Dossier diffusé dans le cadre de notre live public à l’ESPGG “les sciences de l’apéro“
De mon côté, si j’avais parlé d’alcool, ça aurait certainement été pour évoquer ses ravages… Et je ne voulais pas plomber l’ambiance… Du coup, je me suis rabattu sur un autre sujet scientifique qui contient le mot cocktail. Élégant, non?
Avez-vous déjà essayé de comprendre ce que dit votre interlocuteur dans un brouhaha comme celui-ci, lorsque tout le monde parle en même temps, de tout, et bien sûr, tous plus fort les uns que les autres ?
Ce soir, je vais vous parler du Cocktail Party Effect, une capacité étonnante du cerveau humain à se concentrer sur une conversation en particulier malgré le bruit environnant. Le matériel électronique plus sophistiqué est encore parfaitement incapable de réaliser une telle prouesse.
Vous ne croyez pas que le cerveau humain ait cette capacité que les ordinateurs cherchent encore à imiter ? Démonstration.
Trouvez un être humain, petit, gros, moyen, mâle ou femelle, n’importe quel spécimen doué d’audition fera l’affaire. Et faites-lui écouter ceci.
Brouhahesque, hein? Et bien maintenant, refaites-lui écouter la séquence en lui passant la consigne suivante:
Repérer la voix qui dit “Johnny” et indiquer quel chiffre et quelle couleur sont énoncés.
En fonction de la qualité de l’enregistrement, votre humain devra peut-être s’y reprendre à deux ou trois fois. Mais il y parviendra.
Vérification:
C’était juste? Passons maintenant à la seconde consigne:
Repérer la voix qui dit “Lapin” et indiquer le chiffre et la couleur
Il a trouvé? On vérifie :
L’air de rien, ça demande du processeur ce truc-là. L’oreille convertit l’onde sonore en une onde électrique et transmet cette dernière au cerveau, comme le ferait un microphone. C’est purement mécanique, il n’y a aucune intelligence dans le processus.
L’oreille ne peut pas faire sens de ce qu’elle perçoit. Elle reçoit un brouhaha en entrée? Elle renvoie un brouhaha en sortie, au cerveau.
Si vous faites du montage audio par ordinateur, vous savez qu’à moins de travailler avec des pistes distinctes, isoler les différents sons d’un enregistrement relève pratiquement de l’impossible. Si on veut un résultat décent, cela demande des heures et des heures de travail pour quelques minutes d’enregistrement. Et pourtant, votre cerveau fait cela en temps réel sans même que vous ne vous en aperceviez.
Epatant, non?
Bon vous devez sans doute vous dire que ce n’est pas n’importe quel cerveau. C’est qu’il a du CPU, l’Homo Sapiens… Et bien, dans ce cas, il n’est pas le seul! Figurez-vous que nous partageons cette propriété suprenante avec certains oiseaux, dont le manchot royal. Question d’élégance, sans doute; c’est l’une des rares créatures à porter le smoking.
De la psychologie aux neurosciences
Cela fait un moment que les psychologues connaissaient cette capacité du cerveau humain à l’attention sélective. Le britannique Donald Broadbent avait modélisé en 1958 déjà le concept de “filtre attentionnel”, soit cette aptitude consistant à éliminer ce sur quoi nous ne cherchons pas à focaliser notre attention.
Son oeuvre a servi de point de départ à des travaux ultérieurs, notamment ceux d’Anne Treisman, également psychologue et britannique, qui préférait parler de modèle d’atténuation. Son approche propose que le cerveau continue de prêter une oreille – si j’ose dire – au reste du spectre sonore. Une sorte de mode veille qui fait basculer notre attention lorsque certains mots-clés – comme notre propre nom, par exemple, surgissent dans la conversation d’à-côté. Depuis 60 ans, ce modèle théorique n’a jamais cessé d’évoluer. On vient par exemple de découvrir qu’on ne fait pas attention à un son qui disparaît. Tandis qu’un son qui apparaît, en revanche, mobilise immédiatement l’attention (ce qui fait sens quand on y pense. Un son qui apparaît peut signifier un danger, mieux vaut être vigilant!)
Pour en revenir au Cocktail Party Effect: jusqu’à récemment, les neurosciences n’avaient pas pu confirmer les modèles des psychologues. En effet, tout ce qui touche au langage va beaucoup trop vite pour être observé sous IRM fonctionnelle (cette fameuse technique qui permet de voir s’activer les zones cérébrales en temps réel mais qui souffre d’un petit temps de latence).
