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La chronique de Pierre démarre à 1:55:54
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Billet diffusé dans le cadre de l’émission radio-dessinée #psPlaisir le 16 janvier 2016 à Lausanne et publié simultanément sur SSAFT.


Dur de faire original quand on doit préparer un sujet sur le plaisir et qu’on a déjà évoqué la bouffe, le sexe et l’alcool lors des précédentes émissions radio dessinées. Et pour couronner le tout, me voici en Helvétie: il faut donc que je trouve une facette de la question à laquelle les suisses soient sensibles. Alors qu’est-ce qui peut bien plaire aux suisses hormis le chocolat, le sexe en altitude et l’abricotine…
Et bien à en croire l’artiste suisse Ursus Wehrli, ce qui est susceptible de plaire à ses compatriotes, c’est de l’organisation aux limites de l’obsessionnel, en témoignent ses séries de photos où il trie des voitures dans un parking par couleur

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… ou encore classe ses pâtes lettres par ordre alphabétique…
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L’artiste va même jusqu’à corriger quelques œuvres célèbres et ainsi ranger la chambre de Van Gogh…
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… dépointiller un tableau du pointilliste Seurat…
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ou réorganiser harmonieusement une toile de Kandinsky…
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Avant d’aller plus loin, il faut que je m’assure que mon audience helvétique est bien réceptive et sujette à cette passion obsessionnelle pour l’organisation. Du coup, si mes calculs sont bons, je devrais obtenir une réaction en vous diffusant les images suivantes de parts de pizzas et gâteaux coupés n’importe comment…

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…, d’une ligne d’interrupteurs non alignés…
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… ou d’un motif de macadam non symétrique…
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J’vous sens tendu là, non? Allez, une petite cure qui devrait vous soulager et vous faire plaisir, avec un parfait alignement de bouts de baskets converse…
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, une camionnette transportant des paquets organisés comme un Tetris…
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…un sandwich sans bout de jambon qui dépasse…
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… et un yoghurt dont l’opercule a été retiré sans perturber l’hymen lacté sous-jacent…
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Mais en fait, il faudrait peut-être établir une distinction entre plaisir et soulagement (la sensation qu’on éprouve lorsqu’une douleur, irritation ou anxiété cesse). Moi personnellement, je surkiffe ce genre d’images d’organisation hardcore: j’en éprouve du plaisir, pas un soulagement. Avant de préparer cette chronique, je m’imaginais par association que les personnes atteintes de troubles obsessionnels compulsifs éprouvaient un plaisir incontrôlable et addictif face à ce type de constructions ordonnées qui relèvent du rituel. Il m’a suffi de quelques recherches préliminaires, pour me rendre compte de l’étendu de mon ignorance.  Bref, la rédaction de cet article ne s’annonçait plus vraiment être une partie de plaisir… et pour être tout à fait sincère, ce que je vais vous proposer maintenant ne sera pas la description d’une facette du plaisir mais plutôt la réalisation de son portrait en creux. On va tenter de cerner les frontières du plaisir… et de percevoir l’impact de son absence.
Alors pour moi, les personnes atteintes de troubles obsessionnels compulsifs, c’était grosso-modo des gens qui kiffent ranger, ne supportent pas le désordre, des perfectionnistes qui attachent une importance énorme à des petits rituels du quotidien… Bref, des Sheldon Cooper: le gars qui ne peut pas pas rentrer chez Penny sans avoir tapé trois fois à la porte en prononçant son nom.

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Vous imaginerez donc bien que je n’ai même pas levé un sourcil en découvrant l’année dernière cette vidéo caricaturale de Rhett & Link sur les TOC:

Pourtant, les mêmes comédiens avaient pris le soin de publier une vidéo accompagnant la précédente et expliquant justement que leur clip était une manière de se moquer des usages abusifs de l’expression “avoir des TOC”.

