Retranscription de l’interview de Nicolas Gisin le 11 avril 2013 (Podcast Science 126)
Un immense merci à Leo pour le boulot!
NicoTupe : Nicolas Gisin présente dans son livre un concept que je ne connaissais personnellement pas : l’intrication quantique. Bien comprendre ce que c’est et pourquoi c’est révolutionnaire (oui, vous m’avez convaincu M. Gisin) n’est pas chose facile et je vais tenter ici une brève explication. “Intrication” “quantique”, deux mots peu simples.
Commençons par « quantique»: on en a déjà parlé ici. La physique quantique est cette branche de la physique en laquelle ne croyais pas Einstein, qui présente un monde « quantifié », ou les valeurs prises par l’énergie par exemple sont bien particulières. Elles ne sont pas « continues », on ne peut pas choisir n’importe quelle valeur.
Mais ce n’est pas tout, la physique quantique met fin au déterminisme. Une mesure donne un résultat tiré au hasard parmi une liste de résultat. Une sorte de lancer de dé ou chaque face du dé aurait plus ou moins de chance d’apparaitre. La valeur de cette mesure n’est connue que lorsque la mesure en question est faite. Avant cela, on parle d’état quantique, c’est l’information de probabilité d’apparition de chaque résultat de mesure. Dans le cas de particules quantiques, le résultat de la mesure n’est donc pas déterminé à l’avance, la mesure détermine la particule.
Le concept d’intrication seul va vous paraître simpliste. Prenez deux cartes à jouer : un as de cœur et un as de trèfle, une carte noire et une carte rouge. Mélangez-les sans regarder, faites les mélanger, perdez complètement la notion de où est la noire et où est la rouge. Enfermez alors chacune de ces cartes dans une enveloppe. Plus tard, les enveloppes scellées peuvent avoir voyagé et se retrouver dans des espaces très différents : l’une par exemple sur ma table à Paris et l’autre sur la table d’Alan à Lausanne. Si j’ouvre mon enveloppe et regarde la couleur de la carte, cela détermine complètement la couleur de l’autre carte. Même à distance, les couleurs des deux cartes sont toujours liées. On pourrait dire, et M. Gisin confirmera ou infirmera, que les cartes a jouées sont en intrication non quantique. Bon, il est vrai que l’intrication non-quantique n’a jamais passionnée personne, principalement parce que la couleur de la carte dans chacune des deux enveloppes était bien déterminée depuis le début, depuis le moment où l’on avait mis celles-ci dans une enveloppe.
On en arrive alors au sujet de ce livre, l’intrication quantique. Imaginez maintenant mettre en intrication des états quantiques. C’est à dire créer un système de particules liées comme les deux enveloppes sont liées. La différence avec les enveloppe qui rend cette découverte importante c’est que la mesure d’une des particules détermine totalement la mesure de l’autre mais cette mesure reste quantique, c’est à dire que le résultat de la mesure n’est connu qu’au moment où on la fait. Ainsi, on a deux particules, qui peuvent être très éloignées et pourtant, si je mesure l’une, la mesure de l’autre est instantanément déterminée sans même qu’il puisse y avoir eu à nouveau un contact entre les deux particules.
Le livre de Nicolas Gisin prend un long moment à expliquer ce nouveau concept par le biais d’un jeu, le jeu de Bell, où l’on ne peut pas gagner sans intrication. Il présente ensuite des expériences notables qui prouvent la validité de ces concepts. Enfin il présente des applications dont l’une tout à fait étonnante : la téléportation quantique qui déplace un état quantique d’un endroit à un autre.
Tout au long de ce livre est discuté le concept de non-localité. En effet l’intrication quantique donne l’impression d’une interaction à distance que la physique a rejetée depuis bien des années et qui avait été définitivement anéantie avec la relativité. C’est la question ouverte de ce livre, comment expliquer, comprendre, modéliser cette non localité? Et ce sera aussi l’objet de plusieurs de nos questions!
Alan : avant de commencer, Nicolas Gisin, jugez-vous que cette introduction est bonne ?

Nicolas Gisin. Sa démonstration de téléportation quantique en 2006 a bousculé le domaine de la cryptographie.
Nicolas Gisin : en effet. Toutefois, il faudrait rajouter quelques petites choses. Lorsqu’on parle de probabilité, on a envie de dire « Oui, cette mesure n’est connue que lorsque la mesure en question est faite. » En fait ça n’a rien à voir avec « connu » ou « pas connu ». Il n’y a pas besoin d’une personne dotée de la capacité de connaitre ou pas. Mais c’est que la valeur d’une mesure en physique quantique est déterminée une fois que la mesure est faite. On a quelque-chose qui n’existait pas : la valeur du résultat ; qui existe après la mesure. Et c’est ça qui est si difficile à penser. Le titre de mon livre est « L’impensable hasard », un hasard qui nécessite un véritable acte de création
Il y’aurait encore un autre petit point à rajouter, c’est juste la terminologie : c’est vrai que « intrication quantique » est un terme un peu compliqué. Mais pour que les personnes s’y retrouvent, voici juste une petite explication : dans le monde de tous les jours, on parle simplement de corrélations et donc, on pourrait dire que l’intrication, ce sont des corrélations quantiques.
NicoTupe : le terme de « corrélations quantiques » est-il utilisé ?
Nicolas Gisin : oui, par les professionnels, tout à fait.
Alan : mais on peut l’interchanger avec « intrication » comme on le souhaite ? N’y a-t-il pas de nuances ou différences ?
Nicolas Gisin : en gros non, c’est la même chose
Alan : avant de parler de téléportation quantique, il va falloir que nous révisions un peu nos fondamentaux…Pouvez-vous nous expliquer en quelques mots simples les concepts de localité et de non-localité?
Nicolas Gisin : commençons par la localité. C’est simple car c’est très intuitif. C’est l’idée que les objets ainsi que l’énergie et les ondes, ne peuvent se propager ou se déplacer que de proche en proche. Si nous, par exemple, nous voulons aller à une certaine distance, nous n’allons pas nous téléporter mais nous allons y’aller de proche en proche. Et de même, là nous sommes en train de parler par skype, internet etc… Tout ce que je vous dis se propage aussi de proche en proche. Il est vrai que c’est moins intuitif, mais ça passe à travers des fils électriques, puis du Wireless, puis des fibres optiques etc…Mais il ’y a besoin d’une connexion continue pour que les choses aillent de chez moi à chez vous. Cela est le concept de localité, concept extrêmement intuitif. La localité, c’est un peu le concept de de télékinésie : on ne peut pas déplacer un objet comme ça à n’importe-quelle distance.
Et la non-localité, c’est simplement que ce n’est pas local. C’est non-local si ce n’est pas local. Ça c’est facile à comprendre. Par contre, ce qu’on va voir, c’est que dans le monde de la physique quantique, il y a effectivement une discontinuité fondamentale qui permet à des événements d’être corrélés d’une façon non-locale. Il n’y a donc pas cette continuité de proche en proche. Il n’y a plus de chaîne mais de événements, qui peuvent être très loin dans l’espace, peuvent être corrélés d’une façon inexplicable par des concepts vastes qu’on appelle « variables locales ». C’est impossible de les expliquer par un déplacement continu en fonction du temps
Alan : la physique à l’échelle du monde de tous les jours est donc locale. Mais Newton pensait le contraire, n’est-ce pas?
Nicolas Gisin : alors, ce n‘est pas très clair, il faudrait demander à Newton évidemment. (Il rit). Mais disons que dans sa théorie, il prédit un monde de corrélations non-locales. Il dit que les objets s’attirent en fonction du produit des masses, puis inversement avec le carré de la distance. Ce n’est pas forcément important. Mais l’important c’est que les objets s’attirent. C’est pour ça que nous restons assis sur notre chaise et qu’on ne commence pas à voltiger et que les kangourous de l’autre côté du monde, restent scotchés sur la planète, un peu comme les aimants restent scotchés sur les portes de nos frigos. Mais donc la théorie de la gravitation universelle de Newton, s’applique aussi à la lune. La lune est donc attirée par la terre et la terre attirée par la lune aussi, ce qui crée les marées. Et on peut se poser la question suivante : mais comment la lune sait où est la terre ? Est-ce qu’il y a une sorte de bâton pour sonder la présence de la lune ? Ou est-ce qu’elle nous envoie des messagers ? En tout cas il n’y a pas de fils donc est-ce qu’il y a des ondes qui viennent de la lune ? Et dans la théorie de Newton, il n’y a rien du tout et ça a comme conséquence que si quelqu’un déplace un caillou sur la lune, ça aurait un effet immédiat à notre poids sur terre. Si on avait une balance suffisamment précise, pour ne pas parler de technologie qui devrait être incroyable, on le verrait. Mais en principe, on pourrait donc, à l’aide de la prédiction des théories de Newton, communiquer entre la lune et la terre de façon instantanée sans que rien ne porte cette information. Cette information irait donc directement sur la terre sans être portée par quoi que ce soit. Voilà pour la gravitation universelle de Newton. Cependant lui-même, semble-t-il, n’y croyait pas du tout. C’est-à-dire qu’il trouvait cette idée de non-localité tellement folle que bien que ça en soit prédit par sa théorie qui l’a rendu célèbre, il a dit explicitement qu’il fallait être fou pour croire en sa propre théorie.
Alan : donc si on prend un exemple un peu plus grossier : si la lune venait à disparaître par magie, selon la théorie de Newton l’effet sur les marées serait instantané ?
Nicolas Gisin : exactement, et pas seulement sur la terre, mais sur le soleil, sur les autres galaxies et sur la distance entre ces galaxies. Selon Newton, cela est instantané à travers tout l’univers.
Alan : et depuis Einstein on sait que ce n’est pas le cas…
Nicolas Gisin : voilà. La théorie de la relativité générale d’Einstein a corrigé cet aspect de la théorie de Newton et d’autres d’ailleurs, et maintenant on sait que si la lune disparaissait ou que si un caillou était déplacé sur la lune, ça prendrait environ une seconde pour affecter la terre parce-que l’information de ce changement est portée par des espèces de particules qu’on appelle des gravitons, qui se propagent à la vitesse de la lumière et qui viennent informer la terre puis dix minutes plus tard, le soleil, puis des années plus tard d’autres galaxies, de la disparition de cette lune ou du déplacement de ce caillou.
Alan : les gravitons, on sait qu’ils existent, ils font partie du modèle standard, mais on n’a pas encore pu les observer.
Nicolas Gisin : on sait que leur existence est prédite par la théorie d’Einstein, mais du moment qu’on ne les a pas vus, pas mis en évidence d’une façon directe, il faut toujours être un peu prudent. Je pense qu’ils existent tout comme la théorie de Newton prévoyait des effets immédiats à distance.
Alan : alors voilà, je crois bien qu’on a pu poser les bases et réviser nos fondamentaux. On va pouvoir attaquer avec quelque-chose d’un peu plus corsé : on va pouvoir parler du jeu de Bell. Donc comme beaucoup de livres de vulgarisation de physique, “l’Impensable Hasard” raconte l’histoire d’Alice et de Bob, deux personnages fictifs qui font des expériences. Chez vous, munis d’un boîtier monté d’un joystick, ils passent le livre à jouer au jeu de Bell. Pouvez-vous nous indiquer de quoi il s’agit?
Nicolas Gisin : c’est un jeu assez simple dont le but est d’établir des corrélations. On a effectivement ces deux personnages, Alice et Bob. Il faut imaginer que l’un se tient tout à notre gauche et l’autre tout à notre droite. Puis, il faut se dire que tous les deux ont la possibilité de faire un choix pour provoquer un évènement. Chacun a un boîtier, un joystick qu’il peut pousser soit vers la gauche soit vers la droite et dès que chacun des deux le poussent vers l’une des deux directions, il peut observer un évènement ou une action. On va de nouveau faire ça d’une façon très simple en disant qu’il y’aura un résultat qui va être affiché sur un écran d’ordinateur et ce résultat va simplement être un soit un 0 ou un 1 qui va s’afficher. Ça c’est le jeu auquel ils vont souvent jouer pour en faire ensuite des statistiques, observer des corrélations, voir que ce ne sont pas de simples coïncidences mais qu’il ‘y a vraiment quelque-chose qui se passe et pour ça, la règle de ce jeu que j’ai inventé est la suivante : si Alice pousse son joystick vers la gauche, les résultats des deux joueurs doivent toujours être les mêmes. Cela peut être deux fois des zéros ou deux fois des uns. Si Bob pousse également son joystick vers la gauche, il va aussi trouver le même résultat que sa partenaire. Par contre, si par libre-arbitre Alice et Bob se trouvent avoir décidé de pousser tous les deux leur joystick vers la droite, ils auront des résultats opposés soit 0-1 ou 1-0. Voilà, le but est donc de réaliser ce jeu le plus fréquemment possible. Si on réfléchit là-dessus, on comprend très bien que ça va être compliqué à réaliser ça parce-qu’ on va presque toujours obtenir le même résultat sauf si Alice et Bob poussent tous les deux leur joystick par la droite.
Alan : mais évidemment aucun des deux ne sait dans quelle direction l’autre va pousser le joystick…
Nicolas Gisin : ils sont à grande distance, l’un ne voit pas ce que fait l’autre et il doit véritablement pousser le joystick à gauche ou à droite en utilisant leur libre-arbitre et c’est donc impossible de prévoir pour Alice ce que va faire Bob et pour lui ce que va faire Alice. Le plus important est que la boite d’Alice ne peut pas savoir ce que fait Bob et la boîte de Bob ne peut pas savoir ce que fait celle d’Alice.
Alan : OK, donc la probabilité de gagner au jeu de Bell devrait être de… ?
Nicolas Gisin : eh bien, ça dépend, si l’on fait les choses justes au hasard et que les résultats sortent au hasard, on voit que du côté d’Alice, il y‘a la même probabilité d’obtenir un 0 que un 1. De même chez Bob. Donc les deux résultats sont aussi probables que celui d’une pièce de monnaie lancée. Par contre, si les boîtes d’Alice et Bob produisent des résultats juste au hasard de façon complètement autonome, ils vont gagner ou plutôt atteindre l’objectif du jeu de Bell la moitié du temps. On peut imaginer que les boîtes ont été construites par quelqu’un qui avait envie de gagner aussi fréquemment que possible. Alors une possibilité serait, par exemple, que ces boîtes produisent la moitié du temps un 0 car elles ont été programmées par un petit ordinateur dans ces boîtes, et l’autre moitié du temps elles produire des 1 des deux côtés. Et jusqu’à là on voit que Alice et Bob vont gagner au jeu de Bell aux trois cas sur quatre. Ils vont gagner si tous les deux poussent le joystick à gauche, si l’un pousse à gauche l’autre à droite et vice-versa. Dans ces trois cas-là, ils vont gagner. C’est seulement dans le cas où les deux poussent le joystick à droite, qu’ils ne vont pas gagner et qu’ils auront toujours le même résultat. Donc on voit qu’il n’est pas très difficile de fabriquer des boîtes qui permettent trois fois sur quatre de gagner au jeu de Bell.
NicoTupe : par contre, pour gagner plus de trois fois sur quatre, vous expliquez qu’aujourd’hui, on y arrive par l’intrication entre autres…
Nicolas Gisin : effectivement. Pour continuer, il y a une partie importante : tout ce raisonnement permet de se convaincre de l’existence de la non-localité quantique. C’est effectivement se convaincre qu’on ne peut pas faire mieux que trois fois sur quatre si on utilise uniquement la physique classique ou la physique locale, c’est-à-dire avec des objets qui se déplacent de proche en proche. Disons que les deux boîtes ont été fabriquées dans une usine et qu’ensuite elles se sont déplacées de proche en proche comme des objets normaux jusqu’à Alice et jusqu’à Bob. Avec ce genre de ressource, on ne pourra jamais faire mieux que trois fois sur quatre. Alors ça ce n’est pas quelque-chose qui est complètement évident à comprendre immédiatement parce-qu’ il faut du temps pour que chacun fasse son raisonnement et essaie de se convaincre. Ce qui fait qu’on ne peut pas faire mieux. Peut-être faut-il préciser qu’Alice et Bob n’ont pas le droit de communiquer dans le jeu, une fois qu’ils sont séparés, ils n’ont plus le droit de se téléphoner ou de se parler ou de s’envoyer des signaux de fumées ou quoi-que-ce-soit. Sans communication, ils ne feront pas mieux. Et alors la chose en suite qui est effectivement surprenante, magnifique et quantique, c’est que grâce à l’intrication, on peut effectivement gagner plus que trois fois sur quatre. 3.41 fois sur quatre, le chiffre exact n’est pas tellement important mais ce qui l’est vraiment c’est que ça l’est plus que trois fois sur quatre. Or, comme on ne peut pas, avec des moyens locaux, gagner plus que trois fois sur quatre. Le fait que la physique quantique permette de gagner plus que ça est une démonstration que la physique quantique permet des corrélations non-locales.
NicoTupe : et au sujet de cette de cette limite de 3,41, je me demandais si c’était une limite théorique ou expérimentale.
Nicolas Gisin : théorique.
NicoTupe : donc on sait qu’on ne pourra pas faire mieux, ça a été démontré.
Nicolas Gisin : exactement, ça a été démontré dans le formalisme mathématique de la physique quantique.
Alan : vous avez évoqué le hasard, alors on va peut-être y revenir un peu. Tout d’abord sur ce jeu de Bell. Tout le monde ne rigole pas avec ça et il a passablement divisé les opinions chez les pionniers de la physique quantique, c’est juste ?
Nicolas Gisin : tout-à-fait. Encore aujourd’hui mais beaucoup moins (il rit).
Alan : parce-que les résultats d’Alice et de Bob ne sont pas prédéterminés.
Nicolas Gisin : c’est ça, c’est qu’on peut dire : « pourquoi on en déduit ce hasard ? » Supposons que le résultat d’Alice soit déterminé selon des processus, des règles, des lois qu’on ne connait simplement pas aujourd’hui. Il y’aurait quelque chose qui détermine ce résultat. Alors ce processus qui déterminerait le résultat chez Alice, si c’est un processus physique, c’est quelque-chose qui est en principe connaissable, peut-être pas aujourd’hui, mais on le découvrira dans l’année prochaine ou dans un siècle mais on le découvrira. Et si on le découvre, ça veut dire qu’à ce moment-là Bob peut le connaître et alors il connait le processus chez Alice. Il sait évidemment quel est son choix, il sait s’il a poussé la manette à gauche ou à droite, il sait quel est le résultat chez lui localement et à ce moment-là, en connaissant ce qu’il a fait lui-même et ce qu’il a observé lui-même, et connaissant le processus qui détermine le résultat chez Alice, il peut à distance deviner la direction dans laquelle Alice a poussé son joystick. Ce qui est bizarre c’est que ce serait de nouveau comme dans l’exemple de Newton tout à l’heure : une communication sans aucun support physique, ce que j’appelle dans mon livre une communication non-physique. Voilà une manière de faire une sorte de télépathie : Alice pousse tout simplement son joystick et sans que rien ne parte de chez elle, néanmoins l’information se trouverait chez Bob et ça alors personne n’y croit et donc on en déduit qu’il doit y avoir quelque-chose de faux dans le raisonnement et la faute dans les hypothèses du raisonnement est que le résultat d’Alice est déterminé par un processus. C’est comme ça qu’on en déduit qu’il n’y a pas de processus qui détermine ce résultat.
Alan : est-ce que, selon vous, ce à quoi on assiste pourrait être appelé le vrai hasard ?
Nicolas Gisin : tout-à-fait, je pense que le hasard est un concept éminemment fascinant et ici on voit que pour rendre compatible d’une part la non-localité quantique et d’autre part l’impossibilité de communication non-physique, il faut effectivement imaginer du vrai hasard, et par vrai hasard j’entends quelque-chose qui est intrinsèquement non-prévisible car il n’existe pas à l’avance. C’est véritablement des actes de pure création. Je pense que les résultats en physique quantique sont des résultats de pures créations. Du vrai hasard, du pur hasard.
Alan : donc selon vous le hasard est le résultat de pures créations. C’est surprenant comme langage, venant d’un physicien.
Nicolas Gisin : oui, surtout que ce n’est pas un théologien qui parle, effectivement. Mais c’est vrai que c’est un changement absolument radical pour la physique. Bon, ça fait un moment que la physique quantique parle de hasard et dit que c’est du vrai hasard et que ce n’est pas simplement une ignorance ou un processus compliqué comme le jet d’un dé qui donne aussi l’impression de hasard. En fait les dés, c’est simplement un enchaînement de micro-causalités très compliquées, comme le dé qui rebondit sur la table etc…Mais en fait, le vrai hasard n’est pas d’être inconnu ou compliqué, c’est qu’ effectivement, ça vient de nulle part. On avait des potentialités et après on a eu une des potentialités qui se sont transformées en acte et c’est ça exactement le hasard. C’est quelque-chose qui vient de l’extérieur de l’espace-temps.
Alan : et donc ce hasard, c’est quelque-chose qui peut se manifester à plusieurs endroits différents en même temps, sans qu’il y’ait communication entre ces différents endroits.
Nicolas Gisin : voilà, alors une fois qu’on accepte cette idée de hasard et qu’on arrive à imaginer véritablement quelque-chose qui vient d’en dehors de l’espace-temps, c’est-à-dire qui n’a pas d’autres causes dans d’autres espace-temps (une cause déterministe), le pas d’après c’est d’accepter que le hasard puisse se manifester à d’autres endroits. C’est assez surprenant. Toutefois je crois que cette deuxième partie n’est pas si compliquée que ça parce-que, pourquoi le hasard devrait-il se manifester en un seul endroit ? Se manifester en plusieurs endroits, n’implique pas de la possibilité de l’utiliser pour communiquer puisque le résultat étant au hasard, on a le même phénomène au hasard des deux côtés, c’est comme si deux personnes au bout d’une ligne téléphonique avaient simplement du bruit, le même bruit, cela restant juste du bruit, soit le hasard. Donc ils ne peuvent pas s’en servir pour communiquer. Les deux endroits où ce hasard se manifeste, ne rendent pas possible la communication non-physique. On reste quand-même avec cette idée, que des endroits distants ne peuvent pas communiquer de manière non-physique, sans un support physique qui se propage de proche en proche, l’un à l’autre
Alan : donc là on en arrive à l’intrication.
