Cette semaine ce sont Nico, Xilrian et Alan qui, en ces temps d’élection, remettent en question la démocratie.

Un épisode complétement renversant!

Dossier d’Alan: Pourquoi vote-t-on à gauche ou à droite?

Dossier de Nico: Les modes de scrutin à la moulinette des mathématiques

Dossier de Xilrian (David): Tirages au sort et décisions collectives

Une nouvelle illustration de Lucile: un nouveau système de scrutin

Les quotes de cette semaine:

  • ” La démagogie est à la démocratie ce que la prostitution est à l’amour. ” – Georges Elgozy
  • “It has been said that democracy is the worst form of government except all the others that have been tried.” – Winston Churchill
  • “The best argument against democracy is a five-minute conversation with the average voter.” – Winston Churchill

 

N’oubliez pas de vous inscrire pour la sortie du 9 juin au palais de la découverte! (Inscriptions: via le formulaire contact www.podcastscience.fm, twitter: @podcastscience, facebook.com/podcastscience )

 

Prochaine émission

Jeudi 10 mai, Marco: l’expérience de Lenski

 

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Pour ce premier bout de dossier, on va s’interroger pendant quelques minutes sur les motivations qui nous poussent à voter à gauche ou à droite.

Je suis parti d’un livre que j’ai lu l’été dernier, écrit par une superstar du mouvement sceptique américain, le psychologue et historien des sciences Michael Shermer, au charmant titre à rallonge “The Believing Brain: From Ghosts and Gods to Politics and Conspiracies – How We Construct Beliefs and Reinforce Them as Truths” (que l’on pourrait traduire par “Le cerveau qui croit: des fantômes et des dieux à la politique et aux conspirations – Comment nous construisons des croyances et les transformons en vérités”).

Ce livre explore les mécanismes fascinants de la croyance chez l’être humain et s’appuie sur des centaines de travaux scientifiques; c’est un vrai bijou de vulgarisation. Un des chapitres est consacré à la question des croyances derrière les affiliations politiques et c’est ce que nous allons explorer ensemble maintenant.

Michael Shermer, The Believing Brain

Michael Shermer ne parle pas exactement de gauche et de droite mais de libéralisme et de conservatisme. Etats-Unis obligent. C’est sans doute un peu simpliste de transposer 1:1 libéral=gauche et conservateur=droite car certaines nuances devraient quand même être prises en considération (en Europe, quand on est de droite, on ne se balade pas forcément avec une arme à feu et on ne passe pas nécessairement ses dimanches à l’église, mais bon, selon les chercheurs cités plus loin, ce découpage tient quand même la route).

Le chapitre sur les croyances en politique commence par une série de stéréotypes pour poser le décor (genre: si vous êtes libéral, vous lisez le New-York Times, vous détestez George W. Bush et Sarah Palin, vous reconnaissez le rôle de l’homme dans le réchauffement climatique, vous êtes pour la redistribution des richesses par les impôts etc. Si vous êtes conservateur, vous êtes anti-avortement, pro-peine de mort, vous êtes climato-sceptique et vous souhaitez moins d’intervention de l’Etat) puis l’auteur pose très rapidement un premier avertissement: les universitaires américains sont essentiellement libéraux, donc de gauche, et la plupart des études sur cette question-là sont biaisées. Certaines études vont jusqu’à poser le problème de la manière suivante “le conservatisme politique est-il une forme atténuée de folie?” Tout comme la recherche sur le cancer vise à éradiquer la maladie, il semble que les études sur le conservatisme politique cherchent à corriger une tare et évidemment, l’approche n’est pas défendable.