Cette autre vidéo du Dr. Natascha M. Santos déconstruit de façon très pédagogique les nombreux mythes tenaces qui existent concernant les TOC (et si vous ne deviez regarder qu’une vidéo de cette article, la voici) :

Traduction:
Une méprise bien courante consiste à croire que si vous aimez méticuleusement organiser vos affaires, garder vos mains propres, ou planifier votre week-end dans les moindres détails, vous pourriez être sujets aux TOC. En fait, les TOC, qui signifie troubles obsessionnels compulsifs, sont une condition psychiatrique grave qui est souvent mal comprise par la société et même par des professionnels de la santé mentale.
Commençons donc par déboulonner quelques mythes.
Mythe 1: les comportements répétitifs ou rituels sont synonymes de TOC.
Comme son nom l’indique, Le trouble obsessionnel compulsif a deux aspects: D’une part les pensées, images ou impulsions intrusives, connues comme sous le nom d’obsessions, et d’autre part les compulsions comportementales auxquelles s’adonnent certaines personnes pour soulager l’angoisse que leur causent les obsessions. Les types d’actions que les gens associent souvent avec les TOC, comme le lavage excessif des mains, ou la vérification des choses à plusieurs reprises, peuvent être des exemples de tendances obsessionnels ou compulsives que beaucoup d’entre nous présentent de temps à autre. Mais le trouble réel est beaucoup plus rare et peut être très handicapant. Les personnes touchées ont peu ou pas de contrôle sur leurs pensées obsessionnelles et leurs comportements compulsifs, qui ont tendance à prendre beaucoup de temps et interférent avec leur travail, l’école ou la vie sociale au point de causer une détresse importante. Cet ensemble de critères de diagnostic est ce qui sépare les personnes souffrant de TOC de ceux qui peut être juste un peu plus méticuleux ou obsédés de l’hygiène que d’habitude.
Mythe 2: le principal symptôme des TOC est le lavage excessif des mains.
Bien que le lavage des mains soit l’image la plus courante des TOC dans la culture populaire, les obsessions et les compulsions peuvent prendre de nombreuses formes différentes. Les obsessions peuvent se manifester comme des craintes de contaminations et de maladies, un souci de ne pas nuire à autrui, ou des préoccupations concernant des numéros, des motifs, la moralité ou l’identité sexuelle. D’un autre côté, les compulsions peuvent aller du nettoyage excessif ou encore des vérifications répétées, ou bien à l’arrangement minutieux des objets, ou encore des parcours de marche dans des configurations prédéterminées.
Mythe 3: Les personnes atteintes de TOC ne comprennent pas qu’ils agissent de façon irrationnelle.
En vérité beaucoup de personnes souffrant de TOC comprennent assez bien la relation entre leurs obsessions et leurs compulsions. Être incapable d’éviter ces pensées anxieuses et la réalisation de ces actions rituelles tout en étant conscient de leur irrationalité fait partie de la raison pour laquelle les TOC sont si pénibles. Les sujets de TOC avouent souvent se sentir fou de vivre leurs anxiétés basées sur des pensées irrationnelles sans trouver le moyen de contrôler leurs réponses.
Mais donc qu’est-ce qui cause exactement les TOC? La réponse frustrante est que nous ne savons pas vraiment.
Cependant, nous avons quelques indices importants.
Les TOC sont considérés comme des troubles neurobiologiques. En d’autres termes, la recherche suggère que les cerveaux de personnes souffrant de TOC sont câblés de manière à générer leurs comportements particuliers. La recherche a impliqué trois régions du cerveau impliqués de manière variable dans le comportement social et la planification cognitive complexe, le mouvement volontaire, et les réponses de motivation et émotionnelles.
L’autre pièce du puzzle est que le TOC est associé à de faibles niveaux de sérotonine, un neurotransmetteur qui communique entre les structures du cerveau et aide à réguler les processus vitaux, tels que l’humeur, l’agressivité, le contrôle des impulsions, le sommeil, l’appétit, la température corporelle et la douleur.
Mais est-ce que la sérotonine et l’activité dans ces régions du cerveau sont les sources des TOC ou des symptômes d’une cause sous-jacente encore inconnue de la maladie. Nous ne saurons probablement pas avant d’avoir une compréhension beaucoup plus intime du cerveau.
Les bonnes nouvelles sont qu’il existe des traitements efficaces pour les TOC, comme des médicaments qui augmentent le taux de sérotonine dans le cerveau en limitant sa réabsorption par les cellules cérébrales, de la thérapie comportementale qui désensibilise progressivement les patients à leurs angoisses, et dans certains cas, la thérapie par électrochocs ou une intervention chirurgicale, lorsque les sujets de TOC ne répondent pas à d’autres formes de traitement.
Savoir que votre propre cerveau vous ment alors que vous n’êtes pas capable de résister à ses commandes doit être particulièrement angoissant. Mais avec de la connaissance et de la compréhension vient la possibilité de demander de l’aide, et la recherche future en neurobiologie pourra probablement nous fournir les réponses que nous cherchons.

