jolies. Je ne dénigre rien du tout. Même si chaque jour je pleure, j’ai toujours plaisir à aller au travail.

Alan Quelle est la proportion homme-femme ?

E.L. : En opération, il y a 100% d’hommes. C’est pas du tout une volonté de ma part, on n’a pas réussi à trouver grand monde. Les femmes sont, peut-être, moins souvent intéressées par les affaires martiennes que les hommes. Ça s’es trouvé comme ça. Il fallait partir pas mal de temps aux Etats-Unis, on n’a pas trouvé l’élément féminin pour rejoindre nos équipes.

S.K. : Je crois que Florence sera candidate !

F.P. : Oui, toujours ! J’avais aussi une question pour l’éventuelle suite. On parle beaucoup d’Exomars, est-ce que vous en serez ou pas ?

E.L. : Non, pour le moment je reste vraiment sur MSL. On essaie de me mettre un peu sur Insight. Je suis ouvert à tout, j’accueille tout le monde dans mon centre donc je pense que j’accueillerai aussi Insight. Après il y a aussi MSL 2020 : ils veulent faire un autre rover un peu identique. Là-dessus, je suis partant. C’est vraiment quelque chose qui me plait.

G.D. : Une question à propos de ChemCam. Combien de tirs laser sont nécessaires, en moyenne, pour analyser une cible ?

Curiosity en train d'utiliser CHEMCAM (Vue d'artiste)

Curiosity en train d’utiliser CHEMCAM (Vue d’artiste)

 

E.L. : Il n’y a pas de vraie réponse mais je vais répondre quand même ! Quand on fait un tir laser, on fait en réalité trente tirs (il montre une photo de tir). On voit des petits points. Chaque point représente trente tirs. Là on a fait une série de dix dans un trou de forage fait précédemment. Il y a les résidus gris du forage et on voit les impacts tirés à l’intérieur du trou. On a tiré dix fois trente, c’est à dire trois cents fois. Les trente premiers tirs servent également à retirer la poussière, pour entrer en profondeur dans la roche. Pour analyser, on fait soit une ligne de un par dix, soit, comme ici, deux lignes mais on peut aussi faire trois ou quatre lignes. Pour analyser, on peut aller jusqu’à sept cents tirs sur une roche si on pense qu’elle n’est pas très homogène. Pour répondre à la question : si on ne fait qu’un seul tir, on en fait trente. Si on veut analyser un peu plus, on en fait trois cents, quatre cents, jusqu’à sept cents tirs pour une roche.

S.K. : Je vous ai retrouvé une image d’une des premières cibles de ChemCam, je crois bien.

 

E.L. : Oui. C’est assez marrant parce qu’on avait demandé de trouver une roche comme ça et pile poil on a trouvé celle-ci qui était assez sympathique. Vous voyez une petite ligne en diagonale. C’était un 1 par 5, c’est à dire qu’on a tiré 150 fois. A côté, c’est une 3 par 3, donc on a tiré neuf fois trente, 270 fois.
Parfois, il est possible de faire des tirs en profondeur. On peut aller jusqu’à 300 ou 400 tirs. Après on n’arrive plus à rentrer en profondeur. Ça dépend beaucoup de la roches et d’autres choses.

G.D. : Est-ce que des tirs ont été effectués par reconnaissance automatique de cibles ? J’ai vu qu’il y avait cette possibilité sur ChemCam.

E.L. : Non. Quand on tire, c’est avec une grande précision. Je vous montre un autre cliché. Vous voyez le paysage ? Il y a plein de petits points verts. C’est ce que je vois chaque soir. Le paysage depuis le rover. Les petits points verts sont les cibles choisies par les scientifiques. Moi, je zoome sur ces points… ici je fais un tir… je peux tirer aussi en bas, là… En fait, on nous donne une cible et on tire dessus. On a une très grande précision de tir. Je peux tirer sur une pièce de un centime à six mètres. C’est pas mal parce qu’on est quand même sur Mars !

Alan J’ai une question un peu naïve. Pourquoi est-ce si important de savoir de quoi les roches de Mars sont composées ?