Dans un étude publiée dans la revue Nature au printemps 2012, une équipe de chercheurs de l’Université de Californie à San Francisco a donc eu la brillante idée de tester des personnes qui avaient déjà des électrodes implantées dans le cerveau, dans le cadre de la surveillance de crises d’épilepsie avant une intervention chirurgicale.
Les sujets ont dû se livrer au même exercice que notre Homo Sapiens de tout à l’heure (trouver le Johnny rouge et le lapin vert).
Lorsque les sujets arrivaient à se concentrer, les chercheurs voyaient distinctement qu’un canal était comme effacé dans le cerveau des patients, comme si la 2e voix n’existait simplement pas. Après quelques répétitions, les chercheurs pouvaient même savoir, sans rien entendre, juste en monitorant l’activité cérébrale des sujets, sur laquelle des deux voix leur attention était fixée!
Cette recherche a confirmé deux choses: d’une part, le Cocktail Party Effect, tel que modélisé pas les psychologues, est bel et bien observable au niveau neurologique.
D’autre part, le son est traité à peine parvenu dans le cerveau. Les premières zones du cortex ne proposent pas simplement une représentation du stimulus original, mais déjà une représentation filtrée, soit ce que le sujet en fait! Epatant, non?
Alors lors de votre prochaine conversation dans un bar bruyant, si vous avez un peu de peine à capter certaines fins de phrases, ne râlez pas contre vos oreilles. Parce qu’elles n’y sont pour rien… Mais réjouissez-vous de l’équipement formidable qui se trouve entre deux… Qu’il s’agisse de votre cerveau ou de celui des manchots, non seulement, les ordinateurs ne lui arrivent pas à la cheville… Mais en plus, ils sont ridicules en tenue de soirée!
Le Cocktail Party Effect n’est pas à la portée du premier venu… Cela demande définitivement une certaine classe!

Sources :
- http://en.wikipedia.org/wiki/Cocktail_party_effect
- http://www.scientificamerican.com/podcast/episode.cfm?id=when-we-hear-a-sound-12-10-01
- http://www.plosone.org/article/info%3Adoi%2F10.1371%2Fjournal.pone.0046167
- http://www.nature.com/news/brain-discards-voices-to-cope-with-cocktail-party-1.10466
- http://www.nature.com/news/1999/990701/full/news990701-12.html
Podcast Science 90, Alan
Vaut-il mieux prendre une douche ou boire un café lorsqu’on est en panne d’inspiration? D’où nous viennent nos bonnes idées? En un mot: qu’est-ce que la créativité? Comment s’explique-t-elle du point de vue des neurosciences?
La créativité, c’est le thème du dossier d’aujourd’hui traité par Alan, et dont vous trouverez par ici, la version écrite !
News
2 news cette semaine, la cancérogénicité du diesel, déclarée par l’OMS cette semaine : un article sur DocBuzz. Et la news de Alan sur la probabilité de mourir le jour de son anniversaire, qui est augmentée ! Un petit article sur gizmodo, limite humoristique !
Quote
Et les quotes de la semaine !
Le biologiste passe, la grenouille reste
Jean Rostand
La créativité, ça ne s’ouvre pas comme un robinet, il faut l’humeur adéquate
Bill Watterson, issu de Calvin et Hobes
Et voilà pour cette semaine ! Merci à tous nos poditeurs !
Dans ce dossier, nous allons explorer le thème fascinant de la créativité, des bonnes idées, des oeuvres inoubliables qui bouleversent à tout jamais la face du monde, des inventions géniales qui surgissent alors que personne n’y croyait plus. Qu’on parle d’arts, de sciences, d’industrie, de management, de politique, on est toujours à la recherche de la bonne idée et pourtant elle met parfois du temps à émerger. Quelles sont les conditions nécessaires pour qu’elle émerge? Que se passe-t-il dans l’environnement à ce moment-là? Et, bien sûr, que se passe-t-il dans le cerveau à ce moment-là?