Nicolas Gisin : oui alors on arrive à l’intrication parce que la prochaine question qu’on se pose est « Comment fait la physique quantique pour produire des corrélations non locales ? » C’est tellement surprenant et l’explication est qu’en physique quantique, ça revient à dire qu’on peut avoir des objets, par exemple deux objets comme deux atomes. Dans mon cas comme je fais beaucoup d’optique, ça va être deux photons (des particules de lumière). Donc on peut avoir deux de ces objets qui peuvent être très loin l’un de l’autre et néanmoins constituer qu’un seul tout. C’est comme ça par exemple que la théorie quantique décrit une paire de photons intriqués. Et quand on dit qu’ils constituent un seul tout, cela veut dire que si je chatouille un des photons, le deuxième tressaille aussi. Il tressaille au hasard, mais ils tressaillent tous les deux si j’en touche ne serait-ce qu’un seul.
NicoTupe : est-il possible d’intriquer des particules qui ne se sont jamais rencontrées ou du moins qui n’ont jamais été proches?
Nicolas Gisin : oui c’est possible parce que l’intrication est une propriété qui peut se transmettre, qui peut en quelque sorte être un peu contagieuse et donc on peut très bien imaginer que j’aie une première paire de photons intriqués et une deuxième donc j’en ai quatre. Mettons que j’ai le premier et le deuxième puis le troisième et le quatrième. Les deux paires sont intriquées. Maintenant les deux du milieu, soit le numéro deux et le numéro trois, je peux les combiner. Il faut que je leur fasse quelque-chose que je vais peut-être pas expliquer maintenant, mais je peux faire quelque-chose qui est tel qu’à la fin du processus, les photons deux et trois disparaissent et ceux qui restent : le un et quatre, qui ne se sont jamais vus, sont maintenant intriqués.
NicoTupe : mais une étape d’intrication, ce sont des particules qui se voient, c’est ça ?
Nicolas Gisin : voilà, on commence par créer des paires de photons ou d’autres particules intriquées. On pourrait en théorie créer directement des triplets aussi mais ils viendraient tous de la même source. Par contre ensuite, on pourrait transmettre la propriété d’intrication d’un élément d’un de ces ensembles à une autre particule.
NicoTupe : du coup, l’opération totale d’intrication de la première à la dernière se fait de manière « locale », c’est-à-dire que même s’il n’y a pas eu de contact de la première à la dernière cela s’est fait de proche en proche comme vous l’expliquiez pour la localité.
Nicolas Gisin : exactement, donc on distribue l’intrication : la distribution d’intrication c’est vraiment distribuer des particules, des atomes, des photons ou des molécules. Donc cette distribution d’intrication, elle a bien lieu de proche en proche, vous avez parfaitement raison. Par contre au moment où l’on distribue cette intrication, par exemple à nos amis Alice et Bob dont je vous parlais tout à l’heure, Alice et Bob n’ont pas encore décidé dans quelle direction ils vont pousser leur joystick. Dans l’expérience réelle, pousser les joysticks ça va déterminer quelle est la mesure qu’on va faire sur ces particules quantiques ou ces photons. Donc les photons, au moment où ils se séparent vont l’un vers Alice et l’autre vers Bob, ils ne savent pas encore à quelles questions, ils vont devoir répondre. Mais, vu qu’ils ont cette intrication, ils vont être capable néanmoins de répondre aux questions : joysticks poussé à gauche ou joystick poussé à droite, avec une corrélation dans leurs réponses qui permet de gagner au jeu de Bell plus que trois fois sur quatre.
NicoTupe : le résultat est tout à fait intéressant. Ce qui m’intéressait beaucoup dans votre livre, c’est que finalement, même si on crée de la corrélation non-locale, on a besoin de localité pour la créer.
Nicolas Gisin : exactement. Je reviens aussi là-dessus dans la conclusion de mon bouquin, c’est qu’effectivement, malgré cette non-localité quantique, qui existe, qui a été démontrée de façon tout-à-fait convaincante, la notion d’espace reste néanmoins pertinente, parce-qu’ il faut avant tout distribuer de l’intrication pour démontrer de la non-localité et cette distribution a lieu de façon non-locale.
Chatroom-Tibo : mais il semblerait alors que cette transmission soit plus rapide que la lumière. Je croyais qu’on ne pouvait pas dépasser cette vitesse limite.
Nicolas Gisin : très bonne réaction, je dirais même que c’est la réaction de quelqu’un de normal qui a bien écouté et bien compris ce que j’ai dit jusqu’à présent (rires). Probablement qu’il était déjà informé avant parce-que c’est quand-même difficile ce que je dis donc aucun doute que le néophyte ne peut pas comprendre ça du premier coup et donc il faut un peu de temps pour se convaincre de ce jeu de Bell et de son intérêt. Mais pour répondre à cette question, alors effectivement, du moment qu’on vous dit qu’Alice et Bob n’ont pas le droit de se communiquer alors comment est-ce qu’on fait pour leur interdire de se communiquer ? On ne peut pas leur mettre une interdiction juste morale. Il faut une interdiction physique, une impossibilité physique. La manière habituelle de faire, c’est de faire les mesures de façon synchrone. On va leur dire qu’à telle heure pile, ils vont pousser leur joystick, faire leurs choix, et, sachant les résultats, ils sont suffisamment loin l’un de l’autre : ils n’ont simplement pas le temps de communiquer même leurs boîtes n’auraient pas le temps de s’envoyer des messages, même si ces messages allaient à la vitesse de la lumière. Donc ça, c’est ce qu’on appelle séparer Alice et Bob d’une distance de genre espace pour utiliser la terminologie de la relativité. Ça, on l’a fait déjà expérimentalement. Après, on peut se dire que cette information semble être la cause de la corrélation des résultats chez Alice et Bob, c’est simplement une information qui va plus vite que la lumière. Et là, il y’a la moitié des physiciens qui vont dire que c’est impossible parce-que la relativité le dit, mais ce n’est pas parce-qu’ une théorie dit que quelque-chose est impossible que cela l’est véritablement. Il faut se rappeler que la théorie de Newton nous disait qu’on pouvait communiquer de la lune à la terre instantanément mais aujourd’hui, on sait que c’est simplement la signature d’une théorie qui n’était pas complète. Alors est-ce qu’on pourrait imaginer que quelque-chose va plus vite que la lumière entre Alice et Bob ? Alors, là il y’a eu des expériences de faites. Nous en avons fait une et des chinois l’ont très récemment répétée. On a pu mettre une borne à environ cinquante-mille fois la vitesse de la lumière. Il faudrait ainsi que cette hypothétique influence ou information qui corrèle les boîtes d’Alice et Bob se propagent non seulement plus vite que la lumière mais même beaucoup plus vite. Car nos expériences montrent que la vitesse de la lumière s’est exclue cinquante-mille fois. Maintenant on peut simplement se dire que ça va peut-être cent-mille fois ou un million de fois la vitesse de la lumière. Du moment qu’on envisage que quelque-chose va plus vite que la vitesse de la lumière, il n’y a pas de raison de s’arrêter. Ce n’est peut-être pas le moment de parler de ça mais c’est un sujet de recherche très actuel, il y a eu des publications tout à fait récentes qui montrent que ceci serait possible mais que ça aurait des conséquences auxquelles les physiciens ne croient pas tellement. A savoir la possibilité dès ce moment-là d’utiliser cette espèce d’influence entre les boîtes d’Alice et Bob pour permettre véritablement à Alice et Bob de pouvoir communiquer. Mais dans ce cas-là, pas seulement Alice et Bob, il faut en fait trois voire quatre parties à savoir Alice et Bob, Charlie et Dave etc… Donc ça devient assez compliqué, je ne pense pas que c’est bon d’en parler ici si ce n’est pour dire que c’est effectivement une très bonne question qui touche simplement un sujet de recherche fort actuel.
Chatroom-Pierre : si Alice fait tressaillir son photon, Bob peut-il voir que le sien tressaille ?
Nicolas Gisin : c’est également une très bonne question, ça fait plaisir. Comment fait-on pour voir comment un photon tressaille ? Ça c’est assez compliqué. Si c’était un objet usuel, on l’aurait regardé et on aurait bien vu s’il tressaillait ou pas. C’est comme si la branche de mon arbre était d’un coup entrain de vibrer à cause d’un vent. Mais là, c’est un objet quantique, c’est quelque-chose qui ne se voit pas comme ça simplement en le regardant. Donc il va falloir, pour tester ce qui est en train de tressaillir ou non, faire une mesure dessus. Mais le simple fait de faire une mesure sur une particule quantique la fait tressaillir. Donc il est impossible de savoir si elle tressaille parce-qu’ on fait une mesure dessus ou si elle tressaille parce-que l’autre particule, à des kilomètres de là, subit une mesure. On ne peut pas directement voir si une particule est en train de tressaillir et c’est ça qui empêche donc d’utiliser ces corrélations quantiques de manière toute simple pour communiquer parce-que même si je vous dis qu’en touchant une particule l’autre tressaille, ce tressaillement n’est pas directement visible.
Alan : d’accord, ça ne simplifie pas l’expérience en effet.
Nicolas Gisin : juste pour compléter, donc comment est-ce que finalement on se convainc quand-même qu’elle tressaille cette particule ? On ne peut pas la voir tressaillir. En fait c’est vraiment le jeu de Bell. En jouant à ce jeu de Bell, que les physiciens appellent inégalité de Bell pour faire plus sérieux. Et c’est vraiment en gagnant plus souvent que trois fois sur quatre après s’être convaincu que plus que trois c’est impossible avec des stratégies locales, on se convainc qu’effectivement ces particules utilisent une stratégie non locale, une sorte de tressaillement non-local ou hasard non-local.
Alan : la réflexion que cela m’inspire : jusqu’à ce que je lise votre livre, j’étais un peu familier avec le concept d’intrication mais sans plus et j’étais convaincu qu’il s’agissait d’une sorte de clonage entre deux particules qui du coup adoptaient le même comportement : quand il arrivait quelque-chose à l’une, ben on voyait l’effet sur l’autre sans devoir communiquer entre elles. Mais en fait, c’est pas du tout de clonage qu’il s’agit, c’est rigoureusement impossible, vous le dites.
Nicolas Gisin : tout à fait, au contraire, des jumeaux (soit un peu des clones humains). Et bien ces jumeaux peuvent avoir des comportements très similaires ou développer des mêmes maladies au même moment même s’ils sont très loin l’un de l’autre, mais là l’explication est locale, c’est-dire-que depuis leur naissance, ces jumeaux portent le même jeu de gêne et c’est ces gènes qui transportent évidemment localement avec eux de proche en proche quand ils se déplacent, ce qui détermine par exemple, qu’à un certain moment dans leur vie, ils vont développer une certaine maladie ou ils vont développer une couleur de cheveux etc… Et donc, là, on a un très bonne exemple de ce que sont des corrélations locales. Des jumeaux sont corrélés d’une manière souvent surprenante, à tel point ils se ressemblent, mais ce sont des corrélations locales vraiment portées de proche en proche par leurs gênes et les gênes, c’est un bon exemple de ce que moi j’appelle des variables locales, un processus local qui se déplace continument dans l’espace avec chacun des deux jumeaux.
Alan : Einstein appelait l’intrication, une “action fantôme à distance”. Est-ce qu’il avait raison d’appeler ça comme ça ?
Nicolas Gisin : dans un sens, non, parce-que la compréhension qu’on a aujourd’hui de l’intrication, ces corrélations non locales, c’est qu’il n’y a pas d’actions fantômes à distance. Il n’y’ a pas d’action à distance du tout. On ne peut pas vraiment dire que c’est Alice qui provoque le résultat chez Bob ou que c’est Bob qui provoque le résultat chez Alice. C’est juste qu’il y’ a un hasard qui se manifeste de façon non-locale chez tous les deux. Il n’y’ a pas besoin de dire que l’un est forcément la cause de l’autre. En tout cas ce n’est pas une cause au sens habituel du terme comme si je me tape la tête contre le mur et que j’ai mal à la tête, tout ça à cause du fait qu’on a des résultats au hasard. Dans ce sens-là Einstein n’avait littéralement pas tout-à-fait raison. Par contre là où il avait parfaitement raison, c’est là qu’il a mis le doigt là où ça fait mal, là où il a compris tout cet aspect non-local de la théorie quantique avant bien d’autres personnes, et il n’y croyait pas du tout ; c’est qu’ Einstein c’est le héros qui a rendu la gravitation locale à Newton, pour qui elle était non-locale. Après Einstein cette gravitation est devenue locale avec ces gravitons qui transportent l’information. Quand il s’est rendu compte que la nouvelle théorie quantique introduisait de nouveau une forme de non-localité, je pense que tout son être s’est révulsé et a dit « non mais ce n’est pas possible, je viens de résoudre un problème qu’on avait en physique pendant des siècles (trois entre Newton et Einstein). ». Et du coup à l’idée de réintroduire de la non-localité, Einstein a dit non et il a essayé de bien expliquer pourquoi ça lui paraissait impossible. Il y’a ses différentes citations d’une part « Dieu ne joue pas aux dés », d’autre part cette action de fantôme à distance qui illustrent bien à quel point Einstein avait vu le problème et n’y croyait pas. Là par contre il a eu tort parce-qu’ aujourd’hui, oui, Dieu joue aux dés et, oui des corrélations non-locales existent.
Chatroom – Jorj_McKie : donc si je comprends, la transmission d’une information complexe (d’un message) est impossible ?
Nicolas Gisin : voilà. Donc qu’elle soit complexe ou pas, pour le physicien ou pour l’informaticien, une information c’est un bit, il suffit de transmettre un oui ou un non, si vous voulez, c’est déjà une transmission d’information si vous voulez. Ceci est impossible avec les corrélations quantiques. Parce-que de nouveau si je disais « je fais cette mesure, ça fait tressaillir mon photon », ça voudrait dire oui et si je ne fais pas la mesure, ça voudrait dire non. Et d’une autre côté, on ne peut pas lire le résultat parce-qu’ on ne peut pas savoir si le photon a tressailli ou pas. La seule possibilité serait de jouer au jeu de Bell, et si on y joue, on se rend bien compte que chez Alice comme chez Bob que les résultats sont aléatoires, il y’a des 0 et des 1 complètement au hasard. La seule chose qui n’est pas au hasard et qui est intéressante d’ailleurs, c’est la corrélation car ils trouvent la plupart du temps le même résultat des deux côtés sauf si tous les deux ont poussé leur joystick vers la droite. Avec ça on ne peut pas communiquer. Même pas une communication simple, c’est-à-dire un oui ou un non.
NicoTupe : vous dites « L’absence de communication évite à la physique quantique d’être en conflit direct avec la relativité. Certains parlent de coexistence pacifique, une terminologie surprenante pour parler des deux piliers de la physique d’aujourd’hui. Il n’en reste pas moins que ces deux piliers reposent sur des fondements qui sont en totale opposition. ». C’est une remarque très intéressante qui m’amène la question : pourquoi s’encombrer de postulats de la relativité dans la physique quantique? Pourquoi vouloir à tout prix les faire cohabiter dans les postulats et non seulement dans les résultats?
Nicolas Gisin : c’est une sorte de préjugé que tous les physiciens ont : on s’imagine tout de même qu’il n’y a pas plusieurs théories qui décrivent chacune une facette de la nature : la réalité, mais qu’en fait cette réalité est consistante et qu’il y’a une seule théorie qui va décrire le tout. Cette théorie, nous ne l’avons pas encore aujourd’hui mais il y’a un grand effort de la communauté des physiciens pour essayer d’unifier la relativité et la physique quantique de telle sorte à avoir ensuite une théorie qui permettrait d’expliquer à la fois les aspects de corrélations quantiques, de non-localité et en même temps la gravitation telle que Einstein l’a décrite avec la relativité générale. Ça explique, j’espère, pourquoi tous les physiciens essaient de réconcilier ces deux théories mais aujourd’hui on n’y es pas arrivé et on n’y arrive pas parce-qu’ effectivement, ces deux théories reposent, comme vous l’avez dit, sur des concepts qui sont tellement différents dont on ne voit pas bien comment les mettre ensemble et je pense qu’il y’a peut-être une autre raison qui nous motive, nous, les physiciens, d’essayer d’unifier ces deux théories, c’est que si aujourd’hui la relativité s’applique beaucoup à l’univers, à très grande échelle et la physique quantique, au contraire à des atomes, des photons, des particules microscopiques, la technologie permet de plus en plus d’intriquer, de faire des jeux quantiques : le jeu de Bell, avec des objets de plus en plus gros : des objets qui vont bientôt être suffisamment grand pour qu’on puisse ne plus négliger leur impact gravitationnel et donc là il faudrait une théorie qui inclut à le fois le côté gravitationnel et le côté quantique et cette théorie, aujourd’hui, on ne l’a pas.
NicoTupe : c’est intéressant parce-que c’est une question sur laquelle j’allais venir à savoir : qu’est-ce qui empêche justement aujourd’hui d’intriquer des objets macroscopiques donc ce que vous dites à priori c’est que c’est pas tellement une limitation théorique mais c’est plus une limitation de « on n’a pas encore bien compris pour y arriver » mais on n’a pas prouvé que c’était impossible.
Nicolas Gisin : non, on n’a pas prouvé que c’était impossible, on pense même qu’il y’a des tas de situations dans lesquelles on va y arriver c’est à nouveau un sujet de recherche bien actuel. La théorie nous explique quand-même pourquoi c’est si difficile, c’est le cours de « décohérence » dont certains ont peut-être déjà entendu parler. Lorsque l’on a des objets de plus en plus grands, cette intrication se répartit entre plus en plus d’atomes et quand il commence à y’avoir énormément d’atomes intriqués, ça devient simplement technologiquement plus complexe d’arriver à tout maintenir dans le bon ordre à éviter qu’ils communiquent entre eux à éviter que cette intrication se propage encore plus loin et donc on sait très bien pourquoi c’est difficile d’intriquer des objets macroscopiques mais maintenant qu’on a bien compris pourquoi c’est difficile, (les physiciens manquent pas trop d’imagination) il y’a plein de situations où on pense qu’on peut arriver dans les années à venir à intriquer des objets impressionnants.
NicoTupe : vous dites dans la conclusion « En physique quantique, tout n’est pas intriqué avec tout et seul de rares évènements sont corrélés d’une façon non locale ». Est-ce vraiment vrai ou est-ce plutôt que l’intrication est trop complexe pour être prouvée pour le moment? Typiquement, pourquoi des particules perdent l’intrication?
Nicolas Gisin : très bonne question (je vois qu’on va très vite dans ce domaine), mais compliquée aussi. En fait, si j’essaie de faire simple, lorsqu’une particule est mesurée et observée, à ce moment-là elle perd son intrication avec le reste des autres particules. Evidemment une particule peut être mesurée pas un humain mais elle peut aussi être observée en quelque sorte par son environnement et donc l’environnement d’une particule va la mesurer, va regarder quel est son état etc… Et donc ça va briser son intrication. Pour éviter cette brisure, il faut isoler cette particule, il faut la préserver de tout contact avec son environnement. C’est ça qui rend la chose aussi difficile pour intriquer de gros objets parce-qu’ ils ont d’avantage de possibilité d’interagir avec leur environnement et c’est pour ça aussi que tout n’est pas intriqué avec tout. La plupart des objets ont été mesurés par leur environnement. C’est vrai qu’il y’ a aussi certains physiciens qui pensent que, au contraire, l’intrication est préservée à tout éternité et que, simplement, au moment où on fait l’impression de faire une mesure, l’univers se scinde en plusieurs univers et que chaque résultat existe dans un des deux univers. Mais ça ce sont des espèces de théories un peu foireuses. Souvent les gens aiment parce-que ça fait rêver des univers parallèles, des choses comme ça. En fait, on ne sait pas trop qu’en faire de ce genre de modèle donc moi j’aime mieux parler de l’environnement qui mesure l’état des particule. Donc si une particule n’est pas bien isolée, elle va perdre son intrication.
NicoTupe : mais le problème de ces modèles est qu’ils sont intrinsèquement invérifiable..
Nicolas Gisin : exactement ce ne sont pas des modèles vérifiables.
David : question très naïve mais ? C’est quoi exactement, du coup, quelque chose d’isolé ?
Nicolas Gisin : une particule est isolée si on peut éviter qu’elle interagisse avec d’autres. Par exemple, un photon typiquement on va essayer de le mettre dans une fibre optique et une fois qu’il est dedans, il peut se propager chez Alice et Bob, maintenant son voyage vers eux sera bien isolé de toutes perturbations dues à l’environnement donc il ne va pas interagir avec un autre environnement que la fibre optique. On va avoir un très bon contrôle sur ce photon. Pour les atomes, on va pouvoir les mettre dans des pièges électromagnétiques donc ils touchent rien, ils ne touchent pas d’autre matière, ils sont piégés là, ils peuvent y rester même toute une semaine, et on va pouvoir éviter que pendant cette semaine ces atomes n’interagissent avec un quelconque environnement.
Alan : on va maintenant parler un peu de téléportation : Une fois qu’on a intriqué des particules, on n’est pas encore tout à fait prêt pour de la téléportation, mais presque… Il manque encore un ingrédient, la “mesure conjointe”, pouvez-vous nous expliquer de quoi il s’agit?