Loin des clichés, lors de l’interview d’une de ses amies, atteinte de TOC, la blogueuse Fiamma Luzzati retient cette citation  Nous [les personnes atteintes de TOC] on a le circuit cérébral des routines déréglé. C’est comme un vieux vinyle rayé: la pointe bute et joue toujours les mêmes notes. La vie s’arrête, mais pas le temps.

Les TOC: la vie s’arrête, mais pas le temps

Comme nous l’apprenait Clara Moreau dans son dossier sur les maladies mentales pour Podcast Science, si on cherche à diagnostiquer un trouble mental, nombreux sont ceux qui vont se référer à la 5ème édition du DSM, le fameux manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux réalisé par l’Association Américaine de Psychiatrie. On y découvre que les critères diagnostiques pour les TOC sont la présence d’obsessions et/ou de de compulsions (merci captain obvious) qui sont définies ainsi:
Les obsessions sont des pensées, des envies, des impulsions récurrentes et persistantes qui sont perçues comme non désirées et intrusives.  Chez la plupart des sujets, elles  sont sources d’anxiété et de détresse. Ces obsessions peuvent porter sur des domaines très variés : il peut s’agit par exemple de doutes permanents concernant des actes de la vie quotidienne (comme avoir bien fermé la porte, l’eau ou l’électricité), de la peur irrationnelle de perdre des objets, d’être contaminé, de faire du mal à autrui, d’être le responsable d’une catastrophe, etc. Par ailleurs, les personnes affectées par ses obsessions cherchent à s’en débarrasser, la plupart du temps à travers des mécanismes cognitifs ou encore des actions (qui sont le plus souvent compulsives).
Les compulsions sont définies comme des actions répétitives (laver ses mains, classer et ordonner des objets, vérifier des choses) ou des actes mentaux répétitifs (prier, compter, répéter des séries de mots) que les sujets se sentent obligés de réaliser en réponse à une obsession et qui doivent l’être selon des règles précises et rigides voire ritualisées. Ces compulsions sont effectuées afin de réduire l’anxiété générée par les obsessions sans pour autant être liés de manière réaliste à la probabilité de neutraliser ce qui cause l’anxiété de prime abord.
Chose importante: les personnes atteintes de TOC peuvent ne subir que des obsessions, sans recours aux compulsions.