E.L. : Si tu permets, comme je sais que tu fais de la science au service des gens, je vais essayer de répondre de façon simple. Mars est la soeur jumelle de la Terre mais elle est morte étant jeune. C’est en quelque sorte une momification de la Terre. On ne peut plus trouver sur Terre des roches très anciennes, qui ont trois ou quatre milliards d’années. La pluie, le gel les ont abîmées ou complètement transformées. On ne peut plus lire le passé de notre Terre. En allant sur Mars, on peut le retrouver. Une deuxième chose aussi : si tu mets un morceau de granit dans un verre d’eau, tu attends quelques millions d’années, il va se transformer en argile. En trouvant les argiles comme on a fait, on peut deviner combien de temps l’eau est restée sur Mars. C’est une question importante car si elle est restée trois ou quatre millions d’années, la vie n’a pas pu se développer sur Mars. Si elle est restée plusieurs millions voire des milliers d’années, alors la vie a pu, peut-être, se développer sur Mars. Donc suivant l’état des roches, suivant leur décomposition, on peut avoir une idée du temps que l’eau a passé sur Mars et donc en déduire si la vie a été possible ou non.
Il y a encore beaucoup de choses à comprendre. Pourquoi l’atmosphère est partie de Mars ? Pourquoi son champ magnétique s’est arrêté ? Pourquoi la vie a disparu ? Est-ce que ça ne peut pas aussi nous arriver à nous ?

Alan Est-ce que des expériences, notamment ChemCam, ont apporté des réponses à ces questions ?

E.L. : Une expérience qui apportera plus de réponses que ChemCam sera SAM. ChemCam est un instrument qui permet de sélectionner des endroits intéressants pour les analyses de SAM. Le fait que ce soit une espèce de tir laser ultra rapide nous permet de tirer un peu partout sur des endroits qui nous intéressent puis de sélectionner les endroits vraiment intéressants. SAM a un nombre limité de prélèvements parce qu’il brûle des capsules. Il est limité à une centaine d’analyses. Si on analysait à tout va, on n’aurait pas trop de chances de tomber sur de bons échantillons. Là, on se focalise sur ce qui nous parait le plus intéressant. Pour répondre à ta question, on a trouvé un endroit… Mars est une planète rouge parce qu’elle est oxydée. Il y a de l’oxygène partout. Or l’oxygène tue la vie. Pour que la vie naisse, il ne faut pas d’oxygène. Ensuite, il en faut pour que la vie se développe. Regarde un bébé dans le ventre de sa maman, il est en apnée même s’il a de l’oxygène par le sang de sa maman. Il n’a pas besoin d’autant d’oxygène qu’un être normal. Après, oui, il a besoin d’oxygène, il ne vas pas rester indéfiniment dans le ventre de sa maman. Il fallait donc trouver sur Mars un endroit propice à la naissance de la vie, dépourvu d’oxygène. En creusant dans des argiles, on a trouvé un endroit isolé dépourvu d’oxygène où la vie peut être possible. Mais c’est juste un terrain habitable.

J.L. : Comment se fait le choix de la roche ? Est-ce en concertation France-Etats Unis ou seulement d’un côté ?

E.L. : Il n’y a pas de notion de pays ni même de propriété d’instrument. C’est comme si vous faisiez un repas avec des amis. Moi j’amène une raclette et chacun amène des ingrédients. On va tout partager sans savoir qui a amené quoi. Là c’est pareil. Chaque jour les résultats sont donnés à toute l’équipe et c’est toute l’équipe qui décide quelle roche analyser. C’est une décision collégiale. De même pour toutes les décisions. C’est toujours les scientifiques qui décident. Si les médias nous reprochent : vous êtes sur Mars depuis neuf mois et vous n’avez fait que neuf cents mètres, c’est ridicule. Les scientifiques répondent qu’on n’est pas allés sur Mars pour faire des records de distance. On a trouvé des choses intéressantes alors on continue à épuiser ce qu’on a avant de faire de la distance. Dans tous les cas, même si le GPL aimerait circuler pour faire plaisir aux médias, c’est quand même les scientifiques qui choisissent, de n’importe quel pays.

G.D. : Curiosity va faire pas mal de distance jusqu’au mont Sharp. Est-il question qu’il se remette à rouler pour y aller ?