Nicolas Gisin : c’est compliqué mais on va essayer d’y aller jusqu’à la fin. Qu’est-ce qu’on veut téléporter ? On va imaginer qu’on a un photon et ce photon je vais vouloir le faire disparaître d’ici pour le faire réapparaitre ailleurs. C’est ça la téléportation : disparaître d’un endroit pour réapparaître dans un autre et sans passer par aucun lieu intermédiaire. Evidemment, je ne vais pas pouvoir faire ça en utilisant juste de la physique locale, donc qui se déplace de proche en proche. On ne peut pas aller d’ici à là-bas, sans passer par un endroit entre deux, juste avec de la physique locale, c’est-à-dire qui va de proche en proche. Il faut donc utiliser les corrélations quantiques non-locales. On va imaginer maintenant qu’on a nos deux photons, ces particules de lumière donc qui sont intriquées et qui peuvent être à grande distance l’une de l’autre. J’ai un troisième photon et j’aimerais qu’il passe, en quelque sorte, à travers l’intrication. Imaginez une sorte de canal de téléportation qui passe donc à travers cette intrication pour se retrouver ensuite à l’autre bout. Il ne passe pas vraiment à travers en fait, parce-qu’ il n’y a pas de fil, ce sont juste deux particules, l’une chez Alice et l’autre chez Bob sans connexion entre deux. Pour pouvoir faire ça, il va falloir que je fasse une mesure bien particulière sur les deux photons qui sont proches l’un de l’autre et c’est là que je dois faire cette mesure jointe. Une mesure jointe consiste en gros à poser une question à ces deux photons : « est-ce que vous êtes semblables? Dans le sens que si je faisais la mesure sur chacun d’entre vous, est-ce que vous me donneriez la même réponse?». Ça c’est de nouveau une question de physicien un peu tordue parce-que dans la vie de tous les jours, si j’ai deux objets ou deux personnes et que je veux savoir s’ils me donnent la même réponse quand je leur pose la même question, par exemple, si je prends deux stylos, est-ce qu’ils pointent dans la même direction ? Ou est-ce qu’ils sont parallèles ? Ou est-ce qu’il y’a un angle entre eux ? La seule possibilité est de mesurer l’un, de mesurer l’autre, de regarder dans quelle direction pointe le premier crayon, dans quelle direction pointe le deuxième crayon et puis de voir si les deux directions sont les mêmes. Si c’était deux personnes, on poserait la même question, on écouterait les deux réponses et on en jugerait si oui ou non, c’est ou ce n’est pas la même réponse. Mais en physique on peut poser une question comme ça sur un état relatif à deux objets et les deux objets peuvent répondre «oui, nous vous donnerions la même réponse si vous nous posiez la même question » sans qu’on ait besoin de leur poser deux questions. Le fait est que les deux objets peuvent se mettre ensemble dans un état d’intrication et cet état est tel que lorsqu’on leur pose la même question, ils nous donnent la même réponse. Donc on voit que dans la téléportation on va devoir utiliser l’intrication deux fois : une fois comme canal de téléportation, et une deuxième fois pour permettre de poser des questions sur un état relatif entre deux particules. C’est ça l’idée. L’intrication, c’est deux particules qui peuvent être dans un état, tel que lorsqu’on leur pose la même question, elles donnent toujours la même réponse. Si l’on suit ce raisonnement on comprend un peu comment fonctionne la téléportation parce-que si la réponse est oui, je sais que si je posais la question au photon qui est loin, celui de Bob, il me donnerait la même réponse que le photon avec lequel il est intriqué, celui d’Alice. Mais ce photon-là puisqu’il vient de me dire qu’il donnerait la même réponse que le photon à téléporter, si je leur posais la même question, le résultat ce serait que le photon chez Bob maintenant me donnera toujours la même réponse, quelque-soit la mesure que je fais sur lui, plutôt que si j’avais fait cette mesure sur le photon initiale qui était à téléporter. Son état quantique se retrouve maintenant chez Bob à distance.
Alan : donc ce qu’on déplace n’est pas l’objet quantique lui-même, mais c’est plutôt son état quantique… Vous donnez un exemple assez flagrant dans le livre avec un canard en pâte à modeler.
Nicolas Gisin : exactement. Ce n’est pas un objet complet, car on ne peut pas imaginer que de la matière ou de l’énergie puisse disparaître d’ici pour réapparaître ailleurs. La seule chose qui fait cela, c’est l’état quantique, qui est ceci-dit tout ce qu’il y’a comme structure dans la matière ou dans l’énergie donc si on prend l’exemple d’un canard en pâte à modeler, j’aurais évidemment aussi une boule informe de pâte à modeler intriquée avec une autre boule informe de pâte à modeler du côté de Bob, du récepteur. Et maintenant que je pose la question à mon canard et à la boule informe de chez Alice, et qu’ils me disent « oui, on vous donnerait la même réponse, si vous faites la même mesure », en même temps le canard se déstructure, c’est-à-dire que la pâte à modeler perd toute forme, toute structure. La matière ne disparait pas mais perd toute forme et en même temps, chez Bob, la pâte à modeler informe prend la forme exacte du canard jusqu’au dernier détail à deux minute près.
Chatroom – Jorj_McKie : donc finalement c’est bien de l’information qui circule, et là je ne comprends plus…
Nicolas Gisin : Effectivement on a de l’information qui passe d’Alice à Bob et avant je vous ai dit qu’on n’allait pas prendre des corrélations non-locales pour avoir de l’information allant de Alice à Bob. Donc il y’a effectivement une contradiction apparente. Ça, ça se résout par le fait suivant : lorsque je pose ma question à mes deux particules donc le photon intriqué avec celui de Bob et le photon à téléporter, il y’a deux réponses possible. Pour les physiciens il y’en a même quatre mais on va faire avec deux c’est plus simple. C’est oui ou c’est non. Pour l’instant on n’a analysé que le cas « oui ». Par contre, il y’a une deuxième réponse possible à savoir « non ». « Si vous nous posiez la même question, on donnerait toujours des réponses opposées ». A ce moment-là ça signifie que la téléportation a eu lieu mais avec un biais qui fait que maintenant, quelle que soit la mesure que Bob réalise sur son photon, il obtiendra toujours la réponse opposée à la réponse qu’il aurait eue s’il avait fait la mesure sur le photon originale. Et donc le processus de téléportation n’est pas tout à fait terminé lorsqu’on a posé cette question sur l’état relatif des deux photons chez Alice. Il faut encore dire à Bob, est-ce que la réponse a été oui ou est-ce que la réponse a été non. Si la réponse a été oui et bien Bob sait qu’il a obtenu la bonne réponse à toutes les mesures qu’il pourrait faire. Si la réponse est non Bob sait qu’il obtiendra toujours la réponse à l’envers. Obtenir la réponse à l’envers, ce n’est pas très grave. Il suffit de l’inverser et il a la bonne réponse. Mais il faut encore savoir. Et donc, il faut qu’Alice informe Bob du résultat de sa mesure et pour cela il faut du temps. Ça ne peut pas aller plus vite que la vitesse de la lumière. C’est un « oui non » tout-à-fait classique qui va se propager à la vitesse de la lumière au maximum et donc c’est ça qui fait que le processus de téléportation, dans sa globalité, ne va pas plus vite que la lumière. C’est pour ça que tant que Bob n’a pas ce résultat, il sait juste qu’il y’a une chance sur deux que son résultat soit le bon et une chance sur deux que son résultat soit le mauvais et pour ça il n’y rien besoin de faire : si le résultat est binaire, il y’a de toute façon une chance sur deux que ce soit le bon et vice-versa. Donc Bob doit vraiment attendre d’avoir obtenu le résultat d’Alice pour savoir s’il a un canard exactement copié à l’original ou bien le canard exactement à l’envers.
Alan : et donc il y’a quelques années, vous avez réalisé l’expérience hors laboratoire dans le vrai monde, entre deux villages du canton de Genève, ici en Suisse, séparés d’une dizaine de kilomètres.
Nicolas Gisin : alors nous avons fait plusieurs expériences et celle sur plusieurs dizaines de kilomètres qui date déjà de 1997. Celle-ci consistait juste à jouer au jeu de Bell sur une grande distance entre Bernex et Bellevue, l’un un peu au nord et l’autre un peu au sud de Genève. Et la téléportation quantique, nous l’avons aussi réalisée hors laboratoire en utilisant des fibres optiques standards de notre opérateur national Swisscom. Mais cela était sur des distances quand-même un peu plus courtes : quelques kilomètres entre Alice qui était dans un laboratoire et Bob qui se trouvait dans une centrale Swisscom, dans le centre de Genève.
Alan : si vous le voulez bien, parlons maintenant des applications. On comprend bien à la lecture de votre livre que votre motivation se situe plutôt dans l’avancement de notre compréhension de la réalité que dans les applications concrètes sur lesquelles pourront déboucher ces recherches… Mais pouvez-vous quand même nous en dire un mot? Concrètement, à quoi pourrait nous servir la téléportation quantique d’ici quelques années?
Nicolas Gisin : alors il y’a une application qui est assez facile à comprendre à partir de la téléportation quantique, plutôt que de téléporter un canard ou des choses comme ça, on va pouvoir téléporter un message. Et si je téléporte un message, qui va disparaître ici pour réapparaître ailleurs sans passer par aucun lieu intermédiaire, sans passer par nulle part, il ne va pas être intercepté. Donc si je veux mettre là une information hautement confidentielle, l’état de santé de mes enfant, par exemple, que j’ai envie de garder confidentielle non seulement pour aujourd’hui mais aussi pour une très longue durée, ça serait bien que l’hôpital ou mon médecin la communique de façon confidentielle. Et là, la téléportation quantique offre cette possibilité et ça s’appelle la cryptographie quantique, bon après ça se simplifie un petit peu par rapport à la téléportation quantique. Et cette cryptographie quantique est déjà une application qui existe commercialement. Il existe déjà des institutions, des industries qui utilisent cette cryptographie quantique pour par exemple communiquer entre le siège et les systèmes de back-up où ils font les copies de toutes leurs informations et il y’a plein d’industries pour qui l’information est une valeur extrêmement importante donc ils font leurs back-ups avec de la cryptographie quantique.
NicoTupe : comment est-ce qu’on réalise ces boitiers? Vous expliquez bien que dans les modèles, on a deux boîtes dans le jeu de Bell, et au milieu on a un Crystal qui intrique les particules. Vous dites qu’une première simplification est de mettre le Crystal dans une des boîtes, pour le moment il n’y a pas trop de problèmes. Et pour la deuxième simplification, vous dites en gros que, comme finalement vous allez mesurer très rapidement l’information d’une des deux particules et donc la détruire, ça ne sert à rien de créer deux particules et vous en créez plus qu’une. Et là je me dis : mais comment fait-on pour intriquer une seule particule ? Parce-que j’ai l’impression qu’il faut au moins être deux pour pouvoir bien s’intriquer.
Nicolas Gisin : oui, il y’a toujours une sorte d’intrication. Là c’est de l’intrication potentielle entre la particule qui va effectivement d’Alice à Bob et la particule qui aurait dû être créée et immédiatement mesurée. Plutôt que de la créer immédiatement et la mesurer, autant ne pas la créer. C’est vrai que c’est de nouveau quelque-chose d’un peu compliqué à comprendre ici. C’est vrai que la cryptographie quantique aussi l’a raconté même sans intrication, en parlant typiquement de relation d’incertitude d’Eisemberg ou d’impossibilité de cloner des photons. Dans mon livre j’ai expliqué ça avec l’intrication parce-que tout le livre porte sur l’intrication donc j’ai préféré rester dans le même domaine mais voilà je comprends bien votre difficulté mais de nouveau, si vous avez deux particules intriquées et qu’il y’en a une que vous détruisez immédiatement il en reste plus qu’une donc on peut effectivement s’économiser de créer une particule si c’est pour la détruire tout de suite.
Chatroom – Pierre : Que pensez-vous de l’hypothèse de non-séparabilité biologique ?
Nicolas Gisin : Bon déjà, on n’a pas utilisé le mot de non-séparabilité, c’est encore un autre terme pour dire intrication. Mais alors est-ce que l’intrication existe en biologie ? De nouveau c’est une très bonne question et à nouveau, pour une très bonne question, il n’y a pas de réponse toute simple. Alors oui, bien sûr que ça existe, dans des électrons, des atomes… Dans la plupart des atomes il y’a plusieurs électrons et des qu’il y’a plusieurs électrons généralement, ceux-ci sont intriqués et évidemment nous sommes faits d’atomes et donc il y’a de l’intrication dans notre corps. Mais ce n’est pas ça qui est vraiment intéressant, je ne pense pas que c’était l’objet de la question. Je pense la question est plutôt: est-ce que la nature, la sélection naturelle a privilégié l’intrication pour que les êtres biologiques puissent réaliser certaines performances qui seraient impossibles à réaliser sans intrication ? Là on ne parle plus vraiment de jeu de Bell parce-qu’on ne voit pas vraiment l’intérêt du jeu de Bell dans notre corps ou entre deux personnes. Mais est-ce que peut-être une certaine forme d’intrication serait utile pour certains processus importants en biologie. Et là, certaines personnes, certains physiciens, certains biologistes pensent avoir découvert des signes qui tenteraient à dire que la réponse est positive. Par exemple dans la photosynthèse. Mais ce sont des résultats qui sont encore assez controversés. Certains autres collègues n’y croient pas et donc ça fait partie du débat scientifique : vous voyez qu’aujourd’hui on a parlé énormément des recherches qui sont extrêmement actuelles, extrêmement modernes, on est en plein là-dedans et il y’a des conférences entières qui se posent cette question et pour l’instant les physiciens et les biologistes ne sont pas unanimes sur la réponse.
Alan : Avant de conclure, j’avais une question un peu plus personnelle : C’est vous qui étiez en charge de la conférence de l’ouverture du semestre de printemps de l’Université de Genève (Où vous dirigez le groupe de physique appliquée) en février dernier (Vous avez fait salle comble, c’était très impressionnant). J’ai eu la chance d’y assister et 2-3 trucs m’ont étonné. En bien d’abord, dans l’introduction du recteur de l’UniGe, Jean-Dominique Vassali, lorsqu’il indiquait que la MIT Technology Review avait annoncé vos travaux comme l’une des 10 technologies qui devraient révolutionner le monde. J’y ai appris également que vous avez reçu de nombreuses distinctions: l’Europe vous a décerné le Prix Descartes en 2004, la ville de Genève vous a décerné son prix quadriennal en 2007. En 2009, vous avez reçu le premier prix John Stewart Bell (le Bell du jeu du Bell), et enfin, vos travaux ont été cités plus de 17’000 fois dans la littérature académique, ce qui est plus que remarquable. C’est très impressionnant, si j’avais su tout cela avant de vous contacter, j’aurais sans doute commis une grosse erreur en n’osant pas vous contacter… Ça, c’était pour ce qui m’a surpris agréablement, donc, au début de la conférence. Par contre, à la fin de la conférence, j’ai eu un autre type de surprise en constatant de mes propres yeux ce que je qualifierais de déferlement d’allumés de tous poils qui vous ont littéralement envahi après votre performance pour, qui, tenter de vous convaincre que la télépathie existe, qui, vous expliquer que tout est ondes, énergie, auras, chakras… Des raëliens sont venus vous poser des questions… Bref… Certains veulent voir dans vos travaux une dimension mystique et cherchent à tout prix à trouver dans vos travaux la confirmation de leurs croyances diverses. Je vous avoue que je n’avais encore jamais assisté à un truc pareil, et je me demandais… Cela vous arrive souvent? Ce n’est pas trop difficile à gérer? Comment vous expliquez-vous ce phénomène? Ce n’est pas un déprimant de voir ses travaux instrumentalisés et dénaturés de la sorte?
Nicolas Gisin : d’abord je suis content quand les gens s’intéressent à ce que je fais, c’est pour ça d’ailleurs que j’ai écrit ce livre de vulgarisation sur l’impensable hasard parce-que je trouve que c’est sympa de pouvoir partager sa passion avec le grand public et avec différentes personnes et effectivement ce sont vraiment des personnes différentes, comme vous ou comme les personnes qui nous écoutent ici, qui sont curieuses de voir où la science en est et quels sont ces nouveaux concepts que la science découvre, essaie de mettre en application. Comme l’intrication ou les corrélations non-locales. Donc ça c’est juste une simple curiosité et je trouve ça vraiment sympa de vouloir contribuer ici à essayer de répondre à certaines questions même si je sais que c’est difficile. Et puis il est vrai que j’ai aussi souvent eu à faire à des gens qui m’écrivent pour s’alarmer à travers des courriers. Des gens, qui en fait au contraire, imaginent que ce sont eux qui ont la connaissance et que c’est le reste du monde qui doit enfin réaliser qu’ eux ont tout compris et donc m’écrivent pour m’expliquer pourquoi le monde est comme il est et c’est vrai que c’est souvent pas très intéressant parce-que ça manque de structure, ça manque de rationnel mais on ne peut pas vraiment discuter avec eux parce-que de toute façon ils viennent avec des aprioris mystiques figés donc on ne peut pas apprendre et je pense que c’est ça la grande différence : la science, elle évolue. Encore une fois elle a commencé avec Newton qui avait une théorie magnifique qui a quand-même fonctionné pendant des siècles et qui d’ailleurs fonctionne encore très bien aujourd’hui. Mais aujourd’hui on sait que ce n’est qu’une approximation et on a pu faire le pas suivant avec la relativité. De même on a cette théorie quantique qui fonctionne extrêmement bien mais je suis persuadé qu’un jour elle va être dépassée et qu’on aura une autre théorie qui ira plus loin. C’est-à-dire qu’en sciences, on n’est pas figé religieusement dans sa théorie. Encore une fois, Newton avait lui-même dit que sa théorie avait ce côté non-local auquel il ne croyait pas et lui-même disait « Mais il faut être fou pour croire en ma théorie. ». Donc je pense que là c’est l’énorme différence entre les gens « rationnels » qui ont compris que les connaissances progressent et que les connaissances se remettent en cause sans arrêt, et puis les gens qui sont plutôt avec une sorte de vision religieuse et tant que ça reste dans leur domaine, il n’y a aucun problème avec ça d’ailleurs, je pense que je suis aussi une personne relativement religieuse selon certains critères, mais par contre, on ne peut pas appliquer ça ensuite à la science, on ne va pas venir avec des idées de chakras où je sais pas quoi pour expliquer l’intrication ou les choses comme ça parce-que je ne vais rien pouvoir en faire, je ne vais jamais pouvoir faire de la cryptographie quantique avec ces choses-là. Dans ce sens-là, comme j’écris dans mon livre : avoir des bonnes applications, même si la motivation est peut-être la connaissance fondamentale, s’il y’a une bonne application potentielle, c’est qu’on est en train de travailler sur quelque-chose qui est solide.
Alan : et n’est-ce pas déprimant pour vous de voir vos travaux récupérés et dénaturés de cette manière-là ?
Nicolas Gisin : il faut vivre avec de toute façon. Non, je ne pense pas et il faut dire que j’ai quand-même aussi une vraie reconnaissance de mes pères et du côté scientifique. Evidemment, si je n’étais reconnu que par les mystiques, ce serait différent. (Rires) Mais ce n’est pas le cas. Je n’ai pas vraiment ce souci. Comme vous l’avez dit, l’autre jour j’ai fait salle comble, en fait il y’avait même deux salles qui étaient pleines, c’était vraiment très impressionnant avec plus de mille personnes. Alors maintenant la question est : sur ces milles personnes, combien étaient sainement curieuses et combien y’avait-il d’allumés ? J’ai quand-même l’impression que cette bande d’allumés étaient en petite proportion, vraiment, il y’avait beaucoup de gens qui étaient curieux parce-qu’ ils ont l’impression qu’avec cette intrication, ça leur explique certaines observations de leur vie de tous les jours, de coïncidences qu’ils ont observées et pourquoi pas ? Cela ne me dérange pas. Mais c’est vrai que me faire assaillir pour qu’ils me disent que eux, ils ont compris et qu’ils viennent m’expliquer pourquoi c’est comme-ci ou comme ça, c’est vraiment agaçant mais c’était à mon avis vraiment une petite minorité, assez bruyante il est vrai. (Rires)
NicoTupe : pour conclure, vous dites : « Une explication est essentiellement une histoire qui raconte le phénomène à expliquer ». De manière générale dans tout le livre, vous parlez de la recherche de la bonne histoire à raconter pour la non-localité et qu’aucune ne vous a pleinement satisfait jusqu’alors. Alors que vous dites aussi qu’il existe un modèle mathématique qui consiste en des projections, mais que celui-ci ne vous convient pas. J’avoue que cela laisse le mathématicien perplexe. On a un modèle mathématique qui marche, des expérimentations qui marchent. Est-ce un truc de physicien que de chercher encore une autre histoire à raconter en plus?
Nicolas Gisin : c’est pour ça que vous faites des maths et pas de la physique. (Rires). En tout cas pour moi, qui suis assez à l’aise en mathématiques (j’ai une licence en mathématiques), une équation n’est pas une explication. Pour comprendre, il me faut raconter une histoire. Je pense que c’est en racontant des histoires qu’on comprend et les cours de physique ne commencent jamais par une équation. Un cours de physique, ça commence par l’histoire pour raconter qu’est-ce que le concept d’énergie, qu’est-ce que le concept de force, des choses comme ça et donc on raconte des histoires, l’histoire du jeu de Bell etc… Et ce n’est pas forcément facile mais il y’a une histoire à raconter et les maths en quelques sortes ça vient après, on en a besoin parce-qu’ on aimerait faire des prédictions bien précises et des fois il y’a des choses compliquées alors il va falloir bien calculer mais la compréhension n’est pas dans les maths. D’ailleurs ça me rappelle il y’a quelques années quand j’étais jeune prof à Genève, je donnais des cours de physique générale et ces cours de physique générale s’adressaient à tous les scientifiques non-physiciens. Donc j’avais par exemple des géologues et j’avais des mathématiciens. Et c’était horrible comme cours parce-qu’ à un géologue, il suffit de mettre une équation et il est perdu, donc on peut raconter des histoires et surtout pas poser d’équations et le mathématicien sans équation est perdu. Donc c’est impossible de donner un cours en même temps à un mathématicien et à un géologue, par exemple. Ça doit être des cerveaux structurés différemment et heureusement car il faut de tout.
Chatroom- Jorj_McKie : un grand Merci à M. Gisin d’une part pour ses travaux, mais pour sa capacité de vulgarisation et sa patience.
L’intro de Nicotupe
Nicolas Gisin présente dans son livre un concept que je ne connaissais personnellement pas : l’intrication quantique. Bien comprendre ce que c’est et pourquoi c’est révolutionnaire (oui, vous m’avez convaincu M. Gisin) n’est pas chose facile et je vais tenter ici une brève explication. “Intrication” “quantique”, deux mots peu simples.
Commençons par quantique : on en a déjà parlé ici. La physique quantique est cette branche de la physique en laquelle ne croyais pas Einstein, qui présente un monde « quantifié », ou les valeurs prises par l’énergie par exemple sont bien particulières. Elle ne sont pas « continues », on ne peut pas choisir n’importe quelle valeur.
Mais ce n’est pas tout, la physique quantique met fin au déterminisme. Une mesure donne un résultat tiré au hasard parmi une liste de résultat. Une sorte de lancer de dé ou chaque face du dé aurait plus ou moins de chance d’apparaitre. La valeur de cette mesure n’est connue que lorsque la mesure en question est faite. Avant cela, on parle d’état quantique, c’est l’information de probabilité d’apparition de chaque résultat de mesure. Dans le cas de particules quantiques, le résultat de la mesure n’est donc pas déterminé à l’avance, la mesure détermine la particule.