A écouter cette liste de symptômes des troubles obsessionnels compulsifs, je suis à peu près certains que plusieurs d’entre vous commencent à s’inquiéter de leurs propres épisodes obsessionnels et compulsifs. Alors, est-ce que vous êtes réellement des sujets de TOC qui s’ignorent? C’est possible car les troubles obsessionnels compulsifs ont une prévalence importante, d’environ 2% dans la population mondiale, sans distinction de sexe. Cependant, ce qu’il reste à déterminer c’est si ces épisodes viennent affecter votre qualité de vie. Et c’est précisément à propos de ce point que naissent la plupart des mythes et méprises au sujet des TOC.
Car si on parle de TOC, c’est qu’il s’agit bel et bien de troubles, c’est-à-dire d’évènements qui viennent empoisonner la vie des personnes qui en sont atteintes. S’il vous arrive de vérifier plusieurs fois que votre porte est fermée, que le gaz est éteint, cela ne signifie pas pour autant que vos comportements viennent entraver votre vie sociale, votre niveau d’anxiété, etc. Dans ce cas, ne vous inquiétez pas trop, vous ne faites qu’exprimer un comportement normal associé à une situation anxiogène.
On peut s’étonner que les TOC ne soient au final que l’extension d’un comportement normal. Pourtant, une récente étude réalisée en République Tchèque semble avoir révélé un lien entre anxiété et actes rituels compulsifs chez des individus lambda. Voici l’étude réalisée : deux cohortes d’étudiants devaient répondre en 5 minutes à un questionnaire sur un objet d’art que l’on mettait à leur disposition puis on leur demandait de le nettoyer jusqu’à ce qu’ils le considèrent propre.
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Pour la première cohorte, la tâche se résumait à ces consignes. Pour la seconde, on annonçait aux étudiants qu’ils devraient, en plus de ces consignes, préparer une présentation orale concernant cet objet. Mais, après seulement trois minutes, on leur imposait de passer directement à la phase de nettoyage. Le niveau d’anxiété (enregistré par un Cardiofréquencemètre) était bien plus important pour ces derniers étudiants et leurs mouvements durant la phase de nettoyage (enregistrés par des accéléromètres) étaient beaucoup plus répétitifs et méticuleux. En d’autres termes, il semblerait que l’anxiété favorise des comportements rituels pour tout le monde, et pas seulement des sujets atteints de TOC. La différence chez les sujets atteints du TOC, c’est que ces solutions sans effet sur la source de l’anxiété s’imposent à eux sans qu’ils puissent les refreiner. Cette observation montre bien que la notion de plaisir n’entre pas en compte dans ces épisodes de compulsion.

Dans un article paru dans Médecine/Sciences João Flores Alves dos Santos et Luc Mallet ajoutent que:

Les compulsions ne visent pas le plaisir chez le patient qui critique leur caractère excessif ainsi que leur inutilité. Cependant, lorsqu’il essaie de réprimer ou de neutraliser ses compulsions, il voit son niveau d’anxiété s’aggraver.

On est bien loin d’une image de l’obsessionnel compulsif éprouvant du plaisir à la vue de leur baignoire parfaitement astiquée ou de leur placard merveilleusement rangé. Ce type de représentation renvoie en fait à d’autres troubles que les TOC : en effet, il existe des troubles liés aux rituels et qui font intervenir la notion de plaisir. C’est le cas par exemple des troubles de la personnalité dits anankastiques : dans ce cas, des sujets décrits comme ultra perfectionnistes et hyper attentifs aux détails, associent un tel plaisir à l’ordre et au contrôle , qu’ils emploient de manière excessive, sans lien nécessaire avec une situation d’angoisse,  des rituels leur procurant de la satisfaction. D’autre part, on peut aussi évoquer le cas de patients atteints de troubles du spectre autistique qui peuvent réaliser des actions rituelles par désir de conduire une activité plaisante. Cela dit, ce dernier cas est assez ambigu : plusieurs études ont souligné une relation étroite entre autisme et TOC (on parle alors de troubles comorbides) avec notamment 13 fois plus de risque de trouver des troubles du spectre autistique chez des patients atteints de TOC (6,6 % d’entre eux) que chez des patients sans ces troubles (0,5%).