Pour explorer ces questions, je suis parti d’un livre formidable: “Imagine. How creativity works” de l’américain Jonah Lehrer. Jonah Lehrer est un journaliste scientifique renommé qui écrit régulièrement pour Wired, Scientific American Mind, et participe de temps en temps l’excellente émission Radiolab. Sa formation en neurosciences y est sans doute pour beaucoup dans sa maîtrise du sujet mais le livre ne se limite pas à cette perspective-là. Pour l’écrire, il est parti sur le terrain, il a réalisé des dizaines d’interviews, recueilli des témoignanges d’artistes, d’entrepreneurs, d’éducateurs, de sociologues et il cite des articles de recherche de tous les horizons imaginables. Le livre est impossible à résumer le temps d’un épisode, aussi, j’ai choisi arbitrairement de sélectionner certains des thèmes qui m’ont le plus accroché et je n’ai même pas eu le temps de tous les traiter. Si vous voulez une vraie vue d’ensemble exhaustive, rendez-vous sur Amazon.com (ou sur Amazon.fr, en allemand, dès août 2012
Aucune idée de la date de sortie en français…)
Des histoires de serpillères
Un des aspects qui m’a particulièrement plu dans le livre, c’est qu’il est très bien écrit. Lehrer raconte des histoires et on se surprend à se prendre le passion pour des sujets d’une énorme banalité apparente. Le livre commence par exemple avec l’histoire de Procter & Gamble en train de chercher une nouvelle technologie pour remplacer ses serpillères. Sans le moindre succès alors qu’ils comptaient plus de docteurs parmi leurs chimistes que le MIT, Berkeley et Harvard réunis.
Impossible de trouver meilleure chimie que le détergent existant (qui pourtant arrivait en bout de course en termes de positionnement concurrentiel) ni meilleure technologie que la brosse existante (qui n’était plus non plus une vache à lait pour l’entreprise depuis longtemps). Dans les années 90, toutes les tentatives échouaient. Les différents essais étaient soit trop efficaces et abimaient les revêtements ou l’étaient trop peu et ne venaient pas à bout de la crasse. Devant de si piètres résultats, en 1994, l’entreprise a fini par confier cette recherche à une agence de communication avec zéro compétences en chimie. L’agence a tout de suite inversé le paradigme: au lieu de partir du produit et de chercher à en améliorer la composition ou la technologie, elle est partie des utilisateurs pour chercher à comprendre leur problème avant de proposer une solution. Et les résultats ne furent pas fameux. Ils ont passé 8 mois à regarder des vidéos de gens en train de passer la serpillère sans produire la moindre idée, jusqu’au jour où… En voyant l’une des personnes sur une des vidéos faire la grimace en tentant de rincer la serpillère, ce fut soudain l’illumination. On n’était pas en train de regarder au bon endroit! Il n’y avait rien à améliorer du côté du savon ou de la brosse pour collecter les saletés. La technologie était largement optimisée depuis longtemps. Par contre, elle était tellement optimisée pour attirer les saletés que cela rendait le nettoyage du torchon de la serpillère quasi impossible: la crasse y restait collée. La vraie difficulté pour les utilisateurs de cette technologie résidait dans le rinçage du matériel, pas dans son utilisation à proprement parler. Et ce fut le point de départ d’un produit qui connut un succès extraordinaire, le Swiffer (soit une espèce de brosse high-tech munie d’un spray humidificateur et de lingettes électrostatiques jetables qui fait, semble-t-il, le bonheur des fées et sorciers du logis aux Etats-Unis). Quand les utilisateurs tests voyaient le truc pour la 1e fois, ils n’en voyaient juste pas l’intérêt. Et une fois qu’ils s’en étaient servis, ils ne pouvaient plus imaginer faire sans. Procter et Gamble a déposé le brevet en 1997 et le produit fut introduit dans les supermarchés américains au printemps 1999. Le succès fut instantané.
A la fin de l’année, les ventes avaient généré plus d’un demi-milliard de dollars. Ce n’est peut-être pas le premier exemple de créativité qui viendrait à l’esprit et c’est plutôt gonflé de la part de l’auteur de l’avoir cité en ouverture, mais c’est néanmoins bien de créativité qu’il s’agit. Il a fallu penser différemment pour dépasser le bloquage, changer de perspective, s’acharner. Ce qui apparaît a posteriori comme une évidence a eu du mal à émerger. Alors que s’est-il passé au moment précis de cette subite révélation? Difficile de répondre. Selon Lehrer, une récente étude portant sur des papiers publiés en psychologie entre 1950 et 2000 révélait que moins d’un pourcent d’entre elles ont exploré l’aspect du processus créatif. Si, dans une perspective évolutionniste, on peut mettre en lien la plupart des compétences cognitives avec leur histoire biologique, la créativité, en revanche, est belle et bien l’orpheline de la recherche et on ne lui connaît pas de précurseurs biologiques clairement identifiés.
Il n’y a pas de module de l’ingéniosité dans le cerveau qui aurait subitement pris de l’ampleur. Les singes ne peignent pas. Les chimpanzés n’écrivent pas de poèmes et les animaux faisant preuve de talents dans la résolution de problèmes ne sont pas légion (l’auteur ne cite que le corbeau calédonien, je pense qu’il aurait été plus juste de citer également au moins les primates non-humains, l’éléphant et le poulpe, mais force est d’admettre que ça ne fait pas des masses, effectivement…) Ceci dit, cela n’empêche pas de se demander comment fonctionne la créativité.