Jonathan Haidt, psychologue à l’Université de Virginie a remarqué ce biais et l’a dénoncé dans article intitulé “What Makes People Vote Republican?” (Qu’est-ce qui pousse les gens à voter républicain?). L’interprétation libérale typique, qu’on retrouve dans de nombreuses études voudrait que les gens votent républicain car ils seraient psycho-rigides, amoureux de la hiérarchie et terrorisés par l’incertitude, le changement et la mort. Haidt justement a invité ses collègues à sortir de ces pseudo-diagnostics, à prendre un peu de distance épistémologique. Et en cherchant un peu, il a trouvé des études moins biaisées qui amènent des éléments de réponse:

Par exemple, dans leur livre “Partisan Hearts and Minds” (Coeurs et esprits partisans), les politologues Donald Green, Bradley Palmquist, et Eric Schickler ont montré que la plupart des gens ne choisissent pas un parti politique parce que celui-ci reflète leur opinion, mais parce qu’ils s’identifient d’abord avec une position politique (en général héritée de leurs parents, de leurs groupes de pairs ou de leur éducation). Une fois qu’ils ont choisi cet engagement politique à travers le parti approprié, les sympathisants en adoptent le discours et les vues.

Illustration par Nico réalisée en live pendant l'émission!
Selon Shermer, cela montre la nature profondément tribale de la politique moderne et des stéréotypes véhiculés par chaque tribu.

Tribu?

Pas besoin d’être anthropologue pour comprendre que, selon les libéraux, les républicains sont une bande de chauffeurs de 4×4 qui mangent trop de viande, trimballent des armes, veulent réduire le rôle de l’Etat, supprimer les impôts, imposer la bible, etc. A l’inverse, les conservateurs pensent que les libéraux sont une bande de conducteurs de véhicules hybrides qui mangent du tofu, embrassent les arbres, portent des sandales et sauvent les baleines.

J’aime bien partir de l’exemple américain car les stéréotypes sont si caricaturaux que cela rend la démonstration plus évidente. Et ces stéréotypes sont tellement présents que tout le monde les comprend. Commentateurs politiques et comédiens s’appuient dessus sans problèmes. Il y a du vrai, bien sûr, dans ces stéréotypes qui reflètent des valeurs morales différentes, des valeurs morales que Shermer qualifie “d’intuitives”.

En fait, de nombreuses recherches démontrent désormais que la plupart de nos décisions morales émanent de sentiments moraux automatiques plutôt que de calculs rationnels. Face aux questions morales, on ne réfléchit pas de manière rationnelle en pesant le pour et le contre de chaque argument et en examinant les preuves qui le sous-tendent, par exemple. Non, on décide de manière intuitive et on rationalise après. C’est-à-dire: on décide d’abord et on construit ensuite un discours pour justifier sa décision, à ses propres yeux et aux yeux des autres. C’est un processus plus émotionnel que rationnel. Exactement comme pour la plupart des croyances que nous avons.

Pour mieux comprendre ces stéréotypes et le processus d’adhésion à un camp plutôt qu’à l’autre, il faut s’appuyer sur ce que Jonathan Haidt appelle la théorie de l’intuition morale. Cette théorie explique par exemple pourquoi nous éprouvons tous une aversion naturelle à certains comportements, comme l’inceste par exemple. Même si nous sommes incapables d’articuler la moindre explication rationnelle pour justifier cette aversion dans certains cas. Par exemple, écoutez bien le scénario suivant et essayez de décider si les actions des personnages sont moralement acceptables ou pas:

Charles et Julie sont de jeunes adultes frère et soeur. Pendant leurs vacances d’été, ils se retrouvent un soir seuls dans une maison de vacances près d’une plage. Ils décident que ce serait intéressant et amusant d’essayer de faire l’amour. En tout cas, ce serait une nouvelle expérience pour chacun d’eux. Julie prend la pilule mais Charles utilise quand même un préservatif, juste pour être sûr. Ils aiment beaucoup l’expérience, tous les deux, mais décident ne pas recommencer. Ils décident aussi de garder secrète cette expérience, ce qui les rend plus proches encore l’un de l’autre. Qu’en pensez-vous? Etait-ce OK qu’ils fassent l’amour?