E.L. : Oui, tout à fait. L’objectif qu’on s’était fixé en atterrissant tout près du Mont Sharp, c’était justement d’y aller. On a trouvé un terrain intéressant entretemps donc on a fait beaucoup de recherche dessus et on a trouvé de nombreuses choses. Mais maintenant il est temps de finaliser et faire de la route. Il y a eu un vote des scientifiques à main levée et la décision a été prise d’aller sur le Mont Sharp. Donc là, effectivement, on va faire de la distance. Mais on fera quand même du ChemCam, je pense, un peu chaque jour en tirant ce qu’on appelle en aveugle. C’est à dire en tirant à des endroits sans savoir trop où.

G.D. : J’ai vu qu’une mise à jour avait été faite récemment pour que ChemCam ne se retrouve pas face au soleil, parce qu’apparemment, il est mauvais pour lui.

E.L. : Oui, c’est tout à fait vrai. ChemCam n’aime pas du tout le soleil. Mais il a quand même une tolérance de 15 minutes au soleil. Il a une position qui s’appelle «sécurité soleil» (sun safety) à laquelle on le met chaque soir. On peut ainsi regarder le soleil pendant 15 minutes. C’est ce qui permet aux autres de prendre des photos du soleil, par exemple pour des éclipses avec Phobos et Deimos. Il peuvent aussi prendre des photos du ciel. Ils sont juste limités à 15 minutes. Ils le savent, il y a un compteur. Ensuite, on baisse la tête, au bout du mât et on arrête de regarder le soleil. Pour rouler, c’est pas du tout gênant puisqu’on regarde le sol, on n’a pas le souci du soleil.

J.L. : Est-ce que vous pensez à la prochaine mission qui sera faite sur Mars ? Comme il y a des années de préparation, est-ce que vous pensez à certains instruments que vous aimeriez avoir ?

E.L. : C’est réparti par divisions. Il y en a qui s’occupent des développements des instruments et nous, on est plutôt dans les opérations. Donc on attend que les autres aient travaillé pour pouvoir utiliser les instruments. Certains adorent développer et d’autres adorent opérer. On commence à nous parler d’opérer ceci ou cela, donc on suit le mouvement et on regarde ce qui va nous plaire d’opérer.

J.L. : Combien de temps vont durer ces opérations de Curiosity sur Mars ? Est-ce que c’est encore une histoire de mois, d’années ?

E.L. : Je pense que c’est d’années. J’espère que je verrai la fin avant ma retraite ! Ce sont des expériences qui sont longues. Après, le temps… Opportunity était prévu pour quatre mois et ça fait dix ans que ça dure. Celui-là est prévu pour quatre ans, le générateur nucléaire embarqué peut durer plus de quatre-vingts ans, aucun instrument n’est en panne… Ça peut très bien durer quatre-vingts ans comme tomber en panne dans trois jours. C’est très difficile à prévoir. On espère le plus longtemps possible. Le CNES a déjà financé quatre ans. Il faudra voir si ça vaut toujours le coup ou non.

G.B. : Combien de temps prend l’ensemble des tirs sur une seule cible ?

E.L. : C’est une réponse à lapalissade : ça dépend du vent. Suivant la complexité du tir, ça peut aller de cinq minutes à une heure. Un tir complexe de mille tirs prend à peu près une heure et un tir simple prend cinq minutes. Il faut savoir qu’il faut dix minutes pour allumer l’instrument et en gros dix minutes aussi pour l’éteindre, parce qu’il y a des temps de préchauffage et de refroidissement. Quand on allume ChemCam, on fait plusieurs séquences et en gros, ChemCam est allumé une heure deux jours sur trois. Il y a des jours où il n’y a pas de ChemCam.

Alan Je voulais rebondir sur les pannes, quand j’imagine toutes les équipes qui sont sur Terre, dont le boulot dépend de ce qu’envoie la sonde, comment faites-vous pour les éviter, y parer ou y pallier. Y a-t-il moyen de réparer le matériel à distance, est-ce que l’équipement est redondant ? Si le laser est abimé, est-ce que la mission est morte ? Comment ça se passe ?