Depuis les Grecs anciens, on aurait toujours considéré, selon l’auteur, que l’imagination est un processus mental différent des autres. Mais la science aujourd’hui suggère que ce postulat est erroné. La créativité est en fait un terme générique pour toute une succession d’événements assez simples à identifier. Si l’on prend l’exemple de la création du Swiffer, il y a d’abord eu une phase anthropologique: 9 mois d’observation systématique d’utilisateurs à l’oeuvre. Cela n’a généré aucune idée particulière mais c’est pourtant une étape qui a joué un rôle crucial dans la suite du processus: cela a permis à l’équipe de comprendre quel était le vrai problème en se libérant la tête de toutes les fausses solutions envisagées jusque-là. Puis il y a eu le moment de l’idée à proprement parler, qui est arrivée en une fraction de seconde. Mais cette révélation ne représente pas encore la fin du processus. Il aura encore fallu des années aux ingénieurs et aux designers pour affiner le concept et perfectionner les composants.
De l’idée à sa concrétisation, la masse de boulot est phénoménale, de l’aveu de West, la personne qui a eu la bonne idée à l’origine de la serpillère révolutionnaire. Le processus créatif, ici, comme ailleurs, a donc compté de nombreuses étapes et c’est là que la science moderne est utile pour comprendre les différents types d’activités cérébrales liés à ces différents moments. On peut être plus précis dans la maîtrise du phénomène:
on passe de la notion d’inspiration, limite métaphysique (le mot, à l’origine, signifie tout de même “mouvements de l’âme dus à une influence divine“ et on notera en passant que tout le vocabulaire de la créativité découle de ces origines divines ou plus généralement surnaturelles: génie, révélation, en anglais, le terme consacré est “epiphany“), à la construction d’une taxonomie qui met en évidence les conditions dans lesquelles telle ou telle stratégie mentale est idéale.
Le cerveau de n’importe quel individu, après tout, est toujours plongé un contexte et une culture particulier. Nous devons prendre en compte les aspects psychologiques et sociologiques et ne pas se limiter aux seuls processus cognitifs si on veut comprendre de quoi on parle. Accessoirement, l’environnement immédiat joue aussi un rôle important. La couleur de la peinture ou l’emplacement des toilettes peut avoir un impact très significatif dans la production créative. Enfin, parce que l’acte d’inventer est souvent un processus collaboratif – on est inspiré par les autres – il faut également aborder la question de la collaboration. La première moitié du livre se concentre sur la création individuelle. La seconde explique ce qui se passe quand les gens s’assemblent et interagissent dans les couloirs ou dans la rue. Nous allons essentiellement nous attarder sur la première partie dans ce dossier, mais j’évoquerai rapidement des passages de la seconde partie en fin de dossier.
Dylan: l’importance de lâcher prise
Avant d’entrer dans le vif du sujet, après cet exemple industriel, on va parler un peu de musique avec l’exemple de Bob Dylan. En 1965, en pleine gloire, Bob Dylan ne comprenait plus le sens de sa vie. Il avait du succès dans le registre folk, mais tout était devenu convenu, prévisible; il était devenu une machine à tubes politiques et sa vie ne lui ressemblait pas. Il n’en pouvait tellement plus qu’il a décidé, à la sortie d’un concert londonien qui lui a semblé particulièrement pénible, de laisser tomber définitivement sa carrière musicale. Il part s’enfermer dans une cabane, à Woodstock dans l’état de New-York, sans même emporter de guitare, pour réfléchir à ce qu’il veut faire de sa vie. Il pensait éventuellement écrire un livre. Subitement, au bout de quelques jours, il est pris d’une frénésie d’écriture. Le stylo le démange, il écrit des kilomètres de texte qui n’ont semble-t-il ni queue ni tête. Et plus il avance, plus l’oeuvre se précise. Il est en train d’écrire une chanson. Mais une chanson qui ne ressemble à rien de ce qu’il a écrit, ni rien de ce qui a été écrit par d’autres. C’est de la poésie complètement improbable, un style totalement nouveau. Quand il arrive au refrain, il sait qu’il est en train de réaliser quelque chose d’exceptionnel. Il sort de sa cabane, se précipite sur un studio et en quelques prises enregistre l’un des morceaux les plus importants de l’histoire du rock & roll, celui qui a inspiré la carrière de Bruce Springsteen et qui reste considéré par de nombreux spécialistes comme l’un des meilleurs morceaux de rock jamais écrits: Like a Rolling Stone. Le texte est inclassable… Il évoque Rimbaud, Fellini, Brecht. La musique évoque la Bamba, le blues, les Beatles. A la fois moderne et post-moderne, avant-gardiste et aux relents de country-western. Alors qu’il n’y croyait plus, alors qu’il avait renoncé définitivement à sa carrière musicale, il a soudain renoué avec l’inspiration et celle-ci ne l’a plus jamais quitté. Depuis 1965.