Pratiquement toutes les personnes qui lisent cette vignette, construite de toutes pièces par Jonathan Haidt pour tester les intuitions morales, considèrent que c’est moralement faux. Et quand on leur demande pourquoi, elles donnent des réponses telles que “Julie pourrait tomber enceinte”, ce qui est bien sûr impossible avec la pilule et le préservatif, ou encore “ça va nuire à leur relation” (mais on voit que ce n’est pas le cas) ou “ça pourrait se savoir” (alors que la vignette indique bien qu’ils ne révèlent pas l’information). Finalement, les participants cessent de raisonner et avouent simplement “Je ne sais pas. Je ne peux l’expliquer. Je sais juste que c’est faux.” Cet exemple et de nombreuses recherches qui conduisent à des résultats similaires ont amené Haidt à conclure que l’évolution nous a dotés d’émotions morales pour nous permettre de survivre et de nous reproduire. Chez nos ancêtres du paléolithique, l’inceste conduisait à des mutations génétiques aux conséquentes très graves. A l’époque, évidemment, personne ne se doutait du mécanisme génétique sous-jacent mais le tabou de l’inceste a “évolué” et empêché nos ancêtres d’avoir des relations sexuelles avec leurs proches, en favorisant la survie des descendants de ceux qui allaient chercher leur tendre moitié hors de la famille. Haidt, en se basant sur de nombreuses approches (anthropologie sociale, psychologie sociale, psychologie évolutive, philosophie) propose que les fondements de notre sens du juste et du faux s’appuient sur 5 systèmes psychologiques innés et universels. Et on va revenir à notre problématique gauche/droite car ces tendances politiques s’inscrivent clairement dans ces systèmes psychologiques:

  1. Protection face au mal. (Traduction un peu minable de “Harm/care”, mais je n’ai pas mieux à proposer, sorry). Soit notre capacité de mammifères sociaux à “ressentir” la douleur de l’autre. Nous avons développé un sens de l’empathie et de la sympathie avec notre capacité de nous mettre à la place de l’autre et d’imaginer sa souffrance et son réconfort. Ce premier système est à la base de vertus morales telles que la générosité, la gentillesse et le soutien affectif.
  2. Justice et réciprocité. Système basé sur le processus évolutif d’altruisme réciproque (je te gratte le dos si tu me grattes le dos), cela a finalement donné des sentiments authentiques d’échanges justes ou faux, ou plutôt justes ou injustes; la fondation même des idéaux politiques de justice, des droits et de l’autonomie individuelle.
  3. Loyauté de groupe. Système basé sur notre longue histoire d’espèce tribale capable de former des coalitions sans cesse remises en question. Nous avons développé une propension à créer des amitiés au sein du groupe et des inimitiés à l’égard des membres d’autres groupes. Ce système crée un effet “bande de frères” au sein d’un groupe et sous-tend les notions de patriotisme et de sacrifice au nom du groupe.
  4. Autorité/respect. Cela est dû à notre longue histoire de primates et d’interactions sociales hiérarchisées. Nous avons développé une tendance naturelle à respecter l’autorité et faire preuve de déférence à l’égard des leaders et des experts. Nous suivons les règles édictées par ceux qui se trouvent au-dessus de nous dans la hiérarchie sociale. Ce système moral est à l’origine de la capacité de diriger ou de suivre, ainsi que de l’estime pour les autorités légitimes et le respect des traditions.
  5. Pureté/sacré. Les contours de ce fondement moral-ci sont dessinés par la psychologie du dégoût et de la contamination. Nos émotions ont évolué d’une manière qui nous attire vers le propre et nous éloigne du sale. C’est ce qu’on trouve derrière les religions qui poussent vers des idéaux moins charnels et plus élevés. C’est le fondement aussi de l’idée que le corps est sacré et sans cesse menacé par des activités immorales et autres contaminations (que l’on retrouve dans l’engouement pour le bio par exemple.)