E.L. : Il y a beaucoup de questions… Effectivement, si le laser est mort, ChemCam est mort. Il n’y a pas de deuxième laser pour ChemCam. Après, il y a des choses qui sont redondées. Des pannes ont déjà eu lieu et ont été réparées. Il y a eu une radiation importante au niveau d’une mémoire, lors d’une prise de vue. L’ordinateur ne répondait plus du tout. Il n’a même pas répondu à l’ordre de s’éteindre. C’était la panique car il ne répondait à rien. Comme c’était redondé et qu’il y a deux voies d’ordinateurs complètement indépendantes, on a allumé la deuxième voie, on a basculé dessus et on l’a forcé à s’éteindre. On a ensuite fait des tests de lecture écriture mémoire, pour petit à petit, la remettre à niveau et éliminer tous les problèmes électrostatiques qu’il y a eu dessus. Petit à petit, toute sa mémoire est revenue. On a ainsi réparé la panne. Ils ont changé le logiciel de bord pour ne plus avoir ce genre de soucis. C’est une belle réparation à distance.

Alan Les ordinateurs embarqués, ce sont des ordinateurs Ad Hoc qui ont été développés exprès ou c’est des ordinateurs du marché ?

E.L. : Souvent ça fait rigoler les gens parce que, comme on dit, l’ordinateur à l’intérieur de votre iPhone est plus puissant que celui à bord de Curiosity. C’est vrai. Mais il faut tellement de temps pour préparer un ordinateur et l’envoyer ! La technologie se développant très vite, il arrive souvent que les derniers trucs modernes soient plus puissants que Curiosity. Mais pour ce qu’on lui demande de faire, cela suffit largement.

L.B. : Sur twitter, Guillaume Bruna demande si la gravité martienne, qui est plus réduite que celle de la Terre, a une influence sur le rover ?

E.L. : Bien sûr elle a une influence puisqu’il pèse trois cents kilo au lieu de neuf cents. Mais tout a été pris en compte et on travaille avec.

G.D. : J’ai lu que la programmation de ChemCam se faisait à l’aide d’un dictionnaire de plus de vingt commandes. Je voulais savoir celles que vous utilisiez le plus et si vous pouviez nous donner un exemple.

E.L. : Il y a beaucoup beaucoup beaucoup beaucoup plus de vingt commandes. Il y en a des centaines. C’est très compliqué de faire des programmations de ChemCam.

Repérage des zones visées par CHEMCAM (points rouges)

Repérage des zones visées par CHEMCAM (points rouges)

C’est un langage spécifique à la NASA. C’est des exemples de mots qu’ils ont inventés du style «On allume de laser» puis des tas de paramètres. C’est un langage à part qui ne vous dira rien du tout.

G.D. : Si je posais cette question, c’est que j’ai vu que pour faire avancer le rover, il fallait faire «cinq mètres tout droit» et d’autres commandes de ce type.

E.L. : Oui. Pour tirer, c’est un peu pareil, on dit «il faut tirer, etc» mais il y a tellement de paramètres… de même pour piloter le rover, c’est pas juste «avancer de cinq mètres» mais des lignes et des lignes de paramètres à entrer chaque soir.

G.D. : Vous avez l’autorisation de déplacer le rover ?

E.L. : Absolument pas ! La seule autorisation qu’ont les scientifiques (moi je suis ingénieur) c’est de dire : «on voudrait tirer sur la caillou là-bas mais on est trop loin». On déplacerait alors le rover mais ils n’ont aucune autre fonction. C’est toujours les ingénieurs qui programment et qui font les choses. Et ce sont les scientifiques qui choisissent ce qu’ils veulent. C’est, entre guillements, eux les chefs.

S.K. : Justement, tu dis «moi je suis ingénieur», mais quelles sont les différentes forces en présence, au FIMOC ? Finalement, C’est quoi le rôle du CNES par rapport à toute cette communauté scientifique qui gravite autour et qui vient chez vous apporter ses besoins, ses demandes ? Vous avez une sorte de rôle de médiateur, comment ça se passe exactement ?

E.L. : C’est vrai qu’on a plusieurs rôles. On est au service des scientifiques mais on est garants des instruments. C’est-à-dire que si on estime que l’instrument n’est pas en état ou qu’il y a des prises de risque ou que la volonté scientifique amène du danger ou des risques importants sur l’instrument, si on dit stop, c’est stop. On a une voix et un pouvoir important. C’est nous qui faisons foi. Mais on écoute les scientifiques et on répond à leurs besoins. C’est eux qui savent ce qui est nécessaire pour la science et là-dessus on doit les suivre. Mais en prenant les précautions nécessaires pour l’instrument. Le rôle du CNES est donc d’assurer que les ingénieurs qui sont en place ici ont le niveau et les connaissances suffisantes pour pouvoir se prononcer sur un instrument. Ça a des conséquences importantes. Si vous dites que l’instrument est bon pour opérer le lendemain et que vous n’avez pas vu une anomalie, c’est catastrophique. Vous perdez l’instrument, vous perdez la mission. Ça devient impossible de rebondir.