Pour couronner le tout, non seulement les sujets de TOC n’éprouvent pas de plaisir à effectuer leurs rituels, mais leur trouble entrave leur capacité à avoir du plaisir, notamment les plaisirs sexuels… Une récente étude a ainsi relevé que des patientes atteintes de TOC étaient plus susceptibles d’éprouver du dégoût à l’idée de relations sexuelles, et que leur capacité d’éprouver du désir, de l’excitation et des orgasmes étaient significativement moins importante que d’autres femmes.

Pour comprendre les TOC, plusieurs approches de recherches sont employées: l’approche psychologique, bien sûr, qui explore les pensées intrusives que tout un chacun est susceptible d’avoir, mais qui deviennent excessives et menaçantes chez les patients de TOC. C’est également cette approche qui a permis de trouver des liens et des distinctions avec d’autres troubles anxieux, comme la syllogomanie (la tendance à accumuler de manière excessive des objets):

syllogomanieLa dysmorphophobie (la crainte obsédante d’être laid ou malformé):
dysmorphophobieL’excoriation cutanée (l’arrachage compulsif de bouts de peau):
excoriation cutanéeOu encore la trichotillomanie (l’arrachage voire l’ingestion compulsifs de cheveux – on parle alors de trichophagie). Ce trouble peut laisser des séquelles visibles sur le crâne des patients:
trichotillomanieEt d’autres moins visibles comme pour Ayperi Alekseeva  dont la compulsion a entrainé la formation d’un trichobezoar, une énorme boule de cheveux de 4 kg coincée dans son estomac et le début de son intestin qui a du être retiré chirurgicalement:
trichobezoartrichobezoar
Mais il existe d’autres approches pour comprendre les TOC comme les approches génétiques et neurochimiques qui ont révélé quelques pistes sur les régions cérébrales impliquées, (à savoir le cortex, le striatum et le thalamus), et aussi la balance chimique à l’origine du trouble (probablement liée à une baisse notable de sérotonine, un neurotransmetteur crucial pour les sensations de bien-être).
Ces recherches permettent d’envisager des perspectives thérapeutiques pour les sujets aux TOC. A l’heure actuelle, elles sont essentiellement pharmacologiques (avec administration d’inhibiteurs de la recapture de la sérotonine) ou d’ordre cognitivocomportementale pour enseigner au patient que son anxiété ne persiste pas indéfiniment et que les compulsions ne sont pas indispensables. Dans ce domaine, une récente étude employant la célèbre illusion de la fausse main en caoutchouc (une illusion sollicitant l’impression de posséder un membre fantôme) a montré que les patients atteint de TOC étaient sensibles aux salissures déposées sur la main au caoutchouc, comme s’il s’agissait de souillures déposée sur leur propre membre.
Illusion de la fausse main en caoutchouc

Cela offrirait une piste de thérapie cognitivocomportementale éventuellement moins stressante pour les patients, leur permettant de s’habituer rapidement à la répression de certaines de leurs obsessions, à s’habituer à l’impression d’être contaminé par exemple.
Pour les cas les plus graves et persistants de TOC, des traitements neurochirurgicaux sont envisagés comme par exemple la stimulation cérébrale profonde de régions régissant ces symptômes: les noyaux sous-thalamiques. En gros, pendant une opération à crâne ouvert, on insère deux électrodes profondément dans le cerveau jusqu’à atteindre les régions incriminées et les stimuler à l’aide de faibles courants électriques.