Année après année, à l’Université de Virginie, Jonathan Haidt et son collègue Jesse Graham, ont étudié les opinions morales de plus de 118’000 personnes dans une douzaine de pays de toutes les régions du monde et ils ont trouvé cette différence systématique entre les libéraux et conservateurs et par extension, dans d’autres cultures, entre les sympathisants de gauche et de droite:

À gauche, on a de meilleurs scores qu’à droite sur les systèmes 1 et 2 (protection face au mal et justice/réciprocité), mais, à gauche toujours, on est moins bon qu’à droite sur les valeurs 3, 4 et 5 (loyauté de groupe, autorité/respect, pureté/sacré). A droite, on est à-peu-près au même niveau sur chacun des 5 systèmes mais moins bons qu’à gauche sur 1 et 2 et meilleurs qu’à gauche sur 3, 4 et 5. Vous pouvez vous tester vous-mêmes sur le site http://www.yourmorals.org. (Page “Explore Your Morals”, 1er lien du 2e tableau: “Moral Foundations Questionnaire”)

à lire de gauche à droite. Emprunté au livre de Michael Shermer cité dans le post.

En d’autres termes, la gauche ou les progressistes questionnent l’autorité, célèbrent la diversité et mettent leurs croyances et leurs traditions à s’occuper des faibles et des opprimés. Ils cherchent le changement et la justice quitte à risquer le chaos politique et économique.

Par contraste, la droite ou les conservateurs mettent l’accent sur les institutions et les traditions, la foi et la famille, la nation et la religion. Ils veulent de l’ordre pour le plus grand nombre, quitte à ce que les plus faibles passent à travers les mailles du filet.

Bien sûr, il y a des exceptions à de telles généralités mais l’idée à retenir, c’est qu’au lieu de voir la gauche et la droite en termes de juste et de faux ou vice-versa – suivant de quel côté on se situe – il s’agit de reconnaître que libéraux et conservateurs mettent l’accent sur des valeurs morales différentes, mais tout aussi valides et indispensables les unes que les autres.

Au lieu d’opposer la gauche et la droite comme nous le faisons dans les démocraties occidentales, n’aurait-on pas meilleur temps, comme le suggère Jonathan Haidt dans une vidéo TED en bonus à la fin du dossier, de reconnaître que les deux sont l’expression de certains traits moraux et que l’une sans l’autre n’a aucun sens? Et que l’une contre l’autre n’est qu’une perte d’énergie et de temps? Les religions orientales l’ont compris depuis longtemps. La gauche et la droite pourraient se marier et se compléter comme s’unissent et se complètent le yin et le yang, comme Vishnu et Shiva dans l’hindouisme, ou comme le disait le maître bouddhiste Maître Sengcan (VIe s. avjc [update: merci à François Burnot pour le rectificatif. Maître Sengcan a vécu aux VI-VIIe s. de notre ère. Il serait mort en 606]) :

Si vous voulez que la vérité se révèle à vous, ne soyez jamais pour ou contre. La lutte entre “pour” et “contre” est la pire maladie de l’esprit

Et pour ne pas rafler la vedette à Marco en finissant sur une quote (même pas en anglais), je ne terminerai pas là-dessus.

Encore deux mots… Pour indiquer que cette théorie de l’intuition morale, de Jonathan Haidt et collègues est une théorie prometteuse et bien accueillie mais encore jeune et en constante évolution. De peur d’avoir négligé des systèmes moraux importants, les auteurs ont ouvert un concours (maintenant terminé) invitant d’autres chercheurs à critiquer le modèle et à l’améliorer. Ils ont reçu de nombreuses contributions dont certaines tenaient la route et ils ont versé en février dernier un chèque de 500 $ à chacun des 3 contributeurs lauréats, psychologues et ethnologues de prestigieuses universités américaines qui ont proposé d’ajouter au modèle :

  • un système: “liberté/oppression”
  • un système “gaspillage”, notamment pour l’aversion au gaspillage de nourriture
  • un système “propriété/possession”

 

Ces trois systèmes sont en train d’être testés et en cas de succès seront ajoutés au modèle décrit dans ce dossier.

La vidéo bonus de Jonathan Haidt filmée en mars 2008 dans une conférence TED:

 

Quelques ressources sur la psychologie morale:

 

 


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