F.P. : Vous dites «scientifiques» mais ils sont quoi ? Des géologues, des physiciens ? Quel genre de scientifiques travaillent sur cette mission ?

E.L. : On a plusieurs types de scientifiques. Beaucoup sont géologues. Mais il y a aussi des spécialistes du laser, des spécialistes de tas de choses. La plupart sont quand même géologues pour ChemCam et SAM. Il y a aussi des spécialistes de l’atmosphère, des chimistes. Ce que j’appelle des scientifiques sont des gens qui ont une thèse et qui travaillent dans la recherche.

J.L. : Au niveau des ingénieurs, comment se fait le recrutement ? Ont-il des spécialités particulières ?

E.L. : La première qualité est la gentillesse. C’est important. Après, la motivation parce que ce sont des choses très difficiles même si ça fait rêver, même si c’est sympa, etc. C’est très très demandeur de temps. Ça fait de longues journées, des horaires pas faciles ni pour les femmes ni pour les hommes. Puis une grande souplesse d’esprit, une volonté d’aller de l’avant et une grande intelligence parce qu’il faut connaitre pas mal de choses. Et bien sûr, l’anglais. Il n’y a pas de besoins ou connaissances particuliers.

Alan Je me demandais s’il y avait des gens qui communiquent dans l’équipe. Par exemple, qui tient à jour le blog de ChemCam et est-ce que ce sont les mêmes qualités qui sont demandées, c’est à dire gentillesse, motivation, anglais, réactivité, intelligence.

E.L. : Pour le blog, on essaie d’envoyer des messages aux équipes de comm pour qu’ils animent ça. Ils s’occupent de récupérer nos informations. Après, c’est compliqué pour elles parce que nous sommes soumis aux lois de protection donc pour communiquer on est assez restreints. C’est très difficile de pouvoir communiquer, parler, montrer des transparents. On est sans cesse obligés de filtrer, d’obtenir l’accord du GPL. Il faut savoir que le GPL est toujours propriétaire de ce rover et du contenu. On fait au mieux mais on essaie d’animer beaucoup de choses. On a un service de comm au CNES, qui est assez exceptionnel.

S.K. : Ça c’est gentil !

E.L. : C’est vrai parce que c’est pas facile. Vous n’avez pas la belle part.

S.K. : On a une part assez sympathique quand même. Assez difficile mais assez sympathique.

F.P. : Quand je parle de Curiosity, on me dit que deux milliards de dollars mis dans un rover martien, ça ne sert à rien. Il y a des tas de choses à faire sur Terre (éradiquer la faim dans le monde, des choses comme ça). Est-ce que vous auriez une idée de résultat ou de savoir ou de choses concrètes qu’on utilise au quotidien et qui auraient été inventées pendant les recherches concernant les différents instruments de Curiosity ? Je ne sais pas si je m’exprime bien…

E.L. : C’est pas très clair mais je pense que dans tous les cas, on a toujours investi beaucoup d’argent dans l’exploration et je vais vous raconter une petite histoire que j’aime beaucoup. Au Xème siècle, les chinois ont inventé la navigation, la boussole mais aussi les pétards, les feux d’artifice, etc. Les chinois ne voulaient pas dépenser d’argent à explorer le monde, il préféraient le garder pour développer le peuple. Au moyen-âge, l’Europe a récupéré le savoir chinois sur la navigation et s’est lancée dans des explorations, découverte de l’Amérique, etc… alors que les peuples en France et en Europe crevaient de faim. Toutes ces exploration n’ont apporté que de la richesse à l’Europe et pendant longtemps elle a tenu la dragée haute dans le monde. C’était les pays les plus développés parce qu’ils exploraient, ils allaient de l’avant, parce qu’ils n’étaient pas renfermés sur eux-mêmes. La Chine était un pays pauvre et l’est resté parce qu’elle est restée renfermée sur elle-même. Je pense que l’exploration fait marcher l’économie. Les 2,5 milliards qui ont été dépensés, c’est 2,5 milliards de main d’oeuvre. C’est du travail de salariés, de gens sur Terre qui vont après chez le coiffeur, chez le garagiste, etc… Ça fait marcher l’économie. Il faut avoir une vision plus élargie. Ces gens ayant des salaires, peut-être donnent-ils pour la faim dans le monde, etc. C’est pas 2,5 milliards qui partent en fumée. Dans le spatial, pour 1 euro investi, il y a 20 euros de retombées dans l’économie. Si le spatial est autant soutenu, même en difficultés économiques, c’est parce que tout le monde sait que c’est un secteur porteur pour l’économie. Je n’ai jamais eu mauvaise conscience là-dessus.