Le concept d’intrication seul va vous paraître simpliste. Prenez deux cartes à jouer : un as de coeur et un as de trèfle, une carte noire et une carte rouge. mélanger les sans regarder, faites les mélanger, perdez complètement la notion de où est la noire et où est la rouge. Enfermez alors chacune de ces cartes dans une enveloppe. Plus tard, les enveloppe scellée peuvent avoir voyagé et se retrouver dans des espaces très différents : l’une par exemple sur ma table à Paris et l’autre sur la table d’Alan à Lausanne. Si j’ouvre mon enveloppe et regarde la couleur de la carte, cela détermine complètement la couleur de l’autre carte. Même à distance, les couleurs des deux cartes sont toujours liées. On pourrait dire, et M. Gisin confirmera ou infirmera, que les cartes a jouées sont en intrication non quantique. Bon, il est vrai que l’intrication non-quantique n’a jamais passionnée personne, principalement parce que la couleur de la carte dans chacune des deux enveloppes était bien déterminée depuis le début, depuis le moment où l’on avait mis celles-ci dans une enveloppe.
On en arrive alors au sujet de ce livre, l’intrication quantique. Imaginez maintenant mettre en intrication des états quantiques. C’est à dire créer un système de particules liées comme les deux enveloppes sont liées. La différence avec les enveloppe qui rend cette découverte importante c’est que la mesure d’une des particules détermine totalement la mesure de l’autre mais cette mesure reste quantique, c’est à dire que le résultat de la mesure n’est connu qu’au moment où on la fait. Ainsi, on a deux particules, qui peuvent être très éloignées et pourtant, si je mesure l’une, la mesure de l’autre est instantanément déterminée sans même qu’il puisse y avoir eu à nouveau un contact entre les deux particules.

Nicolas Gisin. Sa démonstration de téléportation quantique en 2006 a bousculé le domaine de la cryptographie.
Le livre de Nicolas Gisin prend un long moment à expliquer ce nouveau concept par le biais d’un jeu, le jeu de Bell, où l’on ne peut pas gagner sans intrication. Il présente ensuite des expériences notables qui prouvent la validité de ces concepts. Enfin il présente des applications dont l’une tout a fait étonnante : la téléportation quantique qui déplace un état quantique d’un endroit à un autre.
Tout au long de ce livre est discuté le concept de non-localité. En effet l’intrication quantique donne l’impression d’une interaction à distance que la physique a rejeté depuis bien des années et qui avait été définitivement anéantie avec la relativité. C’est la question ouverte de ce livre, comment expliquer, comprendre, modéliser cette non localité? Et ce sera aussi l’objet de plusieurs de nos questions!
L’interview de la semaine
Nous recevons Nicolas Gisin, professeur à l’Université de Genève, auteur de l’excellent livre “L’Impensable Hasard: non-localité, téléportation et autres merveilles quantiques” publié à l’automne 2012 chez Odile Jacob.
» Retranscription de l’interview (merci Leo pour le boulot!)
Les dessins de Nicotupe
Le son de la semaine
Le chant circadien du coq
Les quotes de la semaine
Toutes deux tirées de l’Impensable Hasard, de Nicolas Gisin
That Gravity should be innate, inherent and essential to Matter, so that one Body may act upon another at a Distance thro’ a Vacuum, without the mediation of any thing else, by and through which their Action and Force may be conveyed from one to another, is to me so great an Absurdity, that I believe no Man who has in philosophical Matters a competent Faculty of thinking, can ever fall into it
- Isaac NewtonI am a quantum engineer, but on Sundays I have principes
- John Stewart Bell (le Bell du jeu de Bell)
Plugs & Annonces
- Nous allons changer de serveur. C’est Mathieu qui s’est occupé de tout. On fait une tentative de bascule ce week-end (demain soir vendredi). Ça risque de supposer une petite interruption de service (une page de maintenance), n’hésitez pas à revenir plus tard… Et dans tous les cas, si vous êtes abonnés au podcast via itunes ou autre, ça ne posera aucun problème, vous pourrez nous écouter comme d’habitude.
- Notre Lucile préférée – qui fait de temps en temps une illustration pour Podcast Science, notamment les quizzes – a tenté un nouveau format: la vidéo! Elle a prêté ses feutres à une vidéo pour Draw Me Why, qui explique pourquoi les oignons font pleurer.
C’est super bien fait, vous pouvez retrouver la vidéo sur Kidi’Science: http://kidiscience.cafe-sciences.org/articles/pourquoi-on-pleure-quand-on-coupe-des-oignons/
- Enfin, une petite précision de David: le dernier épisode que nous avons publié qui concernait notre live à l’espace Pierre Gilles de Gennes “l’Amour est dans la pipette” existe dans deux versions, une version mp3 classique (avec le son, quoi) et une version m4a pour les utilisateurs de i-bidules divers (iphones, ipads, etc.), qui affiche les images et dessins de la soirée de manière synchronisée avec le texte!
Prochaine émission
Jeudi 18 avril 2013, 21h30, Marco
Il est toujours bon de savoir quels éléments ont amené à l’élaboration d’une théorie, cela permet de mieux l’appréhender, et avec la mécanique quantique ce n’est pas du luxe!
Mais l’émergence de la mécanique quantique nous a surtout fait ravaler notre orgueil. Et une belle leçon d’humilité comme celle-ci mérite d’être contée! Attention au changement d’heure
Bonne semaine
La chatroom
à l’heure irlandaise
L'interview de la semaine:
Nous voulions en avoir le coeur net avec la mémétique alors Franck a invité des experts en la matière. Retour sur la mémétique avec deux invités,
- Pascal Jouxtel (photo ci-dessous), auteur de “Comment les systèmes pondent” et co-fondateur de la Société Francophone de Mémétique et
- Charles Mougel, président actuel de ladite société
Les liens évoqués pendant l'émis
sion
- la Société Francophone de Mémétique
- Vie Artificielle, le podcast de Xilrian, qui vient nous parler, la semaine prochaine, de transhumanisme
La quote de la semaine, par Ln, en avance pour la Saint-Valentin
« La science, comme l'amour, est aveugle. Voilà pourquoi elle se plaît à procéder par tâtonnements. »
(Jean O'Neil, écrivain québécois)
Rendez-vous avant la prochaine singularité!
Bonne semaine à toutes et à tous!
RETRANSCRIPTION DE L’INTERVIEW DE JULIEN STERVINOU, ENREGISTREE ET DIFFUSEE SUR PODCASTSCIENCE.FM LE 21 SEPTEMBRE 2011.
UN IMMENSE MERCI À NOTRE AUDITEUR DRACULITO POUR CETTE RETRANSCRIPTION !
Mathieu : Vous travaillez au sein de Convergence Composite sur des matériaux composites. Pour se mettre dans le contexte de ce dont on va parler, est-ce que tu peux nous rappeler rapidement ce qu’est un matériau composite et quelles sont ses propriétés principales ?
Julien Stervinou : Un matériau composite, c’est l’assemblage d’au moins 2 matériaux pour en constituer un nouveau qui a des caractéristiques différentes et supérieures de celles des matériaux de départ. Sur le principe, on pourrait dire que le bois est un bio composite parce qu’il y a les fibres de cellulose et la lidine qui va faire office de matrice. Le composite, au sens où on l’entend pour des matériaux « hautes performances », c’est une fibre de carbone et une matrice liante. Pardon, c’est une fibre de renfort et une matrice liante. Je parle de la fibre de carbone parce que c’est celle qu’on a le plus souvent en tête.
Le grand principe des matériaux composites est l’anisotropie. C’est justement qu’on ait une direction privilégiée avec les fibres, qui va donner un comportement mécanique aux pièces qui sont faites avec ces matériaux, qui va être privilégié dans une direction plutôt que dans une autre. Si je reprends l’exemple du bois, on sent bien que j’aurai une résistance, une rigidité plus importante dans la direction des fibres plutôt que dans les autres directions. Ça, c’est vraiment la particularité des matériaux composites.
Puis l’avantage principal est surtout le rapport résistance/masse. On va utiliser les matériaux composites principalement dans les pièces dans lesquelles on a besoin de gagner de la masse et où pourtant on attend une résistance très forte.
Mathieu : Donc des matériaux légers mais très résistants.
Julien Stervinou : Exactement, c’est en général ce pourquoi on cherche à utiliser les matériaux composites.
Mathieu : D’accord. Donc pour résumer, si j’ai bien compris, dans un matériau composite, il y a une ossature interne. Dans le cas des fibres de carbone, c’est en carbone, mais je crois qu’on peut trouver aussi d’autres types d’ossature : en verre, en cellulose puisque tu as parler du bois…
Julien Stervinou : Oui, il n’y a pas seulement le carbone. On pourrait dire que le carbone est un peu la Rolls des fibres qu’on va utiliser comme renfort dans les matériaux composites. Juste pour donner une comparaison, on va avoir, avec un composite à base de fibre de carbone, une rigidité qui est à peu près comparable à celle de l’acier. C’est un ordre de grandeur, car il y a plein de type d’acier, de la même manière qu’il y a plein de type de fibre de carbone. Mais on est dans le même ordre de grandeur en terme de rigidité. Par contre, en terme de densité, on a un rapport 5 : on est 5 fois plus léger pour le composite à base de fibre de carbone que pour l’acier. Donc on se rend vite compte des gains de masse que l’on peut faire en utilisant ce genre de matériaux.
Mais il n’y a pas seulement la fibre de carbone. Une autre fibre est très connue, c’est la fibre de kevlar, qui va avoir encore d’autres spécificités, qui va être aussi très utilisée dans les endroits où on va avoir besoin d’une résistance, d’une absorption de chocs. Ce n’est pas pour rien que c’est utiliser dans les gilets pare-balle.
Et puis on a d’autres familles de fibres, telles que les fibres naturelles par exemple, qui sont en train de se développer et pour lesquelles on est en train de mettre au point de plus en plus d’applications techniques. Donc les composites de demain seront aussi des composites à base de fibres naturelles.
Mathieu : D’accord, donc de fibres végétales, biologiques.
Julien Stervinou : Oui, complètement.
Alan : Ok, j’avais une petite question. Ton équipe et toi-même, vous cherchez à créer de nouveaux matériaux ?
Julien Stervinou : La recherche pure sur les matériaux est plutôt le job des universités et des grands groupes, parce que nous n’avons pas les moyens ni la prétention d’inventer des matériaux. Par contre, on utilise des matériaux existants, mais notre valeur ajoutée est surtout sur la mise en œuvre, sur les procédés de transformation : la boîte noire entre les matériaux à disposition et ce qu’on peut en faire sur une pièce ou un produit fini. Ce que nous cherchons à faire est surtout des applications possibles pour des nouveaux matériaux. Ça va être par exemple utiliser un matériau composite dans des domaines où, pour l’instant, on ne les avait jamais utilisés.
Alan : D’accord, donc un chercheur de l’EPFL va dire par exemple « j’ai trouvé un nouveau matériau mais je ne sais pas très bien comment l’exploiter sur le plan industriel », et c’est là que vous intervenez ?
Julien Stervinou : Exactement. Ça peut être ça : on n’est pas dans la recherche fondamentale, on est plutôt dans la recherche appliquée, et on va essayé d’utiliser les avancées de nouveaux matériaux pour de nouvelles applications.
Mathieu : Tu nous a dis avant qu’un matériau composite était composé d’une ossature mais aussi d’une matrice, une sorte de protection externe qui est principalement faites en résine. Je crois qu’il y en a 2 types : des résines thermodurcissables et des résines thermoplastiques. Tu peux nous expliquer la différence entre ces 2 matrices ?
Julien Stervinou : C’est vrai que la résine est indispensable dans un matériau composite car c’est elle qui va permettre de faire transiter les efforts à travers les fibres. Parce que je ne l’ai peut-être pas précisé tout à l’heure, mais dans un matériau composite, la fibre de renfort et la matrice, indépendamment, ne valent pas grand chose. Par contre, associés ensemble, c’est eux qui vont permettre d’obtenir ces pièces avec de très bon rapports résistance/masse. Et rôle de la matrice, de la résine, est justement de faire transiter les efforts d’une fibre à l’autre.
Donc il y a en gros 2 familles : les thermodurcissables, où on va avoir une réaction de polymérisation et où, en mélangeant un catalyseur avec une résine, on va déclencher une réaction en chaîne qui va tisser un réseau d’atomes en 3 dimensions. C’est comme ça qu’on va passer d’une résine liquide à une résine solide. Ce caractère en 3 dimensions sur la résine polymérisée est ce qui procure la bonne résistance mécanique. Mais c’est aussi ce qui rend ce phénomène-là irréversible : toute action extérieure qu’on pourrait amener pour détruire cette chaîne signifierait une rupture de la résine, donc c’est irréversible.
A la différence d’une résine thermoplastique, qui elle, si je reprends l’image de la 3D, va plutôt posséder un réseau de chaînes en 2D. Mais l’avantage, c’est qu’on a une réaction qui est réversible. Donc pour ce type de résine, je peux les chauffer, les rendre suffisamment liquide, les mettre en forme avant de les solidifier de nouveau avec un refroidissement.
Mathieu : Ca veut dire qu’on peut réutiliser des matériaux composites qui sont constitués de résine thermoplastique ?
Julien Stervinou : Exactement, on peut les réutiliser et c’est d’ailleurs un des avantages majeurs : c’est qu’on peut les voir aussi comme des composites qui peuvent être recyclables.
Par contre, l’inconvénient qu’on peut voir par rapport aux résines thermodurcissables, c’est qu’on a des caractéristiques mécaniques qui sont moins élevées dans la majorité des cas. Donc la résine parfaite n’existe pas, il faut trouver le compromis, il faut trouver une résine et une fibre qui seront plus adaptées à un besoin qu’à un autre.
Mathieu : Et toi, au sein de Convergence Composite, vous travaillez plutôt sur les thermodurcissables ou sur les thermoplastiques ? Ou les deux ?
Julien Stervinou : Et bien on travaille sur les deux, parce que dès qu’on parle de performance, c’est clair qu’on va s’orienter plutôt vers des résines thermodurcissables. Par contre, aujourd’hui, au sein de Convergence, on essaye aussi de développer les applications pour les fibres naturelles, mais aussi pour des résines naturelles, et ça, c’est quelque chose qui nous plairait beaucoup pour les composites de demain : c’est de pouvoir utiliser un composite qui soit 100% naturel. Parce qu’utiliser une fibre naturelle avec une résine qui ne l’est pas du tout, et bien l’objectif n’est pas totalement atteint. Par contre, pouvoir faire un composite qui soit à base de fibre naturelle et avec une résine naturelle qui soit réutilisable et recyclable, là ça devient intéressant : parce qu’on a un produit qui est technique, on a des applications techniques, mais pour autant on est éco au vrai sens du terme.
Mathieu : J’imagine qu’il y a aussi une question de coût. Je ne sais si les thermoplastiques sont plus coûteux que les thermodurcissables ? Enfin, le processus derrière.
Julien Stervinou : En général, on peut que les thermoplastiques vont permettre de réduire les coûts. Surtout parce qu’on va avoir des temps de cycle, des temps de mise en œuvre, des temps de transformation de la matière qui sont beaucoup plus courts.
Mathieu : Les thermoplastiques seraient moins chers que les thermodurcissables ?
Julien Stervinou : Oui, en tout cas au niveau des temps de cycle, c’est très sensible.
Mathieu : D’accord. On s’était parler il y a quelques temps pour préparer cette émission, et tu m’avais dit que tu avais commencer ton parcours chez le fabricant de montres Audemars Piguet et que vous y avez créé la première montre en carbone. C’était à l’occasion de la Coupe de l’America 2007, pour Alinghi, l’équipage suisse. Je crois que c’était une série limitée. Tu peux nous en dire un peu plus sur cette montre en carbone ?
Julien Stervinou : Oui, c’était une première dans le domaine de l’horlogerie parce que jusqu’à présent, il n’y avait jamais eu de boîte de montres qui soit totalement fait en matériaux composites. Et ça ne s’était jamais fait, non pas parce que personne ne s’y était penché mais parce qu’il y avait des difficultés assez difficiles à surmonter.
On n’a pas trop parlé des domaines d’application, mais les matériaux composites sont principalement utilisés dans l’aéronautique, dans le nautisme, dans le sport, et surtout dans des pièces de grandes dimensions. Et la difficulté majeure était de ramener la faisabilité de pièces en matériaux composites à une dimension qui était nettement moindre. Ça, c’était la première difficulté.
Une autre difficulté était de répondre au critère esthétique de la haute horlogerie : c’est un enjeu assez complexe pour les matériaux composites parce que d’habitude, ce n’est pas ce qu’on attend d’un matériau composite. On l’attend beaucoup plus du coté des performances mécaniques que sur la qualité esthétique. Même les matériaux les plus nobles ont du mal à répondre aux critères d’exigences esthétiques de la haute horlogerie, alors pour un matériau composite, cela a été une vraie difficulté.
Et puis une autre difficulté dont on peut parler est la contrainte d’étanchéité, parce que c’est une montre qui devait être étanche à 100 m et résister à 10 bar de pression. Alors déjà, il faut résister à ces 10 bar sans déformation, et puis il faut que le matériau soit parfaitement homogène pour être totalement étanche.
Donc ça c’est une partie des difficultés qu’il y a eu à surmonter.
Mathieu : Donc c’était une montre en fibre de carbone, c’est ça ?
Julien Stervinou : Exactement.
Mathieu : Ok. Et de fil en aiguille, tu as créé la société Convergence Composite afin de pouvoir exploiter et diversifier ton expertise dans ces matériaux. Quel est votre secteur d’activité, qu’est ce que vous faites exactement chez Convergence Composite ?
Julien Stervinou : La mission de Convergence Composite est le développement, la fabrication de pièces en matériaux composites. Ça, c’est la mission générale. Mais ce que nous avons envie de faire, c’est d’utiliser des matériaux composites là où on n’a pas l’habitude de les voir. En premier, les 2 domaines d’activité sur lesquels on se concentre actuellement : le domaine du luxe et le domaine de l’aéronautique.
Alors pourquoi le luxe ? Parce que pour l’instant, on ne croise pas ces matériaux très souvent dans ce domaine là, alors qu’ils présentent des avantages esthétiques et que c’est un domaine qui est généralement en recherche de nouveautés. Ce genre de matériau apporte un capacité de différenciation. Les difficultés techniques qu’on rencontre ? On en a parlé pour la montre : c’est la taille des pièces, c’est un ordre de grandeur qui est très différent des applications conventionnelles, et ce sont les critères esthétiques. L’avantage pour les clients, c’est principalement cette capacité de différenciation, le coté très technique qu’on peut apporter au produit. Et pour nous, Convergence Composite, l’intérêt qu’on voit à travailler ce genre d’application, est que ça permet de développer une expérience et un savoir-faire sur de la micro mécanique en matériau composite. Je dirais qu’on est en train de créer des micro-composites. L’objectif à travers ce savoir-faire est de pouvoir développer et proposer ce savoir-faire en micro-composite plus tard dans d’autres domaines d’application.
Mathieu : Donc vous essayez de vous spécialiser dans la miniaturisation de matériaux composites.
Julien Stervinou : Tout à fait, c’est ce qu’on cherche à faire à travers les applications qu’on développe [dans le domaine du] luxe.
Mathieu : Par « applications de luxe »… tu nous as parlé des montres. Il y aurait d’autres produits ?
Julien Stervinou : Oui, cela peut être aussi bien pour l’horlogerie, la joaillerie, les instruments d’écriture, la bagagerie, les accessoires de luxe… C’est assez vaste.
Pour l’aéronautique, on ne cherche pas à travailler sur le produit en lui-même, pas sur la fabrication d’éléments qui sont inclus sur les avions en eux-mêmes, parce qu’en temps que petite structure, nous n’avons pas les moyens de certification qui sont assez conséquents pour l’aéronautique. Par contre, on cherche à travailler sur le procédé de transformation en lui-même.
Alan : Juste pour que ce soit clair, quand on parle d’aéronautique, quel genre de pièces est en matériaux composites ? C’est la carcasse de l’avion qui est en matériaux composites ou ce sont des parties moins… importantes ?
Julien Stervinou : Moins sollicitées ? Alors c’était le cas il y a quelques décennies, parce que maintenant on peut dire qu’il y a plusieurs décennies que les matériaux composites font leur apparition dans les avions de transport.
Au début, ils étaient cantonnés à des pièces de l’ordre du capotage, qui n’étaient pas très sollicitées mécaniquement, mais ça a complètement changé et ils envahissent de plus en plus l’avion. Aujourd’hui, ils sont déjà utilisés pour des pièces de structure, donc des pièces qui, jusqu’à il n’y a pas si longtemps de ça, étaient faites avec des alliages d’aluminium, d’acier ou de titane. Donc ça, c’est déjà le cas aujourd’hui. Pour vous donner un exemple, si la fibre de carbone n’existe pas, l’airbus A380 n’existe pas : il n’est pas possible de faire cet avion, avec ces performances, cette masse marchande, sans utiliser les composites. Donc c’est déjà le quotidien de l’avion de transport d’aujourd’hui. Et on peut dire que l’invasion de composites dans l’avion de transport n’est pas prêt de s’arrêter. Ça va continuer. Aujourd’hui, ce qu’il manque, c’est de continuer à développer les savoir-faire pour utiliser ces matériaux sur des pièces toujours plus sollicitées, mais on peut dire qu’il n’y a presque pas de limites. On peut dire que dans moins de 20 ans, la quasi-totalité des pièces structurelles d’un avion de transport auront des chances d’être en matériaux composites.
Mathieu : Et dans le secteur de l’automobile, ça ferait du sens d’utiliser des matériaux composites ?
Julien Stervinou : Ils sont déjà utilisés. Ils ne sont pas très visibles et il n’y a tant de publicité faite dessus, mais ils sont déjà utilisés. Et de manière presque incontournable, les constructeurs vont être obligés de les incorporer de plus en plus parce que les économies d’énergie passeront par la réduction du poids des véhicules.
Aujourd’hui, c’est déjà le cas sur des véhicules très haut de gamme : on voit des marques allemandes qui intègrent des matériaux composites de manière plus intensive qu’il y a peu de temps. C’est déjà très présent sur des voitures de sport très haut de gamme, ça commence à venir sur des voitures déjà plus standards, et les voitures de demain en utiliseront encore plus. Aujourd’hui, ce qui bloque, ce sont les coûts et la complexité de transformation de ces matériaux pour réussir à les introduire sur un produit de masse qu’est la voiture de tous les jours. Mais c’est sûr que la voiture de demain fera de plus en plus appel aux matériaux composites pour réduire la masse, pour réduire la consommation, pour réduire la pollution.
Mathieu : Tu m’avais parlé d’un programme de recherche qui s’appelle « Clean Sky ». En quoi ça consiste ?