Stimulation cérébrale profonde des noyaux sous-thalamiques, Med Sci, Flores Alves Dos Santos, J., & Mallet, L. (2013)
Alors je sais pas vous, mais avant de laisser un chirurgien enfoncer des aiguilles à tricoter électriques dans mon encéphale, j’aimerais être certain que le gars sait exactement ce qu’il fait. D’ordinaire, la plupart des thérapies que nous nous administrons sont issues de nombreuses années de recherches, notamment à l’aide de modèles animaux. Mais quand on cherche à traiter des troubles mentaux, trouver des modèles animaux pertinents est une tâche difficile.
Pour l’instant les pistes les plus prometteuses sont les chiens et les rongeurs. Chez les chiens, des techniques d’imagerie à résonnance magnétique ont par exemple révélé des anomalies de structures cérébrales similaires entre patients atteints de TOC et des dobermans atteints de troubles obsessionnels canins. De manière surprenante, ces troubles sont très communs chez ces dobermans (prévalence de 28%) qui réalisent des actions répétitives de manière excessive (chasser des ombres, claquer la mâchoire, laper ses flancs ou ses coussinets, etc.) et qui réagissent positivement aux mêmes traitements pharmacologiques que leurs maitres!
Doberman pinscherComparaison d'IRM de cerveaux canins révélant les zones affectées chez les chiens atteints de TOCParce qu’elles ont été croisées dans presque toutes les combinaisons possibles et imaginables, les variétés de chiens sont de fantastiques outils à détecter des facteurs génétiques de susceptibilités à telle ou telle maladie. En l’occurrence, grâce aux chiens, 4 gènes de susceptibilités aux TOC ont été découverts, gènes qui existent aussi chez les humains et qui constituent de nouvelles voies de recherches pour le traitement de ces troubles.
Du côté des petits animaux aux longues incisives, le premier challenge pour les utiliser comme modèles est de découvrir chez les rats et les souris des comportements ressemblant à des troubles obsessionnels-compulsifs. Pour l’instant, les meilleures pistes sont des lignées de souris mutantes qui réalisent un toilettage excessif ressemblant à de la trichotillomanie.
image_mediumSouris mutantes Sapap3 et souris normalesSouris mutantes Sapap3 et souris normales
Ce genre de lignées est très pratique car les généticiens peuvent bricoler leurs gènes ou leur administrer des traitements pharmacologiques ou neurochirurgicaux, dans l’espoir qu’ils puissent être adaptables aux humains. Toute l’ambigüité de ce genre de recherches, c’est de déterminer si on est bel et bien en train de bosser sur des symptômes communs entre souris et humains… ou si on devient super balèze pour guérir les souris d’une maladie qui leur est propre…
Toujours est-il que plusieurs équipes de recherches se sont penchées récemment sur le sujet et ont fait de remarquables découvertes. Deux équipes en particulier, en utilisant la même technique d’optogénétique, ont chez l’une transformé des souris au comportement normal en souris présentant des troubles obsessionnels compulsifs, et chez l’autre, guéri des souris mutantes de leur propension excessive à la toilette.Optogénétique
Pour comprendre leur prouesse, il faut un dire un mot de la technique qu’ils ont utilisée: la fameuse optogénétique. Cette technique inventée en 2005 permet l’implantation (de diverse manières) de neurones possédant des protéines sensibles à la lumière (converties à partir de protéine d’algues). En s’assurant que les neurones se trouvent à l’endroit voulu et en insérant des fibres optiques près de cette région, les chercheurs sont capables de contrôler l’activité d’une sous-population de neurones avec de simples flashs lumineux.
Dans la première équipe de recherche, les neurones photosensibles se trouvaient dans le cortex orbito-frontal et le striatum et en illuminant ces régions 5 minutes par jour, les souris, d’abord normales, se mirent à se toiletter compulsivement, et ce même plusieurs semaines après le traitement. L’importance de la découverte réside dans le fait que, contrairement à certaines hypothèses, ce n’est pas l’intensité de l’activité dans ces régions qui génère le comportement anormal, mais plutôt sa récurrence au cours du temps, des indices précieux pour comprendre l’émergence des TOC.
Dans la seconde équipe, l’outil optogénétique a été utilisé dans les mêmes régions du cerveau, mais, au sein du striatum, la sous population de neurones visée (les interneurones à activité rapide) était différente de celle de la première équipe (les neurones épineux moyens). Or il semblerait que les interneurones à activité rapide contrôlent et régulent les neurones épineux moyens. En illuminant ces régions chez des souris mutantes présentant des symptômes de TOC, les chercheurs ont observé une diminution drastique des compulsions.