F.P. : Vous prêchez une convaincue. C’est pour avoir plus d’arguments pour répondre aux gens qui posent cette question.

E.L. : Il faut aussi que l’exploration martienne fasse rêver par elle-même. Peut-être découvrira-t-on la vie ou autre chose. Dans tous les cas, il faut continuer à explorer pour connaitre des choses. C’est en grandissant qu’on grandira l’homme en lui-même. Quelque soit le prix.

Alan J’avais encore une question sur le modèle d’organisation avec la NASA parce que, dans mon esprit, pendant des années, la NASA a fait cavalier seul. Et je me demande si, au niveau de la collaboration, vous avez du vous inspirer d’autres modèles existants d’expériences internationales, comme le CERN, par exemple.

E.L. : Il y a déjà eu des collaborations pour des satellites chez nous, comme les satellites Jason. Mais c’est la première fois en Europe qu’on participe à des opérations concernant un rover sur un astre. On apprend énormément de choses. Au début, ce n’était pas facile, rentrer dans leur monde, c’était très fermé, ça l’est toujours. Mais petit à petit ils nous ont fait confiance, ils nous ont ouvert la porte. Ça reste quand même difficile et il faut toujours montrer patte blanche et montrer qu’on suit bien les règles. Il y a différentes règles, notamment, comme je vous l’ai dit, sur les médias, sur la diffusion de l’information. Il faut aussi sans cesse montrer que je sais ce que je fais, que je suis un bon ingénieur et quand je dis qu’on peut tirer, on peut tirer, tu peux me faire confiance. Et la confiance s’acquiert avec les années, il n’y a pas d’autres moyens.

Alan Une question pratique : vous êtes tous en système métrique ?

E.L. : Oui, tous en système métrique et on parle en degrés Celsius.

F.P. : Bel effort du côté Américain.

E.L. : Oui, ils se sont assez gamellés là-dessus. On n’a pas de mal à les convaincre. Après, pour les discussions de tous les jours, ça rebascule en autre chose !

S.K. : Sur le système métrique, il y a effectivement un passé dans l’histoire martienne.

J.L. : Au niveau des relations entre vous et la NASA, est-ce que vous pensez, pour les futures missions martiennes, pouvoir accueillir d’autres centres ou collaborer avec d’autres pays ? Par exemple avec la Chine. Le sujet est peut-être «touchy» mais ils commencent à bien maitriser aussi.

E.L. : Je pense que la volonté est d’internationaliser de plus en plus. On l’a vu avec la station spatiale, qui est une oeuvre de plusieurs pays. Je pense que maintenant, la Chine est un pays plus qu’émergeant dans l’industrie spatiale. Elle fait de plus en plus ses preuves, elle va aller de plus en plus loin. Je pense que le CNES a une volonté de faire du partenariat avec différents interlocuteurs. Quant au GPL, je pense qu’on a montré avec le FIMOC qu’on était plus qu’à la hauteur. Au niveau des centres opérateurs distants, on fait partie des mieux appréciés et on a souvent des visites du GPL qui nous montre en exemple. C’est assez flatteur pour nous. On reçoit les grands chefs du GPL dans notre centre, ça nous fait plaisir. Pour en revenir au budget, le CNES a dépensé à peu près 35 à 40 millions d’euros sur ce rover, c’est à peu près 1 à 2% du budget total. Avec ce budget, on pilote 50kg des 80 kg de charge utile. On a une vrai mainmise sur ce rover puisque la vraie science qui est faite, c’est avec les instruments. Même si on ne maitrise pas le pilotage du rover, le CNES a réussi un joli coup en se positionnant et en prenant autant d’équipement scientifique.