Julien Stervinou : Clean Sky est un programme de recherche européen qui associe les universités et les entreprises et qui vise à réduire l’impact environnemental dans la fabrication des structures d’avion. Mais il vise aussi la réduction des coûts d’obtention, évidemment sans atteinte aux performances mécaniques. En fait, c’est une ouverture à des sociétés qui ne sont pas forcément spécialisées dans le domaine aéronautique, qui ne sont pas forcément implantées [dans ce secteur], mais qui sont sollicitées pour apporter leur expérience, leurs idées, sur des production de pièces de qualité aéronautique, mais avec des coûts moindres de ceux qui sont pratiqués aujourd’hui par l’industrie aéronautique.
Donc là, on parle de développement, on ne parle pas encore de fabrication. On n’est pas en train d’ouvrir à des gens de tous secteurs pour leur demander de fabriquer des pièces d’avion. Par contre, pour leur demander de plancher sur les procédés, sur les manières de fabriquer. C’est ce qui se passe avec Clean Sky.
Pour notre part, Convergence Composite s’est regroupé avec l’université de Bretagne occidentale et FMC, une autre entreprise actrice des composites, pour proposer des améliorations sur un procédé particulier
Mathieu : Donc vous participez à ce programme.
Julien Stervinou : On a candidaté pour un des projets de ce programme et on a obtenu un des projets de Clean Sky, oui.
Mathieu : Ok, super. Un autre projet très intéressant, je crois que c’est plutôt ton père qui travaille dessus, ça s’appelle « Green Elis ». Ça fait partie du cadre d’un challenge qui s’appelle « Green Flight ». De quoi s’agit-il exactement ?
Julien Stervinou : C’est un challenge passionnant, qui vise la réduction de la consommation des avions légers et leur impact environnemental, tant en matière de bruit que de consommation, que de fabrication ou de pollution. Le challenge est assez simple sur le papier, on demande à un avion de 2 places à peu près (ça peut être plus) de parcourir 100 miles (161 km) à la vitesse minimum de 100 mp/h (161 km/h) avec 1 galon US (3,7 litres). Alors quand on commence à tourner tous ces chiffres dans la tête, on se rend compte que c’est assez complexe à réaliser.
Et puis Green Elis, c’est un projet que mène mon père, qui est d’ailleurs le seul projet français inscrit à ce challenge, avec des solutions intéressantes puisque les choix faits au sein de Green Elis sont des choix judicieux de technologies existantes, pour montrer qu’en les appliquant judicieusement, on peut faire mieux que ce qui se fait jusqu’à présent en terme de performances pour les avions légers.
Mathieu : Concrètement, tu peux nous donner 1 ou 2 exemples ?
Julien Stervinou : Oui, alors les sujets principaux pour augmenter la performance et réduire la consommation, c’est surtout sur les choix aérodynamiques. C’est beaucoup aussi sur l’allégement total de la machine, donc là je pense que vous aurez compris qu’il y a naturellement beaucoup de matériaux composites qui sont utilisés. Et puis aussi sur le choix de la motorisation. Ce sont vraiment ces 3 secteurs qui vont donner le critère de performance.
Pour le choix de la motorisation, on constate que dans l’aéronautique légère, les conceptions utilisées pour les moteurs d’avion sont assez vieillissantes parce qu’il y a des volumes de vente relativement faibles à l’échelle mondiale et que ce n’est pas une industrie qui peut se permettre d’investir d’énormes sommes en recherche et développement. En effet, on se rend compte que si il y a quelque chose qui marche et qui est fiable, on le fait dure, on lui fait passer les années.
L’une des idées de Greenelis était de dire « on va utiliser des avancées qui ont été faites dans un domaine et l’amener dans un autre ». Et si il y a un domaine où les moteurs évoluent tout le temps, c’est bien l’automobile parce qu’il y a des sommes conséquentes investies en développement. Donc l’idée est de prendre un des moteurs automobile en pointe, et de l’adapter aux contraintes d’un avion léger pour pouvoir l’installer sur cet avion.
Donc ça, pour faire un lien entre Greenelis et Convergence, c’est aussi quelque chose qui nous unit : prendre quelque chose dans un domaine et chercher à l’appliquer dans un autre domaine.
Mathieu : Tu m’avais dit que le moteur que vous utilisiez était un moteur diesel de la Smart, c’est juste ?
Julien Stervinou : Exactement, c’est le 3 cylindres diesel de la Smart. Le choix du diesel parce que c’est le carburant qui donne la meilleure consommation spécifique : pour une quantité de carburant donnée, c’est lui qui permet de développer le plus de puissance. Donc quand on cherche à optimiser la consommation, le diesel est imbattable par rapport à l’essence. Par contre, l’inconvénient du diesel par rapport à l’essence, c’est la masse totale du moteur qui est plus forte, donc c’est une contrainte pour son utilisation sur les avions légers et il a fallu compenser ça sur le reste de l’avion avec les fameux matériaux composites qui permettent au final d’avoir un moteur très performant et une masse globale de l’avion qui reste très raisonnable.
Mathieu : Donc en résumé, Green Elis, vous travaillez sur l’optimisation aérodynamique, sur l’allègement de l’engin grâce à des matériaux composites et sur une meilleure motorisation.
Julien Stervinou : Exactement.
Alan : J’ai noté les contraintes dont tu as parlé mais en me relisant, je me dis que j’ai du faire une erreur. Il s’agit de faire 161 km à 161 km/h, donc en 1 heure, en ne consommant pas plus de 3,78 litres de carburant ? Ça me paraît complètement fou, parce que même une Smart n’arrive pas à faire ces performances sur la route ! Comment vous faites voler un avion par dessus le marché ? C’est dingue. On y arrive à tenir ces contraintes ?
Julien Stervinou : Alors c’est ce qu’on va voir sous peu parce que l’avion est sur le point de faire ses premiers vols et d’entamer la série de tests. Aujourd’hui, on n’a pas la certitude d’arriver exactement à ça, mais en tout cas on a la certitude d’en être très proche. Il n’y a pas de véritable secret, si ce n’est le travail très approfondi sur les 3 sujets dont on a parlé. C’est juste que c’est un cahier des charges très précis.
Aujourd’hui, il y a déjà des avions qui sont capables de remplir 2 des ces 3 contraintes à la fois. On est capable d’aller à cette vitesse en consommant aussi peu, mais on n’est pas de tenir cette distance là. Ou alors en consommant plus. Ça, on l’imagine assez bien.
Mais les 3 critères, ça donne un cahier des charges très précis, et jusqu’à présent, il n’y a pas de machine qui a été conçue pour répondre à ce besoin précis. Actuellement, on peut regarder tout ce qu’il s’est déjà fait dans la production mondiale, il n’y a aucune machine capable de répondre à ça.
Ce cahier des charges a été posé pour le Green Flight Challenge. C’est une association américaine, la CAFE, qui a posé ça, mais qui est soutenue par la NASA, et on voit bien que derrière, non seulement il y a un prizemoney conséquent pour inciter les gens à se pencher sur ce problème là, mais aussi l’objectif de faire avancer la connaissance aéronautique, faire avancer le domaine scientifique, améliorer les performances, réduire l’impact du mode de déplacement qu’est l’avion léger.
Alan : Juste pour la compréhension, quand on parle de ces contraintes là, c’est décollage inclus ?
Julien Stervinou : C’est décollage inclus. Alors, je fais juste une toute petite parenthèse, mais Green Flight Challenge est une étape vers quelque chose d’encore plus ambitieux qui est toujours soutenu par la NASA puisqu’aujourd’hui on parle de ça, mais en 2013, il y a un autre challenge qui exige les mêmes contraintes mais qui en plus, demande aux machines qui y participe d’être capables de décoller et de se poser sur un terrain qui fait une centaine de mètres de long.
Donc là c’est encore complètement autre chose : on demande à la fois à l’avion d’être une formule 1 en vol, avec la sobriété d’une voiture du marathon Shell, et en plus de se poser comme un 4×4. Donc ce qu’il y a aujourd’hui est compliqué, mais ce n’est rien à coté de l’ambition de ce qui doit être fait.
Mathieu : Justement, en relation avec cette ambition, tu m’avais dit qu’on s’était rendu compte que le temps de vol passé en avion est en réalité très faible vis-à-vis du temps total qu’on passe pour faire le voyage de porte à porte. Parce qu’on a, de chez nous jusqu’à l’aéroport, le trajet qui prend du temps, après il y a du temps d’attente à l’aéroport, et tout ça prend du temps. Le temps de vol, en fait, est réduit par rapport à ce temps total. Et le temps passé en voiture est aussi très long à cause du temps passé dans les embouteillages, donc l’idée est de pouvoir popularisé des petits avions légers, c’est ça ?
Julien Stervinou : L’idée, c’est exactement ça. L’idée que suit la NASA est de repenser le mode de déplacement qui aujourd’hui est utilisé soit par des avions de ligne, soit par des voitures. Le constat, c’est celui que tu as fait : on passe très peu de temps en vol, mais finalement ce n’est pas ça qui compte. Ce qui nous intéresse, c’est le temps de porte à porte. On passe peu de temps en vol et beaucoup de temps avant et après : en voiture, on a les temps en embouteillages.
Donc on ne va plus gagner à réduire les temps de vol. Par contre, il faut trouver un moyen de se rendre plus vite d’un point A à un point B.
Le premier challenge qui est de voler relativement vite, en consommant peu, est une étape, juste pour dire « ok, on sait faire ça, on sait se déplacer de manière durable », parce qu’on a un impact qui est mesuré sur l’environnement. Et la deuxième étape dont je vous ai parlé, qui est de décoller et d’atterrir sur un terrain qui fasse une centaine de mètres, signifie qu’on ne parle plus d’aéroports, on parle d’aéroports de poche qui peuvent être complètement rapprochés des zones d’habitation.
Et aujourd’hui, si les temps de transport de et vers l’aéroport sont longs, c’est parce qu’on est obligé d’excentrer ces aéroports à cause de la distance d’atterrissage, à cause du bruit, de l’impact sonore. Si on a des machines dont la nuisance sonore est très faible, et qui sont capables de se poser en toute sécurité sur des distances très courtes, on peut raisonnablement les rapprocher des zones d’habitation. Dès l’instant qu’on est proche des zones d’habitation, on réduit forcément le temps de déplacement de porte à porte.
Ça, c’est l’ambition du programme soutenu par la NASA. Juste pour vous donner le niveau d’ambition auquel les gens qui soutiennent ce projet le mettent, c’est qu’ils souhaiteraient que ce projet soit à Obama ce qu’Apollo a été à Kennedy ! Donc vous voyez un peu l’ambition du programme…
Mathieu : Oui, quand même… Mais bon, ça peut quand même prendre du temps pour que chacun ait son petit avion dans son jardin, non ? C’est pas pour demain.
Julien Stervinou : C’est pas pour demain, et les plus passionnés que nous sommes sont aussi convaincus que ça va prendre plus de temps que ce qui est imaginé aujourd’hui. Par contre, si on s’y attaque dès aujourd’hui avec cet objectif là, ce n’est peut-être pas irréaliste à 10 ou 20 ans. En tout cas, sur un continent comme le continent américain, c’est quelque chose qui ne paraît pas du tout inenvisageable.
Alan : Je n’imaginais pas que la solution au problème de la congestion des transports, de la mobilité, etc., puisse se situer à ce niveau là. Mais là, avec tout ce que tu dis, ça semble effectivement assez palpable. C’est une question d’année si vous arrivez déjà à respecter ces contraintes là en optimisant les matériaux. Je ne pensais pas qu’il y avait un levier pareil, qu’on arrive à des résultats aussi spectaculaires, juste en optimisant.
Julien Stervinou : Tu as raison de parler d’optimisation, parce que finalement, ce n’est pas une révolution qu’on demande dans chaque domaine, c’est simplement une injonction intelligente des connaissances actuelles. Donc finalement, tout est question d’ambition et d’objectifs qu’on se fixe.
Ce qui peut encore freiner, à condition que tout ce dont on a parlé soit techniquement réalisable, c’est évidemment la notion de coût, et aussi l notion d’utilisation technique. C’est à dire qu’aujourd’hui, quasiment tout le monde est capable de conduire sa voiture et de s’insérer dans un trafic en respectant le code de la route, mais on n’imagine pas demain matin tout le monde capable de piloter un avion. Mais d’un autre côté, si au début du siècle on avait dit que quelques décennies après, tout le monde conduirait une voiture, alors qu’on était en train de voir les premières voitures, on y aurait sans doute pas cru.
Donc il ne faut pas forcément se mettre cette barrière, d’autant qu’un autre objectif qui est donné par la NASA, et qui est la 3ème marche à franchir dans le challenge, est de rendre les phases de décollage et d’atterrissage, qui sont les plus délicates dans le pilotage d’un avion et les plus à risque, automatisées.
Dès lors que ces 3 grands objectifs sont atteints (décollage et atterrissage court de manière automatisés, un vol à une vitesse relativement élevée et une consommation très contenue), on se dit que si on répond à la notion de coût, ça peut apporter une alternative aux modes de déplacement à l’échelle d’un pays.
Alan : Absolument… Je pense que contrairement aux voitures, l’option assistance au parking ne sera pas une option, justement ! Il vaudra mieux y souscrire dans l’offre globale.
Julien Stervinou : Ça risque d’être quasi-obligatoire, oui.
Alan : Je m’étais posé une question en regardant la liste de sponsors du site greenelis.com. Je me demandais comment la NASA avait atterri dans le projet, mais tu dis que la NASA est derrière le projet.
Julien Stervinou : C’est la NASA qui soutient le challenge. Après, Green Elis, nous, on participe au challenge
Alan : Oui, vous êtes un des « contestants ».
Julien Stervinou : Exactement. Mais c’est la NASA qui est à l’origine du challenge en lui-même. Et nous, on participe.
Alan : J’ai vu Renault parmi les sponsors. C’est un sponsor de Greenelis ou il et aussi derrière le challenge ?
Julien Stervinou : Il n’est pas du tout derrière le challenge, il est derrière Greenelis en tant que projet français. Et les liens entre Renault et Mercedes ne sont pas insignifiants, donc c’est le moteur de la Smart qui équipe l’avion mais l’expérience et l’expertise de Renault ne sont pas pour rien dans la mise au point d’une application aéronautique de ce moteur de Smart.
Alan : Est-ce que ça veut dire que l’industrie automobile y voit peut-être un créneau d’avenir ?
Julien Stervinou : Je ne sais pas si l’industrie aéronautique y voit déjà un créneau d’avenir, parce que les tentatives d’insertion du monde automobile dans l’aviation légère ont assez souvent été des échecs parce qu’on se rend compte que les coûts de mise au point sont très élevés pour des volumes de ventes assez faibles Mais c’est vrai que c’était avec une vision de l’aviation légère qui était plus une aviation de tourisme et qui ne s’adressait pas du tout à un public de masse.
Dès l’instant qu’on parle de concepts comme a en tête la NASA avec le Green Flight Challenge, on voit bien qu’on s’adresse à la masse, en tout cas à très long terme. Et à ce moment là, il n’est pas impossible que les constructeurs automobiles se penchent aussi sur ces applications là.
Alan : On pourra appeler ça la voiture volante si un jour ça devra remplacer l’automobile ! Autre chose, pendant que je suis sur le site (greenelis.com) : la première chose qu’on peut y lire, c’est « voler au 100% bio ». C’est juste un argument marketing ?
Julien Stervinou : Pas du tout. Je n’en ai même pas parlé… J’ai parlé de diesel, mais en réalité c’est du biodiesel. Donc ce n’est pas un argument marketing. Je dirais que ça reste un argument marketing dans la meure où ça reste un produit d’exception aujourd’hui, qu’on ne trouve pas à la pompe pour l’instant. Mais techniquement, c’est un produit 100% naturel.
Mathieu : Donc Green Elis, c’est le projet français. C’est ton père qui s’en occupe principalement je crois. Et toi, tu as tes connaissances en matériaux composites, tu es champion d’ULM donc tu donnes ton expertise pour aider à faire avancer le projet, c’est ça ?
Julien Stervinou : Oui, je soutiens comme je peux les différentes parties du projet.
Mathieu : Mais Convergence Composite n’a aucune implication directe.
Julien Stervinou : Implication dans la mesure où je donne de mon temps.
Mathieu : Donc Green Elis, c’est le projet français. Tu sais plus ou moins combien il y a d’équipes qui travaillent sur ce challenge Green Flight ?
Julien Stervinou : Il y a 18 dossiers qui ont été retenus, des projets du monde entier, et c’est intéressant, avec des solutions très très diverses. Ce qui est intéressant, c’est de constater que ce sont des équipes très hétérogènes qui se sont penchées sur ce challenge, des équipes qui sont toutes passionnées, des petites équipes en général, souvent privées
Mathieu : C’est combien de personnes par exemple, Greenelis ?
Julien Stervinou : Green Elis, c’est 4 à 5 personnes de manière très active, et puis une foule de partenaires et d’interventions ponctuelles. Mais c’est un noyau de 4 à 5 personnes. Et c’est un petit peu la structure d’une grande partie des équipes qui souhaitent participer au Green Flight Challenge.
Mathieu : Ce Green Flight Challenge aurait du avoir lieu au mois de juillet, il a été reporté. C’est juste ?
Julien Stervinou : Oui, ça a été reporté parce que le cahier des charges, vous l’avez compris, est très complexe, et en plus a été fixé il y a un peu moins d’une année et demie, donc ça a exigé de chaque participant de partir d’une feuille blanche et de concevoir, de fabriquer, de tester et de fiabiliser une machine en moins d’un an et demi. Pour des concepts nouveaux, et c’est ce qui est attendu avec un tel cahier des charges, c’est très très court.
Donc par rapport au nombre de projets qui n’étaient pas prêts (et c’est aussi le cas de Greenelis puisque la machine est sur le point de faire ses premiers vols, mais elle n’est pas encore opérationnelle), ils ont été obligés de décaler le projet.
Mathieu : Et on a déjà une nouvelle date ?
Julien Stervinou : La date est en septembre. Ca veut dire malheureusement que Greenelis n’y participera pas pour le challenge de cette année, ce qui est très dommage pour nous, ce qui est dommage aussi pour le Green Flight Challenge parce que la liste des inscrits est tombée aujourd’hui ou hier et il y a 5 team qui sont prêts à présenter leur machine. Donc par rapport aux 18 dossiers qui ont été retenus et sur lesquels les gens ont travaillé d’arrache-pied (parce que tout le monde a suivi ce que chacun faisait et on sait que chaque équipe a travaillé jour et nuit comme ça a été le cas pour Green Elis), la contrainte de temps a été trop forte.
Après, ce n’est pas totalement dommageable parce que le travail est quand même fait et va servir pour la suite.
Mathieu : Mais donc ce Green Flight Challenge ne va pas se répéter. Il a lieu cette année et après il y a des étapes supplémentaires dont tu avais parlé, ou bien chaque année…
Julien Stervinou : Alors, le challenge suivant aura lieu en 2013, avec, comme on a dit tout à l’heure, une marche en plus. Par contre, il n’est pas impossible d’imaginer que, face à la difficulté de ce qu’ils exigent, ils scindent en plusieurs étapes : que le cahier des charges, tel qu’il est fixé aujourd’hui, soit répété en 2013, et puis qu’en marge, ils ajoutent la marche supplémentaire sur les contraintes de décollage et d’atterrissage. Mais il y aurait tout intérêt à ce que les gens qui ont planché pour être présents en 2011 puissent, avec le travail fourni, présenter leurs travaux en 2013. Et là, ça paraît beaucoup plus raisonnable, parce qu’il ne faut pas oublier qu’on fait des avions et que c’est potentiellement plus risqué que quelque chose qui reste au sol. Donc ça ne peut pas se faire dans la précipitation. Les phases de mise au point, de test, étape par étape, en toute sécurité, sont incontournables.
Alan : C’est quand même fou des contraintes de temps pareilles. On vous demande…
Mathieu : …en une année et demi de construire un avion…
Alan : Oui, de révolutionner l’industrie aéronautique, et si ça trouve, le transport de tous les jours, de régler tous ces problèmes là…. Vous avez juste une année montre en main avec des contraintes folles.
Julien Stervinou : Oui, c’est un petit peu étrange. C’est aussi sans doute pour faire une sélection sur les gens les plus motivés et sur les projets les plus crédibles. On n’imagine absolument pas ça dans des grosses structures ou dans des grosses entreprises, mais le constat qui a été fait par les gens qui organisent ce challenge, c’est que finalement, quand on parle d’efficacité à proposer des solutions innovantes, on a souvent des résultats aussi intéressants avec des gens qui sortent de nulle part qu’avec des grosses structures ou avec des gros moyens. Et que finalement, avoir un prizemoney de 1.5 millions de dollars pour le gagnant, c’est relativement élevé pour une petite équipe ou pour une équipe de passionnés privés, et c’est ridicule pour une grosse entreprise.
Donc on voit bien que la sélection est là : on souhaite attirer les passionnés, les gens qui n’ont pas l’occasion de donner leur avis ou de proposer leur solution dans des cadres professionnels, et sur le coté passionnel, de pouvoir les mettre en avant. Un avion biplace, pour une équipe de passionnés, ce n’est pas insurmontable en terme d’investissement et de moyens. Donc on voit bien que la sélection est là : on veut des relativement petites équipes qui apportent des solutions très innovantes et qui sont très réactives.
Alors, donner un an et demi, c’est aussi filtrer d’emblée les grosses structures parce qu’on sait qu’ils n’ont même pas le temps de constituer leur dossier.
Alan : Ils ont juste le temps de faire 3 réunions de brainstorming.
Julien Stervinou : Exactement. Mais on doit avouer que c’était un peu court. On va voir ce qu’il en est fin septembre, mais on ne serait pas étonner que l’organisation décide soit de reporter encore, soit de renouveler le même challenge dans une ou deux années.
Alan : Et le cas échéant, si ils reportaient un petit peu, vous pourriez être prêts ?
Julien Stervinou : Oui, tout à fait. Ça serait une belle récompense de pouvoir y aller, parce que ça serait une très grande frustration que l’avion ne puisse pas être présent et ça s’est vraiment joué à très peu de choses.
Mathieu : Bon, on souhaite bonne chance à Greenelis, on est sûr que ça va avoir beaucoup de succès. En tout cas, c’est un beau projet.
Julien Stervinou : Merci.
Alan : J’ai encore une petite question. On a dit en début d’émission que tu étais champion d’Europe d’ULM et tu es basé en Suisse. J’entends là une opposition assez forte, une incompatibilité. Tu t’entraines où ? Les ULM sont toujours interdits en Suisse, non ?