Alors certes ces résultats sont encourageants, mais de là à utiliser de la thérapie génique couplée à des LED fourrées dans le cerveau, il devrait s’écouler quelques années… Du coup, quelles sont nos possibilités étant donné qu’on a d’abord éliminé le plaisir de l’équation concernant les TOC, qu’on n’a pas forcément envie de se foutre des électrodes dans l’occiput et que c’est pas demain la veille qu’on décorera nos cerveaux avec des guirlandes de noël ?
Y’a bien un ou deux romantiques qui vont nous suggérer que l’amour est le meilleur des remèdes. Les fans du film ‘Pour le Pire et pour le Meilleur’ (le film où Jack Nicholson est atteint de troubles obsessionnels compulsifs) déclarerons que la science ne peut pas tout et que l’amour est ce qu’il y a de plus efficace. A ceux là je répondrai p’tet bien, mais il ne s’agit probablement pas du remède heureux des comédies romantiques américaines.

Neil Hilborn, poète atteint de TOC, nous offre un aperçu de ce qu’il a ressenti quand il est tombé amoureux de cette fille à qui il a demandé 6 fois de sortir avec lui… en 30 secondes. Elle avait accepté la 3ème fois, mais aucune demande ne paraissant parfaite selon lui, il avait continué. Lors de leur premier rendez-vous, elle apprécia le fait qu’il organisait son plat par couleur. Elle aimait qu’il l’embrasse 16 fois avant de sortir, ou 24 fois si c’était un mercredi. Elle adorait les longues balades pour la raccompagner chez elle à cause du trop grand nombre de craquelures sur le chemin. Elle s’est sentie en sécurité en s’installant chez lui car il vérifiait 18 fois par nuit si la porte était bien verrouillée. Au lit, elle se lovait contre lui alors qu’il éteignait la lumière, puis la rallumait, puis l’éteignait, puis la rallumait, puis l’éteignait, puis la rallumait, puis l’éteignait.
Et puis les baisers la retardèrent avant d’aller au travail, elle n’attendait plus devant chaque craquelure sur le chemin. Elle lui dit qu’elle n’aurait pas dû le laisser s’attacher à elle, que c’était une erreur. Une erreur? Pourtant il n’a pas besoin de se laver les mains après qu’elle l’ait touché? L’amour n’est pas une erreur.
Ce qui le tue c’est qu’elle peut fuir cette relation mais pas lui. Il ne peut pas chercher quelqu’un d’autre car il pense tout le temps à elle. Mais ce n’est pas une obsession comme celles où il s’imagine recouvert de microbes grouillant sur sa peau. C’était la première fois qu’il pensait tout le temps à quelque chose de beau.
Aujourd’hui il désespère de s’imaginer un autre ne l’embrasser qu’une seule fois, sans se soucier que ce se soit parfait. Il a tellement envie qu’elle revienne qu’il laisse sa porte déverrouillée, qu’il laisse la lumière allumée…

Liens:
Ursus Wehrli
Article Bored Panda
My OCD (via Laughing Squid)
Natascha M. Santos (Vidéo TedEd)
Strip de Fiamma Luzzati
Dossier de Clara Moreau sur les Maladies Mentales
Article Inkfish
International OCD Foundation
AFTOC
AltoTOC
BeyondOCD
Articles Questioning Answers sur les liens autisme-TOC (1 & 2)
Article Neurocritic
Article TYWKIWDBI
Article Inkfish sur l’illusion de la main en caoutchouc
Article National Geographic
Article ScienceNews
Article Neurorexia
Article Scicurious
Article Not Exactly Rocket Science
Neil Hilborn (Laughing Squid)

Références:
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