S.K. : C’est d’ailleurs quelque chose qui se poursuit avec Insight puisque la contribution du CNES, et la contribution française en générale, est importante et je crois savoir qu’on est venu nous chercher pour ce sismomètre.

E.L. : Oui, les gens d’Insight on été en permanence chez le FIMOC. Ils veulent que ce soit le FIMOC qui s’occupe d’Insight. On a beaucoup de demandes là-dessus. On a eu un vrai succès même s’il n’est pas toujours facile d’être à distance, même si on n’est pas des cadors en anglais, ils savent qu’on est sérieux et qu’on bosse bien. On a une méthode de travail qui les impressionne parce qu’on est très rigoureux, beaucoup plus qu’eux, ça joue beaucoup en notre faveur. Pour la petite histoire, quand on était aux Etats Unis, on portait régulièrement le T-shirt avec le rover dessus. Les américains nous disaient ah, vous travaillez sur ce projet ? Dès qu’on disait oui-oui, ils répondaient ah vous êtes français ? C’est vous qui tirez au laser sur la planète Mars ? Il n’y a pas un américain qui ne sait pas que ce sont des français qui tirent au laser sur la planète Mars. Alors que c’est moins vrai en France. Mais là-bas, on était de vraies stars. On a fait la une du Los Angles Times, New York Times, etc… La France a été vraiment bien vue des Etats-Unis là-dessus.

L.B. : Guillaume Brunet, sur twitter, dit qu’on a vu Opportunity devancer son petit frère mais, au final, quel bilan pour Curiosity aujourd’hui ?

E.L. : Si vous aviez un petit frère qui a des difficultés, est-ce que vous ne chercheriez pas à l’aider ? La réponse est là. Pendant longtemps Opportunity avait des problèmes pour identifier les roches parce qu’il n’avait pas assez d’instruments, pas assez de matière non plus. Il collectait beaucoup de types de roches sans arriver à les identifier. Curiosity, quand il est arrivé, a retrouvé des roches complètement similaires à celles d’Opportunity. Il les a analysées et a permis à Opportunity de déterminer ses proches roches. Ça a redonné des «yeux» à Curiosity. Ensuite on a toujours laissé parler le petit frère avant, par respect de l’ainé. Mais il n’y a pas de course ni de compétition. C’est deux rovers américains, c’est comme avec deux de vos enfants. S’il y en a un un peu handicapé, même si c’est l’ainé, si l’autre est plus robuste et que vous avez confiance en lui, vous allez mettre plus en avant celui qui a des difficultés. C’est louable de la part des Etats Unis.

J.L. : Vous ne nous avez toujours pas montré à quoi servait le morceau de terrain martien qui était à côté de vous tout à l’heure.

E.L. : On a un terrain sur lequel on développe une activité robotique au CNES, sur lequel on s’entraine et sur lequel on roule. Ici, c’est juste un paysage martien de décoration. On a aussi une petite maquette du rover Curiosity. Et ça, c’est des cailloux pour apprendre. Ce sont les devoirs ! Le soir, quand on est pas sages, on apprend à reconnaitre les cailloux, les roches volcaniques, basaltiques, etc… Et là, ce sont les réunions qu’on a le soir. Vous voyez les petits carrés bleus et rouges ? Ce sont les réunions qu’on enchaine le soir. On ne peut travailler que dans les parties blanches, c’est à dire quand on ne rencontre aucun carré blanc ou rouge. On a quatorze réunions chaque soir.

S.K. : Je vous montre une maquette de Curiosity qui est sur le sérum. On voit bien qu’on n’est pas sur Mars ou alors on a fait un bond de géant avec les arbres qui sont derrière !

E.L. : C’est la maquette qui a été développée par des étudiants. On a ce terrain martien sur lequel on a pris la photo pour s’amuser. Il peut avancer, bouger le mât, etc… mais le bras n’est pas vraiment représentatif de ce qu’il est réellement. Il y a une activité robotique au CNES avec de vrais robots qui marchent. C’est impressionnant à voir.