Julien Stervinou : Alors, ils sont interdits, oui et non. En fait, dans un peu tous les pays, les ULM souffrent de leur image d’il y a 25 ans : les images des débuts qui ont été un peu catastrophiques, alors que depuis, ils ont énormément évolués. Dans ULM, il y a beaucoup beaucoup de choses, il y a beaucoup de machines différentes aujourd’hui. Un ULM actuel, ça peut aussi être une machine tout en carbone, qui vole à 250 km/h, avec 80 ch. Donc l’image de l’ULM est complètement à refaire.
On dit qu’ils sont interdits en Suisse. En vérité, il y a certains ULM très hauts de gamme, tels que ceux que je viens de décrire, qui peuvent voler en Suisse, mais sous une catégorie spéciale qu’on appelle ecolight. Mais pour ma part, je m’entraîne en France.
Mathieu : Et tu vas participer au championnat 2011 ?
Julien Stervinou : Je fais une impasse sur le championnat 2011 pour me consacrer totalement au lancement de Convergence Composite. Par contre, je donne rendez-vous en 2012 !
Mathieu : Ok, on sera là… on espère. On arrive à la fin de cet entretien. Pour en savoir plus sur tout ce que tu nous as dit, Convergence Composite a un site web ?
Julien Stervinou : oui, convergencecomposite.ch
Mathieu : Et greenelis.com. Un grand merci Julien, c’était super, on a appris plein de choses
Julien Stervinou : Merci, c’était un plaisir aussi.
Mathieu : Vous avez des projets bien ambitieux, on vous souhaite le mieux.
Alan : Merci infiniment. On se permettra peut-être de revenir prendre des nouvelles si t’es partant.
Julien Stervinou : Avec plaisir.
L’interview de la semaine
Quand on pense “géologie”, on pense spontanément à l’étude de la roche… Puis en se concentrant un peu plus, on pense à l’étude des strates de la terre, à la tectonique des plaques, à la planétologie, à la datation des époques, éventuellement aux applications concrètes (percement des tunnels, étude des nappes phréatiques, forage de puits de pétrole…). On ne pense pas forcément spontanément à une discipline pourtant essentielle de la géologie qui a pour application très concrète – entre autres – de sauver des vies humaines: l’étude et la prévention des dangers naturels tels que les glissements de terrain, les éboulements, les avalanches.
Nous avons la chance de recevoir dans cette émission un spécialiste dont c’est le quotidien et qui nous permet d’y voir beaucoup plus clair sur cette discipline trop peu connue, Clément Michoud, doctorant à l’UNIL (Université de Lausanne, en Suisse). Il conduit ses recherches dans une startup, Terranum, à Bussigny, juste à côté de Lausanne, qui est une spin-off de l’IGAR (http://www.unil.ch/igar), l’Institut de géomatique et d’analyse du risque de l’Université de Lausanne
Pas de transcript disponible, à moins que quelqu’un se porte volontaire? N’hésitez pas, vous savez où nous trouver
Retour sur les planètes habitables
Bonjour,
Je viens apporter quelques nouveaux éléments relatifs aux questionnement concernant le système Jovien et son éventuelle considération en tant que système stellaire avorté.
C’est justement la finalité évoquée dans le film “2010, l’année du premier contact” (qui s’il n’a pas la classe de son ainé 2001 est néanmoins très intéressant d’un point de vue scénaristique/scientifique). En effet, à la fin du film, Jupiter se voit “stelifié” grâce à l’action des monolythes. C’est derniers viennent se concentrer autour de la planète gazeuse et en augmentent la masse jusqu’à provoquer l’effondrement de celle-ci sur elle-même. Il en résulte une explosion transformant Jupiter en étoile et ses quatres lunes principales en autant de nouveaux mondes habitables.
J’ai été fasciné par ce scénario au point de faire de Jupiter ma planète préférée en ravivant mon intérêt pour l’astronomie.
De manière plus concrête concernant “l’habitabilité” des lunes de Jupiter j’ai pu comprendre en m’informant sur le sujet que si la proximité avec notre soleil n’est pas suffisante pour agir directement sur les lunes, ce sont en revanche les puissants effets de marée exercés par Jupiter qui apportent l’énergie permettant l’activation de volcanisme et les suspiscions de présence d’eau liquide sur certaines des lunes Joviennes.
Annonce
On retrouve notre ami Xilrian dans un nouveau podcast consacré à l’histoire des sciences, à la politique, à la religion et à tout ce qui lui passe par la tête: “12 minutes de“.
Remerciement
À Draculito pour la transcription de l’épisode 53 (interview de Julien Stervinou (Greenelis / Convergence Composite)), pas encore en ligne, mais ça ne saurait tarder.
La quote de Mathieu
Savoir pour prévoir, prévoir pour agir – St-Augustin
Prochain enregistrement le mercredi 30 novembre 2011 avec un nouveau podcasteur qui vient faire son tour d’essai. Il s’appelle Franck et va nous parler de l’origine de l’épidémie et du virus du SIDA. D’ici là, bonne semaine!
L’invité de la semaine
Cette semaine nous recevons un jeune entrepreneur passionné, Julien Stervinou, ingénieur en mécanique et fondateur de l’entreprise Convergence Composite, à la Vallée de Joux (en Suisse). L’entreprise est spécialisée dans le développement et la fabrication de pièces en matériaux composites. Julien et sa petite équipe (Convergence Composite compte 4 personnes en tout) repoussent les limites des matériaux composites en les utilisant là où personne encore n’avait osé s’y risquer.
Ce passionné d’aviation et champion d’Europe d’ULM est également partie prenante dans le projet Greenelis, retenu pour le Green Flight Challenge de la NASA. Le cahier des charges consiste à faire voler un avion bi-place sur 100 miles (161 km), à 100 miles/heure (161 km/h) avec seulement 1 galon de carburant (3.78 litres)! Aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est quasi au point, encore l’affaire de quelques tests, grâce, bien sûr, aux matériaux composites!
(S’il y a un-e volontaire pour retranscrire l’interview, on est toujours partants
)
Update du 20 novembre 2011:
Retranscription de l’émission
Un immense merci à Draculito (encore lui!) pour son initiative et son excellent travail: retranscription intégrale de l’émission disponible en ligne
Follow-up des émissions précédentes
Podcast Science 52 – Les graisses alimentaires
Merci à Jean-Philippe Colin (notre compagnon de promo sur c@fé des sciences de son très instructif commentaire lu à l’antenne qui rattrape une ou deux bêtises du professeur Von (professeur Von qui a un doute soudain en rédigeant ces lignes… Aurais-je dit “Jean-Pierre Colin?” Décidément, je les aligne…)
Podcast Science 45 – La criminologie
Merci à Draculito et à André Kuhn pour le formidable échange offline qui complète bien l’émission, lu à l’antenne, et disponible ici: http://www.podcastscience.fm/emission/2011/07/13/podcast-science-45-les-sciences-criminelles/#comment-7364
Débat sur la marche du progrès, quelques réactions (dans l’ordre d’arrivée):
Xavier Agnès (sur Twitter)
@podcastscience d’accord avec @alanvonlanthen on ne peut pas trancher. Mais il faut en débattre quand meme.#marchedelevolution merci @mfavez
Marco (commentaire sur les notes de l’émission)
pour apporter mon avis sur le débat de la fameuse “marche du progrès”, je suis du côté d’Alan, pour les mêmes arguments qu’il a déjà donné: c’est à dire que cette représentation fausse la réalité de l’évolution. Alors je suis d’accord pour avec Mathieu quand il dit qu’il faudrait plutôt la voir comme la représentation imagée de notre petite lignée, mais malheureusement très peu de personnes ont assez de recul pour n’y voir que cela. Et les images sont souvent bien plus parlantes que les explications. Donc l’impact de cette représentation a, je pense, apporté de grande confusion dans l’esprit des néophytes. Quelqu’un qui n’a pas un minimum de prérequis en ferait une interprétation complètement fausse, tant la notion de progrès se dégage de cette image, ce qui est bien sûr une idée à bannir de tout esprit évolutionniste.
Jean-Philippe Colin (formulaire de contact)
Le problème de cette représentation, c’est la représentation linéaire: si on extrapole on peut créer une seule ligne qui part d’une cellule, passe par des invertébrés très simples puis par une sorte de lézard qui sort de l’eau, acquiert des poils et enfin se redresse pour aboutir à un seul résultat: l’Homme. Alors que l’évolution trie simplement la diversité et aboutit à une infinité de résultats.
Cette image met en ligne le résultat de l’évolution mais pas l’évolution elle-même. En fait, l’ancêtre du singe et de l’Homme était peut-être bipède donnant ensuite des individus plus adaptés à un environnement forestier où le déplacement bipède est moins utile: voir par exemple cette image :
http://www.hominides.com/data/images/illus/image-prehistoire/famille-des-hominides.jpg
Enfin, la marche du progrès, si elle frappe l’inconscient, ne plaide vraiment pas en faveur de l’évolution. Je ne pense pas qu’elle ait une vertu pédagogique parce qu’elle ne dit rien du processus de l’évolution ! Mais vraiment rien !
Bref je suis contre l’associer au terme évolution, alors que dans l’esprit des gens, cette image et ce terme sont synonymes.
Merci à tous les trois de ces retours. Commentaires suivants bienvenus
La touche artistique
Sinon, si vous ne l’avez pas encore vue, ne manquez pas le dernier dessin de Lucile, excellent, comme toujours
Cette semaine: pourquoi les mains sont ridées après le bain?
Et enfin…
La quote de Mathieu
C’est par la logique qu’on démontre, c’est par l’intuition qu’on invente. – Henri Poincaré
Prochain enregistrement le mercredi 28 septembre. D’ici là, une excellente semaine à toutes et à tous!
RETRANSCRIPTION DE L’INTERVIEW D’ANDRE KUHN, ENREGISTREE ET DIFFUSEE SUR PODCASTSCIENCE.FM LE 13 JUILLET 2011.
UN IMMENSE MERCI À NOTRE AUDITEUR DRACULITO POUR CETTE RETRANSCRIPTION !
Alan : André Kuhn, vous êtes Professeur de criminologie et de droit pénal aux Universités de Lausanne et de Neuchâtel (en Suisse). Vous avez une double formation de juriste et de criminologue et vous avez exercé de nombreux métiers : juge d’instruction, directeur scientifique d’un institut de sondages, collaborateur scientifique à l’Office fédéral de la justice, directeur du Centre de formation continue de l’Université de Lausanne. C’est déjà très impressionnant, mais je ne peux pas arrêter là mon énumération : vous avez également été expert scientifique auprès du Conseil de l’Europe (notamment pour élaborer une recommandation visant à diminuer la population carcérale) et expert auprès de l’Institute for Crime Prevention and Control (institut affilié à l’ONU).
Aujourd’hui, vous êtes entre autres :
- Expert scientifique auprès de la délégation dirigeant l’Observatoire de la sécurité de la Ville de Lausanne ;
- Membre du groupe d’experts sur la statistique criminelle de l’Office fédéral de la statistique ;
- Membre de la commission fédérale des projets pilotes auprès de la section “Exécution des peines et mesures” de l’Office fédéral de la justice ;
- Membre de la Commission de dangerosité du canton de Neuchâtel…
Et ce soir particulièrement, vous avez en plus trouvé le temps de répondre à l’invitation de Podcast Science, vous ne pouvez pas savoir à quel point ça nous fait plaisir. Merci beaucoup !
Dans un de vos livres, qui s’appelle « Sommes-nous tous des criminels ? », réédité en 2010 aux éditions de l’Hèbe, dans la collection « La Question » (http://www.lhebe.ch/description.php?&id=74), vous proposez un aperçu de votre discipline, la criminologie, au travers de 21 questions, telles que : « Existe-t-il des sociétés sans crime ? », « Quel est le profil type du criminel ? », « La télévision est-elle criminogène ? » et vous démontez un certain nombre d’idées reçues.
Avant de regarder tout cela de plus près, nous allons poser le décor avec une première question de Xavier.
Xavier : Oui, il faudrait déjà savoir de quoi on parle. Qu’est ce que la criminologie et quelle est la différence avec la criminalistique, qui est une autre discipline qui étudie le crime ?
André Kuhn : Effectivement, ce sont deux sciences du crime, mais qui ont un point de départ très différent. La criminologie est une explication souvent sociologique, mais pas uniquement, elle peut aussi avoir un caractère psychologique, mais c’est essentiellement une explication sociologique du « phénomène criminel ». Alors que la criminalistique est une science exacte, mise au profit des autorités pénales dans le but de découvrir un criminel qui aurait commis une infraction.
Alan : Pour résumer, peut-on dire que la discipline « criminologie » est une branche de la sociologie, mais au carrefour avec le droit, l’anthropologie, la statistique et un peu de psychologie ?
André Kuhn : Oui tout à fait, c’est exactement ça. On essaye d’expliquer le phénomène criminel dans son ensemble. Celui-ci est, entre autres, défini par le Code Pénal donc c’est un peu de droit. Il est évidemment lié à la culture, donc c’est aussi pas mal d’anthropologie et de la sociologie. Et il est également lié à la personnalité de certains individus donc il y a de la psychologie. Et on fait beaucoup de statistiques puisqu’il s’agit de faire des études, qualitatives et aussi quantitatives, pour essayer de voir comment évolue la criminalité, par exemple dans un certain Etat.
Xavier : Il y a une chose qu’il me paraît important de relever, c’est qu’il s’agit bel et bien d’une science. Donc on s’appuie sur des faits, on utilise une démarche et une rigueur scientifique. C’est bien exact ?
André Kuhn : Oui puisque la sociologie elle-même est une science et que la criminologie est une partie de cette science sociologique. Bien sûr qu’il y a une certaine rigueur : il y a des hypothèses de départ, il y a une recherche empirique qui se fait sur la base des hypothèses, qu’on va essayer d’infirmer ou de confirmer en fonction des résultats que l’on obtient sur le terrain.
Xavier : Pendant que nous préparions l’interview, nous avons trouvé sur internet le résumé d’un ouvrage canadien qui interroge et critique le métier de criminologue au Canada. Un métier qui est dit trop proche des milieux du pouvoir. Alors qu’en est-il en Europe, en Suisse en particulier ? Pouvez-vous personnellement travailler librement dans vos recherches, pouvez-vous être complètement impartial dans vos recommandations ? Ou bien subissez-vous des pressions des politiques, des médias ou même de l’économie ? La distance est-elle toujours possible ?
André Kuhn : Généralement, quand on travaille dans une université, on est très indépendant. On a ce qu’on appelle une liberté académique, donc on choisit les thèmes de recherche dans lesquels on désire s’investir. Évidemment, lorsqu’on parle de la criminologie au service de l’Etat, j’imagine qu’on parle plus de la police scientifique ou de la criminalistique, qui est effectivement au service des autorités de poursuite et de la poursuite pénale. Il y a aussi une partie de la criminologie qui peut être considérée comme étant au service de l’Etat puisqu’aujourd’hui, bon nombre de recherches en criminologie se font dans le domaine de l’insécurité ou de la lutte contre la criminalité. Et évidemment, là où l’Etat est intéressé, il finance des recherches. Et si on participe à ses recherches, on participe à des recherches plutôt financées par l’Etat et donc étatiques. Donc effectivement, on peut considérer, selon ce qu’on fait, que l’on pourrait être un petit peu sous pression des autorités.
Vous avez mentionné tout à l’heure que j’étais membre de l’Observatoire de la sécurité de la Ville de Lausanne. Il va de soi que dans ce cadre là, je travaille entre autre avec des élus lausannois qui ont des idées politiques et qui cherchent à en savoir un peu plus dans le domaine de la sécurité. Évidemment, on va peut-être financer une étude plutôt qu’une autre en fonction de ce qu’on aimerait savoir. Et ce qu’on aimerait savoir dépendra peut-être de son idéologie politique. Il n’en reste pas moins que je me sentirais tout à fait libre de ne pas participer à une recherche si cette recherche pourrait me paraître trop dirigée. Alors je me sens totalement libre.
Xavier : Excellent, ça me rassure passablement. Après ces petites mises en place, on va rentrer dans des questions que vous relevez dans votre livre. Vous dites que « le crime, en tant que tel, n’existe pas ». Qu’entendez-vous par là exactement ?
André Kuhn : J’entends par là que le crime est en fait une définition sociale. Le crime est défini par l’homme lorsqu’il rédige par exemple le Code Pénal : on fait une liste de comportements que l’on ne désire pas avoir dans notre société. Et cette liste de comportements change à travers le temps et à travers l’espace. Les comportements incriminés n’ont pas été les mêmes il y a 300 ans qu’aujourd’hui; les crimes évoluent : l’homosexualité était méchamment réprimée il y a quelques centaines d’années, aujourd’hui elle est tout à fait acceptée. Idem pour l’avortement, l’objection de conscience, etc. Il y a des actes qui aujourd’hui sont réprimés et qui ne l’ont pas toujours été ; il y a des actes qui aujourd’hui sont réprimés et qui ne le seront peut-être plus dans quelques dizaines ou centaines d’années ; et il y a aussi des actes qui sont réprimés ici mais pas ailleurs. Quand je dis « ici », peu importe où on se trouve, il y a des différences à travers l’espace : la loi pénale allemande n’est pas égale à la loi pénale française, à la loi pénale canadienne ou à la loi pénale suisse.
Ça montre bien que toutes ces définitions de la criminalité sont des définitions qui sont socialement produites et qui ne sont pas universelles ou objectives : la criminalité n’existe pas en tant que telle puisqu’elle est construite par l’être humain.
Alan : J’aimerais bien qu’on aborde la question des métriques. Tout comme les concepts de distance et de poids ne sont pas mesurables tant que l’on ne les opérationnalise pas au moyen d’unités de mesure comme le mètre ou le kilogramme par exemple, vous dites que la criminalité n’est pas en soi une notion mesurable. Je me demandais si les criminologues ont pu définir des indicateurs. Ces indicateurs sont-ils fiables? Certaines choses ne sont-elles carrément pas mesurables ?
André Kuhn : Dans le domaine de la criminalité, on n’a pas, comme pour la distance ou le poids, un indicateur qui a été prédéfini et grâce auquel on va pouvoir mesurer des choses de manière simple. On est obligé de faire avec un certain nombre de données que nous fournissent, souvent, des statistiques.
On va travailler principalement avec 3 types de statistiques, que sont
- les statistiques pénitentiaires, c’est à dire les prisonniers,
- les statistiques de condamnation
- et les statistiques policières.
Et en fait, on se rend compte lorsqu’on travaille avec ces statistiques, qui sont finalement des indicateurs de la criminalité, qu’ils ne sont pas forcément excellents. En tout cas, je pense aux deux premiers, statistiques pénitentiaires et statistiques de condamnation.
On les utilise souvent pour dire que la criminalité diminue ou qu’elle est stable. Et finalement, si on y réfléchit un tout petit peu, on se rend compte que ces statistiques ne mesurent absolument pas la criminalité : elles mesurent le nombre de criminels. C’est un petit peu comme si, dans un verger, je mesurais le nombre de pommiers pour savoir combien il y a de pommes. C’est juste impossible, le nombre de pommiers est impropre à mesurer le nombre de pommes. Et bien, les statistiques de condamnés et les statistiques de prisonniers sont impropres à mesurer la criminalité puisqu’un condamné ou un prisonnier peuvent avoir commis plusieurs infractions.
Ensuite, nous avons la statistique de police qui elle compte des cas, des crimes. Néanmoins, ces statistiques de police dépendent un tout petit peu de ce que fera la police. Si on est face à une police proactive – c’est à dire qui va aller chercher la criminalité sur le terrain – et bien il suffit que le commandant de la police dise à ses hommes « aujourd’hui, on va essayer de trouver un maximum de fumeurs de joints » pour que la statistique des consommateurs de stupéfiants augmente ce jour-là. Puis le lendemain, il décidera peut-être de s’attaquer aux voitures mal garées et la statistique des consommateurs de stupéfiants va tout simplement chuter au profit d’une autre statistique qui sera celle des parcages illicites, qui va elle augmenter. Donc on voit que cette statistique est un petit peu tributaire du travail de la police.
Donc les criminologues ont essayé de créer leurs propres indicateurs par l’intermédiaire de sondages. Alors on a inventé le sondage dit de « délinquance auto-révélée », dans lequel on demande aux gens de nous dire si ils ont déjà commis un certain nombre d’infractions. On s’est rendu compte en utilisant ce sondage, que ça marche avec les jeunes et que ça marche relativement mal avec les adultes qui sont plus méfiants. Ils ont des craintes d’avouer des infractions car ils ne savent pas forcément à qui ils sont en train de les avouer et ils préfèrent ne pas prendre de risques.
Puis on a inventé un deuxième type de sondage, le sondage « de victimisation », dans lequel on demande aux gens si ils ont été victimes d’une infraction, et en on partira de l’idée que pour une victime, il doit y avoir un crime commis. On fait un lien qui n’est pas forcément exact mais qui est quand même relativement correct. Il n’en reste pas moins que ces sondages-là ne nous permettront de mesurer correctement que les infractions dans lesquelles il y a des victimes, et absolument pas les infractions dans lesquelles il n’y a pas de victimes, telles que les infractions à la loi sur la circulation routière, à la loi sur les stupéfiants, le blanchiment d’argent. Tout cela n’a pas de victime directe et on ne peut pas demander à quelqu’un « avez-vous été victime de blanchiment d’argent ? ». Personne n’est victime directe d’un blanchiment d’argent.
On a des limitations pour chacun de nos indicateurs, donc il est relativement difficile de mesurer la criminalité et donc il sera aussi relativement difficile d’affirmer que la criminalité augmente, diminue, reste stable puisque cela dépendra de l’indicateur que l’on aura utilisé pour l’affirmer.
Alan : D’accord. Mais quand même, la criminalité augmente, non ? J’en ai une preuve. Je me suis rendu la semaine dernière sur le site de l’Office fédéral de la statistique, comme aurait pu le faire n’importe quel journaliste : c’est une base de données ouverte, avec des données brutes. Je me suis amusé avec le moteur de recherche de la base de données qui s’appelle « Criminalité et peines ». Résultat : j’ai constaté une augmentation des délits de 50% entre 2009 et 2010.
Alors si je vous dis tout, en fait c’était une augmentation de 50% sur un type de délit particulier, c’était la soustraction d’objets mis sous la main de l’autorité : il y a eu 12 cas en 2009 et 18 cas en 2010. Effectivement, c’est totalement marginal et anecdotique.
Mais il y a quand même un danger à avoir accès à ces données brutes, sans explication, et à pouvoir finalement dire n’importe quoi, non ?
André Kuhn : Alors est-ce qu’il y a un danger à pouvoir accéder à de l’information ? Moi je dirais non : heureusement qu’on peut accéder à de l’information. Le danger, c’est l’interprétation faite par des gens qui désirent manipuler une certaine opinion, ou par des gens qui n’ont aucune idée de la bonne manière dont il faut utiliser des données chiffrées.
Alors il va de soi que dans votre exemple, on a passé de 12 cas à 18 cas, une telle augmentation ne sera pas statistiquement significative. Passer de 12 000 à 18 000 cas, là on sera entré dans du statistiquement significatif, évidemment.
Mais là aussi, il existe une erreur lorsque l’on essaye de faire ce genre de comparaison, lorsque l’on travaille sur une année. Il est clair qu’entre 2009 et 2010, il y a un certain nombre d’infractions qui auront augmenté un petit peu, d’autres qui auront baissé un tout petit peu. Finalement, ce qui serait intéressant, c’est de savoir sur les 10 dernières années, voire sur les 100 dernières années, ce qui s’est passé. Et lorsqu’on fait ce genre de travail-là, on observe que la criminalité n’augmente pas autant que ce que les gens pourraient imaginer.
La criminalité est quelque chose d’oscillant : ça augmente une année, ça rebaisse l’année suivante et puis ça oscille autour d’une sorte de ligne qui est relativement stable. Évidemment, on peut trouver une augmentation ; si vous aviez pris la différence entre 2008 et 2009, vous auriez peut-être vu une diminution. Mais tout ça, pris sur le long terme, est plutôt relativement stable. Voire même, pour les crimes les plus graves, à la baisse. La criminalité n’est pas à la hausse, la criminalité est à la baisse.
Pour ce qui est des meurtres par exemple, on peut aller trouver loin en arrière dans le temps, puisque c’est une des infractions qu’on relevait déjà il y a longtemps, plusieurs siècles en arrière, on observe que du temps des bandits de grand chemin, on prenait quand même un peu plus de risques que ceux que l’on prend aujourd’hui. On observe surtout que la société actuelle est probablement l’une des sociétés les plus sûres qui a existé dans l’histoire en tout cas en Europe.
Xavier : Mais alors, quel est l’intérêt d’agiter sans cesse le spectre d’une hausse de la criminalité que l’on voit souvent dans les médias ? « La criminalité augmente ». Si on les écoute, on a l’impression que ça augmente tout le temps.
André Kuhn : C’est une superbe thématique politique qui permet de faire croire qu’il y a réellement un problème ou bien d’exacerber un problème – qui existe. Chaque infraction est une infraction de trop, chaque personne qui est victime est une victime de trop. Il n’en reste pas moins qu’il n’y en n’a pas tant que ça. Et mettre ces infractions en avant permet de jouer sur le sentiment d’insécurité des gens : c’est vrai, l’idée est quand même très électoraliste.
Alan : Dans le livre qu’on a cité en préambule, « Sommes-nous tous des criminels ? », vous posez une équation qui m’interpelle. Vous dites « davantage de policiers = davantage de criminalité ». Il y a sans doute un peu trop d’inconnues et de dimensions dans cette équation pour les néophytes que nous sommes. Est-ce-que vous pouvez nous aider à la résoudre ?
André Kuhn : Je vous parlais tout à l’heure de la police proactive : la police ne reste pas dans son bureau à attendre qu’on l’appelle pour ensuite venir sur les lieux d’une infraction qui aurait été dénoncée. La police va rechercher des infractions. Des infractions, il y en a beaucoup plus que celles que la police peut trouver. Il suffit de traverser à coté du passage piéton et vous commettez une infraction. Nous commettons tous des infractions chaque jour. Donc plus on mettra de policiers dans la rue, plus ceux-ci trouveront des infractions. Et d’ailleurs, plus on mettra de policiers dans la rue, plus ils devront en trouver pour justifier leur existence.
Donc ils vont les trouver, mais on va tout simplement descendre de niveau. On ne trouvera pas plus de meurtres : le nombre de meurtres est limité au nombre de cadavres et ceux-là on les connaît tous. Ce qu’on va chercher, ce sont des infractions supplémentaires. Alors on va trouver quelques fumeurs de joints de plus, on va trouver quelques personnes de plus qui commettent des infractions à la loi sur la circulation routière et puis on finira peut-être un jour par sanctionner des gens qui traversent à côté d’un passage clouté. Ce qui est une infraction d’ailleurs, donc il est logique de considérer qu’on pourrait se faire sanctionner pour avoir traversé la route en dehors des endroits où on a le droit de le faire.
Xavier : On parle beaucoup du profil type du criminel, vous en parlez aussi un petit peu dans votre livre. Dans l’immense majorité des cas, c’est un homme jeune, de milieu socio-économique défavorisé, âgé entre 15 et 25 ans, qui n’aurait pas encore trouvé ses marques dans la société. Rarement des femmes, même sur la route !
Contrairement à ce qu’on nous fait croire, à critère identique (âge, sexe, milieu social), il n’y a pas de sur-représentation étrangère parmi les criminels. Nous n’allons malheureusement pas pouvoir développer cela dans les détails, mais il y a matière à réflexion. Un mot peut-être sur la faible criminalité des femmes ? Y a-t-il des exceptions, des situations où la courbe s’inverse ?
André Kuhn : A ma connaissance, et pour ce qui est de la Suisse, parce que je ne connais pas les statistiques de l’ensemble des états européens sur le sujet, il n’y a qu’une seule infraction pour laquelle les femmes sont sur-représentées par rapport aux hommes : c’est l’enlèvement d’enfants. Mais l’enlèvement d’enfant, en Suisse, veut dire « l’enlèvement de ses propres enfants », lorsque l’autorité parentale a été confié à l’ex-mari. En Suisse, on vit encore dans une société où l’autorité parentale est généralement confiée à la mère lorsqu’il y a divorce, et lorsqu’elle est confiée au père, il arrive parfois que la mère le supporte relativement mal et en arrive à soustraire les enfants à l’autorité parentale de son ex-conjoint. Et c’est une infraction qui est plus souvent commise par les femmes que par les hommes.
Pour toutes les autres infractions, y compris la circulation routière, et même en contrôlant par le nombre de kilomètres parcourus, les femmes conduisent mieux que les hommes sur la route et elles commettent moins de crimes que les hommes de manière générale et elles en commettent de moins graves lorsqu’elles en commettent. Donc on voit qu’il y a effectivement une différence importante entre les hommes et les femmes.
Alan : On n’a pas eu le temps d’entrer dans le détail du profil type du criminel mais on sait que ça correspond à certains critères comme Xavier l’a évoqué. En général, plutôt un homme jeune, de milieu socio-économique défavorisé et âgé de 15 à 25 ans. Or, les politiques sécuritaires ont tendance à stigmatiser telle ou telle catégorie de personnes, souvent les étrangers ou les chômeurs. Finalement, tout cela est parfaitement inutile. J’ai bien compris ?
André Kuhn : Çà dépend de ce que l’on cherche comme utilité. Plus qu’inutile, il aurait mieux valu dire que c’est erroné. C’est erroné parce que ça me semble un tout petit peu une solution de facilité : « la criminalité, c’est les autres ! » ou « elle se trouve chez les autres ! ». Les autres, c’est qui ? C’est les jeunes, c’est les étrangers, c’est les chômeurs. Donc voilà ce qu’on va retenir du profil du criminel.
Mais j’aimerais quand même revenir sur cette idée d’étranger dans la criminalité. Je prends tout d’abord un exemple un petit peu idiot, pour essayer d’expliquer ensuite l’étranger. Nous savons aujourd’hui, très clairement, que les adultes de plus de 175 cm commettent beaucoup plus d’infractions que les adultes de moins de 175 cm. C’est très clair. A partir de là, on peut se dire qu’on va faire une politique criminelle qui consisterait à couper les jambes des gens les plus grands. Mais si on y réfléchit un tout petit peu plus, on observe que les gens de plus de 175 cm sont majoritairement des hommes. Et les gens de moins de 175 cm, majoritairement des femmes. Et donc, c’est la différence homme/femme qui est significative ; ce n’est évidemment pas la taille qui va jouer un rôle dans l’explication de la criminalité.
Pour les étrangers, c’est exactement la même chose. La variable « étranger », comme la variable « taille » dans la relation précédente, est complètement contenue dans les variables « sexe », « âge », « niveau socio-économique » et « niveau de formation ». Et lorsqu’on explique la criminalité par ces 4 variables, et bien la couleur du passeport n’explique plus rien du tout. Si on comparait des populations comparables, c’est à dire des jeunes hommes étrangers à des jeunes hommes suisses, on observerait exactement le même niveau de criminalité. Et pourquoi est-ce-qu’on trouve une sur-représentation des étrangers ? C’est tout simplement parce que la population migrante (dans tous les sens : vers nos pays ou de nos pays) est principalement constituée de jeunes hommes, et c’est justement la catégorie des gens les plus criminogènes et c’est donc ceux-là qui vont commettre des infractions à l’étranger.
Alan : Donc on est dans une situation typique d’un biais statistique en fait. On regarde les chiffres de travers, on leur fait dire ce qu’on a envie de dire avant de lancer les propositions de solutions.
André Kuhn : Voilà, c’est ça mais ce n’est pas un biais statistique, parce que la statistique montre des choses. Le problème est un problème d’interprétation : c’est un biais d’interprétation de la statistique.
La statistique nous montre clairement que « les hommes plus que les femmes », « les jeunes plus que les vieux », « les pauvres plus que les riches »… Tout ça est assez clair. Tout ça a des explications aussi, il y a des explications à ces phénomènes. Mais la couleur du passeport n’explique absolument rien de la criminalité lorsqu’on considère les autres variables d’abord :sexe, âge, niveau de formation et niveau socio-économique.
Xavier : En fait, on est typiquement dans le cas d’un indicateur qui n’était pas adéquat.
André Kuhn : Exactement. Comme lorsqu’on prend la taille pour mesurer la criminalité et qu’on a la taille des 175 cm qui serait une sorte de limite au delà de laquelle il ne faudrait pas monter sinon on deviendrait criminel.
Xavier : Ok, c’est extrêmement intéressant.
Alan : On aime bien déconstruire les mythes dans Podcast Sciences. Vous venez d’en déconstruire un tenace.
André Kuhn : Je suis bien content.
Xavier : L’approche sociologique du phénomène criminel, telle que vous la faites, ne laisse-t-elle pas de nombreux cas de côté ? N’y a-t-il pas des criminels nés ? Et qu’en est-il des aspects de la psychiatrie de la criminalité ?
André Kuhn : Quand on parle du criminel né, on entre dans de très vielles conceptions de la criminalité; on remonte à l’origine de la criminologie, puisque c’est de là que c’est parti : caractériser ces gens qui commettaient des infractions. On a fait des études génétiques, on a fait des études sur le faciès des gens : les oreilles décollées, le nez un peu plus ouvert, les lèvres d’une certaine sorte. On parle de la bosse des maths mais il y a aussi la bosse du crime qu’on peut détecter sur une tête, etc. Ça fait partie de l’histoire de la criminologie, et cette histoire n’est jamais morte. On continue aujourd’hui à envisager qu’il pourrait éventuellement exister une sorte de gène criminel. Certains vont même jusqu’à envisager le gène de la victime, « la victime née ». Tout ça existe dans la science, et finalement, depuis le temps que l’on cherche, on n’a jamais rien trouvé de très clair. On s’est mis d’accord sur l’idée d’un éventuel terrain favorable : on nous dit que certaines personnes ont un « terrain favorable » au développement de certaines pathologies, pathologies qui pourraient éventuellement être criminelles.
Et à partir de ce moment là, on pourrait partir de l’idée qu’il pourrait y avoir des pathologies, mais en bout de course, ce terrain favorable ne va pas s’exprimer chez chacun. Il y a des gens qui auront le terrain favorable mais qui ne deviendront pas, ni malade, ni criminel, et il y en a d’autres qui ont le terrain favorable et qui deviendront éventuellement malade ou criminel. Ce qui expliquera le passage du terrain favorable au crime lui-même restera une variable à caractère sociologique. C’est la sociologie qui permettra d’expliquer pourquoi certains qui avaient le terrain favorable ne l’ont pas développé alors que d’autres qui l’avaient l’ont développé.
Tout ça me fait penser au vieux débat entre les rousseauistes qui partent de l’idée que l’homme naît bon et que la société le pervertit, et les gens qui pensent plutôt comme des psychiatres et qui disent que l’homme naît plutôt mauvais, avec plein de pulsions et qu’ensuite la société sert à canaliser les pulsions. Alors, que la société serve à canaliser les pulsions ou qu’elle serve à pervertir un individu, ça reste la société qui fait quelque chose, et cette étude-là est une étude à caractère sociologique. C’est la raison pour laquelle la sociologie a une place aussi importante dans la criminologie.
Alan : Ok, alors on va laisser de côté la question des prédispositions génétiques au crime, et on va regarder les conditions environnementales qui permettent le crime. Vous citez une étude hollandaise qui a trouvé que le risque de vol de vélo est deux fois plus élevé lorsqu’il est situé devant un mur couvert de tags, plutôt que devant un mur propre. Qu’est ce que ça nous apprend, que le crime entraîne le crime ?
André Kuhn : Oui, on peut le dire comme ça. On peut le dire aussi autrement, en affirmant que c’est l’occasion qui fait le larron. On a des murs tagués qui vont laisser penser aux passants que les vélos qui sont devant ce mur ne sont probablement pas très surveillés et donc qu’il pourrait éventuellement en prendre un. Alors que le même mur propre, le même vélo sera considéré comme intouchable parce que garé devant un endroit qui est probablement sous surveillance parce qu’il est propre. Tout ça découle d’une théorie qui est celle des « broken windows », des « carreaux cassés », théorie vérifiée par des observations révélant que nous avons tous tendance à endommager d’avantage ce qui l’est déjà, alors que quelque chose qui est tout propre, on ne l’endommagera plus.
Quand vous avez eu des invités à la maison et que vous avez laissé votre tas de vaisselle dans l’évier, et bien le matin en vous levant, votre tasse à café, vous allez simplement la poser sur le tas de vaisselle et vous allez détériorer encore un petit peu plus votre cuisine. Alors que si vous aviez fait la vaisselle le soir après le départ de vos invités, vous auriez lavé et rangé votre tasse à café immédiatement. Ce sont des logiques psychologiques qui font que l’état des choses va inciter des gens à commettre ou à ne pas commettre une infraction.
Il suffit aussi de vous poser la question de savoir où vous allez faire uriner votre chien : est-ce-que vous allez le faire uriner contre le mur du voisin de gauche qui est tout propre, tout blanc, parce qu’il vient de le repeindre, ou le mur du voisin de droite qui est détérioré et sur lequel il y a un certain nombre de tags ? Logiquement, vous allez faire uriner votre chien là où la chose est déjà détériorée. Et cette logique-là, le criminel l’a aussi. On l’a tous, et le criminel l’a aussi. Le criminel potentiel, que nous sommes d’ailleurs, l’a aussi. C’est clair que pour bon nombre d’infractions, on peut affirmer que c’est l’occasion qui va créer le larron.
Et cela ouvre d’ailleurs une perspective de prévention très intéressante, qu’on appelle la prévention situationnelle, qui tente de travailler sur les occasions de commettre des infractions. Parce que si on diminue les occasions de commettre des infraction, il se pourrait qu’on diminue les larrons.
Xavier : C’est intéressant ça. Ça veut dire qu’on peut diminuer un certain nombre de crimes juste en faisant des aménagements. Mais est-ce-qu’il n’y a pas d’autres moyens d’éviter que des crimes ne soient commis ? Par exemple, est-ce-que certaines peines peuvent avoir des valeurs d’exemple, qui permettraient de les éviter ? On sait par exemple que toutes les études montrent que la peine de mort aux États-Unis n’a aucun effet dissuasif. Faut-il comprendre qu’aucune peine n’a jamais d’effet dissuasif ? Avez-vous une théorie là-dessus ?
André Kuhn : Oui, là aussi, on a une longue histoire de la théorie de l’effet dissuasif par rapport à la sévérité des peines. Tout d’abord on croyait que tout ça était linéaire, que plus on était sévère, plus on allait dissuader les gens de commettre des infractions, et cela de manière linéaire. On s’est rendu compte au 18ème siècle que tout ça était probablement faux et que la courbe n’était probablement pas du tout linéaire, parce qu’au début de la courbe, les choses seront plutôt plates, dans le sens où, qu’on vous mette 1 centime ou 10 centimes d’amende, ça n’augmentera absolument pas l’effet dissuasif alors que vous avez multiplié par 10 votre peine. Alors que si vous passez de 100 à 1000, que ce soit des francs suisses, des euros ou des dollars, vous allez probablement avoir un effet dissuasif un peu plus important. Puis ensuite, tout en haut de l’échelle, lorsque vous mettez 10 millions ou 100 millions d’amende à quelqu’un, là encore il n’y aura plus de différence puisque ce sera la faillite assurée pour chacun. Finalement, tout ça n’est pas linéaire.
Puis, les études sur la peine de mort, puisque vous les mentionnez, nous ont montré quelque chose de très intéressant. Parce que non seulement elles nous ont montré que la prévention générale, c’est à dire la dissuasion par la sévérité de la peine, la sévérité extrême de cette peine de mort, n’augmentait pas l’effet dissuasif par rapport à une peine privative de liberté d’une durée relativement longue, mais en plus de cela, on a pu voir que non seulement cela ne dissuadait pas les gens mais que ça les encourageait à commettre des infractions.
Dans les Etats américains qui ont réintroduit la peine de mort à la fin des années 80, en regardant le taux de criminalité 10 ans avant et 10 ans après la réintroduction de la peine de mort, on a pu observer que les crimes violents sont plus nombreux après la réintroduction de la peine de mort qu’avant son existence. C’est assez incroyable. Alors que dans les états voisins où on n’a pas touché à la peine de mort, rien n’a bougé en termes de criminalité. Donc en fait, la peine de mort a augmenté la criminalité par un effet de brutalisation.
C’est à dire que l’Etat montre l’exemple et désinhibe le citoyen. Si l’Etat montre l’exemple et tue des gens, pourquoi pas moi puisque je me fais cambrioler ? Dans ce sens, on a observé une augmentation des crimes violents dans les Etats qui ont réintroduit la peine de mort.
Cette première recherche, qui a été confortée par d’autres qui ont confirmé cette tendance à ce qu’on appelle la brutalisation, ouvre aujourd’hui aux criminologues un tout nouveau pan de recherche, puisqu’on se rend compte maintenant qu’à un moment donné dans l’échelle des peines, la sanction va augmenter la criminalité plutôt que la diminuer. Mais on ne sait encore pas aujourd’hui où se situe le point de rupture. On pourrait imaginer que 10 ans de prison fasse augmenter la criminalité, plutôt qu’elle ne la fasse diminuer, par rapport à une peine de 5 ans de prison. On ne le sait pas puisqu’on n’a jamais imaginé que l’effet dissuasif pouvait redescendre avec la gravité de la peine. On a toujours considéré qu’il allait monter ou se stabiliser à un certain niveau, mais qu’il redescendrait, ça, on n’y avait jamais pensé. Enfin… On y avait pensé mais on ne l’avait jamais démontré. Et ces recherches sur la peine de mort, qui nous le démontrent, ouvrent aujourd’hui des nouvelles hypothèses de recherche qui sont de se poser la question de savoir « jusqu’où sommes-nous tous peut-être brutalisés par notre système étatique ? ».
Pourquoi les parents, dans notre société, enferment leurs enfants dans leur chambre quand ils font une bêtise ? Et bien, c’est peut-être parce que ce qu’on appelle normalement une séquestration (c’est comme ça que l’appelle le Code Pénal) est autorisé, parce que l’Etat fait la même chose pour résoudre ses propres conflits avec les crimes.
Xavier : Joli mythe démonté aussi.
Alan : Décidément… On a parlé de la peine de mort, on ne peut pas ne pas penser à Robert Badinter, que vous citez justement dans votre ouvrage, lorsqu’il nous enjoignait tous à avoir l’honnêteté d’admettre que notre justice est une justice de prison. C’est vrai que c’est frappant : celui qui détruit un McDo ou qui viole une adolescente, brisant sa vie à tout jamais, se voit infliger le même type de peine, en tout cas de même nature : c’est toujours la prison alors qu’il s’agit de crime de natures très différentes, avec des motivations extrêmement différentes et surtout des conséquences très différentes. Est-ce-qu’il n’existe pas aujourd’hui d’autres réponses que la prison ?
André Kuhn : Il en existe d’autres mais elles sont relativement rares, c’est à dire qu’il n’y en a pas tant que ça. Aujourd’hui c’est soit une peine à caractère pécuniaire, soit un travail à fournir (on appelle ça du travail d’intérêt général), soit une surveillance particulière d’un individu, soit des arrêts domiciliaires. Ce sont des sanctions qui existent, pas forcément dans tous les pays mais on les trouve à certains endroits. Et il y a la prison.
En fait, la prison est une sorte de vestige du 16ème siècle que nous utilisons aujourd’hui encore en pensant que, grâce à ça, on arrivera à résoudre un problème, alors que la prison est probablement plus un problème en soi, qu’elle ne permet de résoudre les problèmes pour lesquesl elle a été créée.
Et cette prison qu’on utilise aujourd’hui comme quasi-réponse unique, en tout cas comme réponse principale à la criminalité, fait du droit pénal une sorte d’objet qui a un retard énorme sur d’autres sciences. Pensez à la médecine et au temps où la pénicilline était le seul médicament pour soigner tous les maux : ce temps-là est révolu. On a développé toute une série de médicaments différents pour des maux différents. Et bien en droit pénal, on n’en est pas encore là, on est loin de là puisqu’on considère qu’enfermer va tout simplement résoudre le problème.
Alors que le problème, pour le résoudre, devrait être pris en charge de manière personnalisée, si bien que la sanction elle-même devrait être hautement personnalisée pour arriver à faire en sorte que l’individu, une fois qu’il aura subi cette sanction personnalisée, puisse à l’avenir vivre en liberté sans commettre d’infraction.