Alan Une question un peu plus people. On vous voit sur votre page de profil du blog ChemCam torse nu avec des électrodes partout. Vous vous préparez pour aller sur Mars ? Iriez-vous si vous en aviez l’opportunité ?

E.L. : Non, c’était un côté humble où je voulais montrer que j’étais aussi cobaye de tas de gens. C’était une expérience dans l’avion 0G. On s’amusait à m’aspirer tout le sang à l’aide d’un pantalon spécial. Avant le 0G il y a un passage à 2G qui amplifie l’aspiration. On commence alors à perdre connaissance. Quand on arrive à 0G, le sang est relâché. Ils prennent alors une échographie du coeur pour voir comment il réagit à cet afflux. Là on reprend connaissance. C’est une expérience assez difficile. On ne voit peut-être pas sur la photo mais j’ai les yeux rouges tellement c’était fatigant. C’était pour montrer qu’on pouvait aussi être cobaye et pas toujours les rois du monde.

L.B. : Corinne Meunier sur twitter demande s’il nous faut une planète de rechange, pourquoi pas Mars ?

E.L. : Si on doit en prendre une, c’est sûr que c’est la seule possible pour nous ! Les autres ont des températures absolument impossibles. Il y a des projets d’envoyer des hommes en aller simple sur la planète Mars. Je pense que c’est prématuré de faire ça mais c’est mon avis personnel. Je laisse à chacun la liberté d’aller où il veut. En effet, beaucoup de choses sont similaires. Si on arrivait à recréer une atmosphère, on aurait des températures proches de celles de la Terre. Certains scientifiques se demandent si la vie qui est née sur Terre ne viendrait pas de Mars. C’est une hypothèse. Elle serait née sur Mars et aurait colonisé la Terre à l’aide d’une météorite. On pourrait nous-même être des martiens.

S.K. : Une question sur le bilan. Qu’a-t-on appris de ChemCam, des mesures qui ont été faites jusqu’à maintenant.

E.L. : On a découvert pas mal de choses. On a montré qu’il était possible d’atterrir sur Mars avec une masse de 900 kg, ce qui est un beau défi. Ensuite, on a découvert une rivière intéressante. Elle a un mètre de profondeur et on a réussi à déterminer le débit qui était de 1 m3/s. C’était une certitude de trouver une rivière avec galets arrondis. On a trouvé un terrain habitable par la vie. C’est à dire des briques pour construire la maison de la vie. C’est une chose importante. De nombreuses recherches se font encore pour déterminer la nature des argiles, combien de temps c’est resté et connaitre mieux l’histoire de Mars. Comme diraient les scientifiques américains : on va refaire les livres d’histoire de la planète Mars. Il y a aussi des études sur l’atmosphère où ils ont découvert qu’elle n’aurait pas été soufflée d’un coup mais qu’elle serait partie progressivement. On comprend mieux comment elle serait partie en découvrant de petits indices comme un puzzle, qui nous montrent comment ça s’est passé, quand, etc.

Alan Il est quelle heure sur Mars ?

E.L. : Il est 5h31 !

S.K. : du matin !

E.L. : Oui du matin. Le soleil va bientôt se lever et ça sera le début des activités du jour.

J.L. : Et sur Terre il est quelle heure ?

E.L. : Je crois… heu… il faut que je regarde la montre ! Il est midi, je pense que c’est du jour.

S.K. : Il est midi et, sauf si quelqu’un a une question sur le coeur et qu’il désespère de pouvoir la poser à Eric… Personne ?
Alors je vous propose que l’on termine ce dernier hangout organisé dans le cadre du Bourget. Merci beaucoup Eric d’avoir pris le temps de répondre à nos questions. Merci à tous les participants qui étaient là ce matin, très enthousiastes avec des questions très pertinentes. Merci à My Science Work qui était là toute la semaine à nos côtés pour recueillir les questions des internautes sur twitter et merci aux internautes qui nous ont suivi en direct.
C’était la dernière de la semaine mais on en prépare d’autres, probablement sur la mission Gaïa, pour les prochaines semaines puisque vous savez que cette missions d’astronomie doit décoller d’ici la fin de l’année. Dans les minutes qui viennent, vous allez pouvoir revoir l’intégralité de ces quatre rencontres. Je vous souhaite un bon dimanche.

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Ma journée avec curiosity - Retranscription de l'interview, 5.0 out of 5 based on 1 rating