Alan : Dans un tout autre registre, est-ce-que vous pouvez nous parler du poids des traditions religieuses dans la conception de la justice que se fait une société ? Si on pense aux trois religions abrahamiques, elles font l’apologie, à un moment ou à un autre de leur récit, de la loi du Talion qui dit « œil pour œil, dent pour dent, esclave pour esclave, femme pour femme », etc. Le poids de ces traditions doit bien avoir un impact culturel, sociétal, organisationnel à un moment donné.
André Kuhn : Alors on en revient à ce qu’on disait au début : la criminalité est une construction humaine, la réaction sociale au crime aussi, et finalement la religion fait partie de la culture de certaines sociétés. Et il va de soi que la religion aura un effet sur la conception que l’on va avoir de la criminalité et des sanctions à appliquer.
Il y a des religions, des textes religieux, qui considèrent que les textes divins sont des textes de loi pénale. Donc si la loi pénale devient divine, évidemment l’être humain, l’homme, ne pourra pas la modifier. Quand on vit dans cette conception-là, il va de soi que l’on va appliquer certaines peines qui pourraient, dans certaines sociétés qui se disent un peu plus modernes, être considérées comme un peu rétrogrades.
Mais la société judéo-chrétienne n’est pas en reste puisque nous considérons aujourd’hui encore, et depuis bien longtemps, que le travail est sacro-saint. Celui qui sait travailler ou celui qui a un travail est socialisé. Celui qui n’a pas de travail est une personne déviante, voire criminelle. Je ne parle pas ici du chômeur comme étant un criminel mais par contre on va forcer les gens à travailler dans un établissement pénitentiaire à titre de sanction, parce qu’on considère que le travail est re-socialisant, ou est un élément de re-socialisation. Alors que c’est une conception très judéo-chrétienne.
Vous parliez du Talion tout à l’heure, qui se trouve effectivement dans bon nombre de textes religieux. Il ne faut jamais oublier qu’à l’époque où ces textes ont été écrits, la loi du Talion était un progrès. Le droit pénal a fait un certain nombre de progrès. La loi du Talion disait « la vengeance doit se restreindre à 1 pour 1 ». Un œil pour un œil. Et non pas les deux yeux pour un seul œil. Parce qu’auparavant, on en était encore à une société qui se vengeait jusqu’à 10 fois autant que le crime initial. Donc en fait, pour un homme abattu, on se faisait abattre 10 hommes dans son clan. Et cela a été réglementé en disant qu’on ne pourrait pas aller plus haut que « 1 pour 1 ». Donc ça a été un progrès.
Ce progrès s’est poursuivi par la suite et on a considéré que « un œil pour un œil » n’était peut-être pas très intelligent. Gandhi disait d’ailleurs « qu’œil pour œil entraînerait une société aveugle » et il avait probablement raison. Donc ce qu’on a fait, plutôt que d’échanger un œil contre un œil, on a considéré qu’un œil valait quelque chose d’autre : soit une peine d’argent, soit éventuellement une peine de prison. Alors on a commencé à faire des relations entre l’infraction et non plus une contre-infraction identique, mais quelque chose d’un peu différent qui a été appelé « sanction pénale » dans notre système. Donc on voit bien qu’il y a une influence de la religion sur ce que l’on considère comme étant des crimes.
L’homosexualité qui était un crime à une époque où la religion avait une importance plus grande qu’à notre époque, a perdu sa caractéristique de crime lorsque l’aspect religieux est devenu moins pressant dans ce domaine. Donc on voit qu’il y a une relation, mais qui est simplement une relation culturelle : notre définition de la criminalité est liée à la culture dans laquelle nous vivons. Et il y a des cultures très différentes de la nôtre en matière de criminalité et en matière de réaction sociale au crime.
Xavier : Puisque vous le mentionnez, justement, on est baigné dans ce monde judéo-chrétien et on a une bonne idée de ce qu’est la justice chez nous. Mais est-ce-que vous avez des exemples d’autres sociétés qui ont des systèmes fondamentalement différents du nôtre ?
André Kuhn : Oui, il existe plusieurs manières de faire justice dans le monde. Il y en a deux principales.
La première est celle que nous connaissons : elle part de l’idée que lorsqu’il y a des intérêts individuels qui se rapprochent un petit peu trop ou qui se superposent, la justice va intervenir à l’aide de son glaive. Elle va trancher le litige, elle va mettre les positions des uns et des autres sur une balance qu’elle va essayer d’équilibrer et elle va nous imposer cette solution équilibrée. C’est ce que j’appelle la justice du glaive.
Souvent, cette justice du glaive crée des mécontents, que ce soit celui qui s’est fait sanctionner parce que c’est un peu trop, ou celui qui a été victime parce que la sanction n’est pas assez importante. On voit que cela crée du mécontentement.
Il y a une autre manière d’envisager la justice : elle part de l’idée que l’infraction est quelque chose qui vient déchirer le tissu social. Le tissu social se déchire et que va faire la justice, quel sera le rôle de la justice ? Et bien ce ne sera pas de prendre le glaive et d’achever le tissu social, bien au contraire. Ce sera de prendre une aiguille et un fil et d’essayer de recoudre ce tissu social avec l’aide des personnes concernées, c’est à dire la victime et l’auteur. On observe que lorsqu’on pratique ce genre de justice-là, par l’intermédiaire de la médiation ou des cercles de sentence (il y a différentes manières de la pratiquer à travers le monde, surtout en Amérique du Sud et en Afrique, c’est là qu’on trouve le plus ce genre de conception de la justice), on observe qu’on est dans une situation où les gens sont plutôt gagnants ou sont plutôt contents. On est dans une situation win/win, voire win/win/win puisque non seulement l’auteur et la victime sont contents et ont l’impression d’avoir participé à la résolution de leur conflit, mais la société est gagnante aussi puisque les gens qui y vivent sont contents.
Et on peut illustrer ça par une parabole : la parabole de l’orange. Lorsque 2 personnes se battent pour une orange, que va faire le juge de chez nous, avec son glaive ? Il va tout simplement trancher l’orange en 2, il y aura 2 moitiés et il va donner une moitié à chacun des protagonistes.
Dans une autre forme de justice, le juge, le médiateur, va demander aux parties « pourquoi vous voulez l’orange ? ». Et il va peut-être se rendre compte que l’un des 2 veut faire un gâteau et a besoin de la pelure, du zeste, alors que l’autre veut faire un jus et a besoin de la pulpe de l’orange. Il va donc partager en la faisant peler et il va donner la pelure à l’un et le centre du fruit à l’autre. Et tout le monde sera content.
Donc on voit bien que le fait d’essayer de recoudre le tissu social avec les protagonistes plutôt que de leur imposer une solution étatique est une autre manière de faire justice et ça marche très bien là où c’est appliqué.
Xavier : Intéressant, très intéressant. Pour terminer, j’aime bien la dernière question de votre livre « sommes-nous finalement tous des criminels ? »
André Kuhn : Alors, si on définit la criminalité comme étant la commission d’une infraction, la réponse est clairement oui : nous commettons tous, tous les jours, des infractions puisque nous prenons une voiture et roulons un peu trop vite, nous traversons la route à côté des passages cloutés, nous ne laissons pas traverser quelqu’un qui veut traverser la route sur un de ces passages lorsqu’on est dans une voiture, etc. On enfreint régulièrement, tous les jours, des règles sociales qui sont sanctionnées normalement d’une sanction pénale.
On ne se fait pas attraper pour toutes les infractions que l’on fait, heureusement parce que sinon ça fait longtemps que le droit pénal n’existerait plus. Mais lorsqu’on définit la criminalité comme étant le simple fait d’enfreindre la loi pénale, il faut bien admettre que nous sommes tous des criminels. Et si on devait, au contraire, définir la criminalité comme étant quelque chose de très particulier (c’est celui qui tue un autre, qui viole quelqu’un), si on ne pense qu’à cette criminalité-là, alors on devrait avoir en contrepartie l’honnêteté d’admettre que cette criminalité n’est pas très importante en terme de nombre. Évidemment, elle est destructrice pour celui à qui arrive une telle infraction – comme je disais avant, chaque victime est une victime de trop – mais il n’en reste pas moins qu’il faudrait arrêter de dire « les jeunes font du bruit », « les jeunes roulent trop vite »… Non, ce n’est pas comme ça que ça se passe.
Soit on dit « les gens roulent trop vite et j’en fais partie », et on est tous des criminels, soit on ne considère pas que rouler trop vite fasse partie de la définition de la criminalité, et à ce moment-là, on est aussi obligé d’admettre que ces jeunes, à qui on attribue tous les maux de la société, ne sont pas si mauvais que ça. Et que finalement, des crimes, il n’y en n’a pas tant que ça dans notre société.
Donc tout est une question de définition. Le problème est que nous vivons dans une société où nous n’appliquons pas la même définition du crime à nous-même qu’aux autres. Lorsque quelqu’un d’autre roule trop vite, c’est un criminel, mais quand moi je le fais, « c’est parce que j’étais pressé… et puis c’est très rare… et puis je n’ai pas roulé si vite que ça… ». Voilà le fonctionnement de chacun de nous, et c’est bien là qu’est tout le problème de la perception de la criminalité : on l’aperçoit toujours chez les autres et on n’aperçoit jamais la sienne.
Alan : Et bien ce sera le mot de la fin pour cette interview. Un immense merci. Une dernière question peut-être… Comment peut-on faire si on souhaite en savoir un peu plus sur la criminologie ?
André Kuhn : Alors il y a des sites internet qui sont très instructifs, il y a pas mal de portails internet sur le crime. Il y a bon nombre de livres introductifs sur la criminologie. Donc on trouve beaucoup de choses sur la criminologie.
Je dirais plutôt qu’il faut en éviter certaines ! Il faut absolument éviter, si on veut savoir quelque chose d’objectif sur la criminalité : les romans policiers, les médias – sauf le vôtre évidemment (je plaisante). Et puis il faut essayer d’éviter tous les livres qui ne présentent qu’un cas qui est généralement une anecdote à l’intérieur de l’ensemble de la déviance (un cas n’est toujours qu’une anecdote). Le pire, ce sont les gens qui font de leur personne une sorte de cas central : « moi, monsieur machin, grand profiler, je peux vous dire que de la criminalité, il y en a tout plein ». Tout ça, ce n’est absolument pas scientifique donc c’est ce qu’il faut absolument éviter si on veut en savoir un tout petit plus sur la criminalité et sur la criminologie.
Alan : Merci du conseil. On va le suivre! Merci beaucoup pour cette interview, c’était vraiment très intéressant.
André Kuhn : Merci à vous pour cette interview, c’était très intéressant aussi de mon côté.
Plusieurs options pour écouter l’interview à la fin de la note de l’émission
Emission co-animée par Xavier Agnès, un tout grand merci à lui
L’invité de la semaine: André Kuhn
Intro de l’émission:
“André Kuhn, vous êtes Professeur de criminologie et de droit pénal aux Universités de Lausanne et de Neuchâtel (en Suisse). Vous avez une double formation de juriste et de criminologue et vous avez exercé de nombreux métiers: juge d’instruction, directeur scientifique d’un institut de sondage, collaborateur scientifique à l’Office fédéral de la justice, directeur du Centre de formation continue de l’Université de Lausanne. C’est déjà très impressionnant, mais je ne vais pas arrêter là mon énumération: vous avez également été expert scientifique auprès du Conseil de l’Europe (notamment pour élaborer une recommandation visant à diminer la population carcérale) et expert auprès de l’Institute for Crime Prevention and Control (affilié à l’ONU).
Aujourd’hui, vous êtes entre autres:
- Expert scientifique auprès de la délégation dirigeant l’Observatoire de la sécurité de la Ville de Lausanne ;
- Membre du groupe d’experts sur la statistique criminelle de l’Office fédéral de la statistique ;
- Membre de la commission fédérale des projets pilotes auprès de la section “Exécution des peines et mesures” de l’Office fédéral de la justice ;
- Membre de la Commission de dangerosité du canton de Neuchâtel…
Et ce soir particulièrement, vous avez trouvé le temps de répondre à l’invitation de Podcast Science, vous ne pouvez pas savoir à quel point ça nous fait plaisir. Merci beaucoup!”
(Malheureusement pas de retranscription de l’interview, à moins que quelqu’un se porte volontaire, voir l’appel de Xavier plus bas…)
Update du 8 septembre 2011:
Retranscription de l’émission
Un immense merci à Draculito pour son initiative et son travail: retranscription intégrale de l’émission disponible en ligne
Retour sur l’émission de la semaine passée
Mea culpa d’Alan pour avoir une fois encore tout mélangé: la vitesse de collision de deux voitures lancées à 60 km/h n’est bien sûr pas de 120 km/h. Merci à Grindaizer et Xavier Agnès qui a réagi encore plus vite: L’énergie cinétique dépend du carré de la vitesse. La formule complète dans le commentaire de Grindaizer…
Quelques annonces
- Petite pause estivale de 15 jours. On se retrouve la 1e semaine d’août si tout va bien.
- D’ailleurs, tant qu’à faire, on vous annonce déjà une 2e petite pause en septembre, les semaines du 5 et du 12.
- Plein de nouvelles suite notre visite du CERN, des photos, une tagline, des priorités pour les prochains sujets… On vous raconte tout ça après les vacances.
- Et pour ceux qui se demandaient: notre ami Anh Tuan est bien vivant. Il s’est fait embarquer dans un road trip en Espagne, d’où son silence radio et son absence très remarquée au CERN.
Appel à coup de main
C’est une excellente idée de Xavier: quelqu’un serait-il/elle prêt(e) à nous donner un coup de main en retranscrivant l’interview d’André Kuhn pour la mettre en ligne sur le site? Ce serait formidable ![]()
Intéressé(e)? N’hésitez pas à vous manifester via le formulaire de contact du site. Merci!
Last but not least: la quote de Mathieu (lue cette semaine par Xavier)
“L’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence”.
Auteur inconnu mais citée par André Brahic dans un épisode de la Tête au Carré
Bonnes vacances si vous en avez et un bel été à toutes et à tous!
Cette semaine, nous avons le plaisir de recevoir Laurent Miéville, Docteur en physique spécialisé dans la supraconductivité et spécialiste en partenariats Publics-Privés au service de l’innovation. Il dirige le service Unitec de l’Université de Genève, véritable passerelle entre les chercheurs et les entreprises, au service de l’innovation.
Un immense merci à Laurent de nous avoir accordé cet entretien tout à fait passionnant et merci aussi à Olivier Tripet qui nous a mis en contact et sans qui cet épisode ne se serait pas fait!
Sinon, petits retours sur les épisodes précédents:
L’évolution tout d’abord
- Pierre Kerner (who else?) met le doigt sur un manquement sérieux dans l’introduction d’Alan sur l’évolution dans un commentaire bien inspiré dont il a le secret;
- D’ailleurs, nous vous invitons à lire les différents commentaires sur cette émission-là, tous très constructifs à ce stade (pas encore de détracteurs dans la conversation)
La lumière ensuite:
- Marco et Mathieu ont fini par dénicher la réponse à la question de Pierre (encore lui
) sur la vie et l’oeuvre du photon lorsqu’il rencontre un électron:
La contribution de Marc:
1) Source: http://photo.geneste.free.fr/technique/lum/lalumiere.html
Nous pensons tous que la réflexion est simplement la déviation des ondes électromagnétiques incidentes. Mais ce n’est pas le cas au niveau atomique. La réflexion doit plutôt être considérée comme une absorption suivie d’une ré-émission sans perte d’énergie.
2) Source: Livre Feynman: Lumière et matière, une étrange histoire
Voici des extraits choisi (contexte: l’expérience décrite est l’émission d’une source de lumière sur une plaque de verre, et un détecteur mesure la lumière réfléchie par cette plaque de verre)
“J’ai parlé de réflexion de la lumière par les faces avant et arrière de la lame, mais c’était pour simplifier et rendre les choses plus facile au début. En fait, la lumière n’est en rien affectée par les surfaces. Un photon incident est diffusé par les électrons des atomes à l’intérieur du verre, et c’est un nouveau photon qui parvient dans le détecteur”
[...]
“La réflexion partielle n’est finalement rien d’autre que la diffusion de la lumière par les électrons dans le verre”
Sinon voici un autre extrait qui est intéressant également:
“Et maintenant je vous présente les trois séquences de base qui donnent naissance à tous les phénomènes lumineux et électroniques:
- Séquence 1: un photon va d’un endroit à un autre
- Séquence 2: un électron va d’un endroit à un autre
- Séquence 3: un électron émet ou absorbe un photon”
Puis plus tard: “Ainsi donc, tous les phénomènes[...] mentionnés dans les deux premières conférences, comme la réflexion partielle, le “ralentissement” de la lumière dans l’eau et le verre, etc…, s’expliquent de façon plus détaillée si l’on fait simplement appel aux trois séquences de base – trois séquences qui expliquent d’ailleurs en fait presque tout (à part la radioactivité et la gravitation) On a du mal à croire que l’immense diversité de la Nature résulte presque uniquement des monotones combinaisons répétitives de trois séquences de bases seulement. Mais c’est pourtant vrai!”
Et celles de Mathieu:
3) Source: http://forums.futura-sciences.com/physique/155352-photon-immateriel.htmlle photon arrive et est capturé par un électron, puis cet électron très rapidement émet un autre photon de même direction et de même énergie que le premier. Le premier photon n’a pas traversé, mais son énergie et l’information qu’il véhiculait ont, elles, traversé. Or ce qu’on appelle la lumière c’est plutôt l’énergie et l’information portées par les photons que les photons eux-mêmes.
C’est un peu comme une chaîne orale, où chacun répète à son voisin de gauche ce que lui a dit son voisin de droite: l’onde sonore n’a pas pas “traversé” la rangée, mais le message, lui, a bien traversé.
4) Source: http://www.physicsforums.com/showthread.php?t=285894
the incoming photon is absorbed by an electron in the mirror, and then re-emitted almost immediately. Whether you consider this to be “the same” photon or not I suppose is up for personal interpretation.
Plugs
Deux petits plugs culturels:
- Le premier en rapport avec la supraconductivité justement, si vous êtes sur Paris:Journée de la supraconductivité au musée des Arts et Métiers
le samedi, 18 juin 2011 au Musée des Arts et Métiers, 60 rue Réaumur, 75003 Paris. “Vivez l’expérience Supra ! “
“A l’occasion du centenaire de la découverte de la SUPRAconductivité, venez découvrir les propriétés fascinantes des SUPRAconducteurs et leurs applications industrielles: 100 ans après sa découverte, les chercheurs des universités Pierre et Marie Curie, Paris Diderot, Paris-Sud, de l’ESPCI ParisTech, de l’ENS et du CNRS vous font vivre les grandes expériences de la supraconductivité et vous projettent dans une technologie fascinante…”
Entrée libre de 10h à 18h, 60 rue Réaumur, Paris IIIème, programmation accessible à un large public : Stands enfants, Animations, Expériences, Conférences… - S’il est plus facile de vous rendre à Morges (en Suisse) qu’à Paris, c’est la fête de la musique et Ferraille, le groupe dont Xavier Agnès est le bassiste, présente PHI, son nouveau spectacle, une “performance poétique et musicale”, à Morges le samedi 18 juin 2011 à 18h30 : http://www.facebook.com/event.php?eid=212793675417858 , http://www.morges.ch/view.asp?DomID=551
Last but not least…
La quote de Mathieu
Par l’expérience, la connaissance – Kamerlingh Onnes (qui a justement découvert la supraconductivité)
Prochain enregistrement le 22 juin. D’ici là, une excellente semaine!
L’interview de la semaine
Cette semaine, nous avons la chance de recevoir – ou plutôt d’être reçus – par quelqu’un d’extrêmement intéressant, aux facettes multiples et complètement improbables. Nous avions envie de faire sa connaissance depuis un moment et Alan a eu la chance de se trouver à ses côtés, chez lui, à New York, sur Roosevelt Island, au milieu de l’East River, entre Manhattan et le Queens.
Pour certains, notre invité est le prolifique Dr Pierre Kerner, éminent chercheur en génétique évolutive, auteur de nombreux papiers aux titres impossibles (au hasard: “Origine et diversification de la famille de gènes basiques hélice-boucle-hélice chez les métazoaires: apports de la génomique comparative” ou encore “Histoire évolutive des gènes Iroquois/Irx chez les métazoaires”)
Pour d’autres (probablement la majorité), il est le génial Taupo, créateur et auteur principal du blog le plus funky de la planète après Boing Boing, j’ai nommé “Strange Stuff and Funky Things” (le blog est en français, et si vous ne le connaissez pas il est urgent de lui rendre une petite visite.) De l’aveu de son créateur, vous y trouvez “votre dose quotidienne d’évènements étranges, de faits surprenants, de choses incroyables!” http://www.ssaft.com/
Non seulement les sujets sont aussi décalés que passionnants, mais ils sont également remarquablement écrits! Avec finesse, humour, beaucoup d’esprit et c’est non seulement très intelligent, mais encore à la portée de tous, vraiment. Un modèle de vulgarisation!
Il s’agit d’un scientifique brillant doublé d’un poète marrant. On aurait bien aimé qu’il soit moche ou désagréable… Pour compenser… Mais bon, c’est mal barré alors on va conclure cette petite intro autrement, en indiquant par exemple que Pierre/Taupo nous aime bien et prend souvent la peine de commenter nos émissions pour apporter des précisions, ajouter ses trouvailles personnelles (souvent complètement funky, comme son blog) ou alors carrément pour nous enguirlander quand nous racontons n’importe quoi.
Podcast Science est sans doute le seul podcast amateur revu et corrigé par des pros, nous avons de la chance.
Un immense merci à lui de s’être prêté au jeu de l’interview.
Les liens évoqués pendant l’émission:
- Le dossier de Taupo sur les peluches de nombril
- Strange Stuff and Funky Things, le blog
- Taupo sur Twitter : @pierrekerner
- La page Facebook de Strange Stuff and Funky Things
- C@fé des Sciences
- Strip Science (adresse du groupe de discussion)
- Agoravox
- Même Esprit, le blog de Stéphane et de ses potes
- Le blog d’Alain Prunier, illustrateur des futures aventures de Taupo
La quote de la semaine de Mathieu
Soufflée ce mois-ci par Pierre Kerner justement:
“Our brains have evolved to the point where we are capable of rebelling against our selfish genes. The fact that we can do so is made obvious by our use of contraceptives” Richard Dawkins
Traduction libre: “Nos cerveaux ont évolué au point d’être capables de se rebeller contre nos gènes égoïstes. Cela est rendu évident par notre utilisation des contraceptifs” Richard Dawkins
Bonne écoute!
Prochain enregistrement le mercredi 8 juin 2011













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