Chaque voyage créatif commence avec un problème, nous dit Jonah Lehrer. Cela commence avec un sentiment de frustration. La peine assommante de ne pas être capable de trouver la réponse. On a travaillé dur et on est face à un mur. On n’a aucune idée de quoi faire d’autre. Quand on se raconte nos histoires de créativité, on omet de mentionner ces jours où avait juste envie de démissionner, ces jours où l’on croyait dur comme fer que le problème était impossible à résoudre. Parce que ces échecs contredisent la version romantique des événements et parce qu’ils n’ont pas l’air glorieux, on a tendance à les oublier (…) C’est le cliché de la révélation subite. Du bain d’Archimède à la pomme de Newton, c’est le type de processus mental décrit par Einstein, Picasso et Mozart. Quand on pense à des percées créatives, on imagine un flash incandescent, comme une ampoule qui s’allume dans le cerveau (…) Toutes ces histoires d’inspiration partagent quelques-unes des caractéristiques que les scientifiques utilisent pour définir “l’expérience de l’idée”. La première étape est l’impasse. Avant qu’il ne puisse y avoir une percée, il doit y avoir un blocage. Avant que Dylan ne puisse se réinventer et écrire la meilleure musique de sa carrière, il y a fallu qu’il croie qu’il n’avait plus rien à dire. Et parfois, si on est chanceux, cette impasse conduit à l’idée de génie. Il y a une autre caractérisque importante de ce moment de révélation: c’est le sentiment de certitude, de justesse, qui l’accompagne. Pas besoin de vérifier, c’est juste. Après son moment d’Eurêka, Archimède est sorti immédiatement du bain pour courir vers le roi et partager sa solution, encore tout dégoulinant.
Lehrer se lance alors dans une tentative d’explication neuroscientifique. On va parler un peu d’hémisphères cérébraux et une mise en garde s’impose. L’auteur prend 10 pages pour expliquer ce que je vais tenter de faire en 2 minutes. Il y a forcément sursimplification. Quand on parle du rôle respectif des hémisphères, on devrait prendre le temps de le faire comme il faut, mais bon, on n’a pas non plus deux heures devant nous alors je vous prie d’accepter les avertissements d’usage et poursuivons:
Les travaux de Beeman et Kounios
Mark Beeman, un chercheur en neurosciences à l’Université Northwestern (à Chicago) a commencé au milieu des années 1990 à étudier ces moments d’inspiration de manière scientifique. Le problème a d’abord consisté à trouver un protocole de test pour voir ce qui se passe dans le cerveau lors de la révélation. Difficile de mettre quelqu’un dans un scanner en lui passant comme consigne d’avoir l’idée du siècle. La première étape a donc consisté à définir des séries d’exercices simples nécessitant d’avoir soudain une bonne idée. Par exemple des puzzles verbaux. Si je vous dis “terre, adam, pin” et que je vous demande de trouver un mot qui les relie? Après quelques secondes pendant lesquelles vous trouvez la consigne stupide et cherchez en vain, subitement, on ne sait trop d’où, surgit subitement le mot “pomme”. Eh oui… Pomme de terre, pomme d’adam, pomme de pin… Tellement subitement d’ailleurs, que l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) - qui nécessite un petit délai avant d’afficher leurs résultats - n’arrive tout simplement pas à suivre.
Beeman s’est alors associé à un autre chercheur, John Kounios de l’Université de Drexel à Philadelphie.
Kounios ne travaillait pas avec l’IRMf mais avec la technologie plus ancienne de l’électro-encéphalographie (EEG) qui mesure des fréquences spécifiques d’activités neuronales. C’est instantané, mais ça ne permet malheureusement pas de voir précisément quelle zone s’active. En combinant les deux techniques, Beeman et Kounios ont réussi à déconstruire le moment de révélation. La première chose qu’ils ont découverte, c’est que bien que la bonne idée ait l’air de surgir de nulle part, le cerveau prépare en fait très bien le terrain. Comme disait Louis Pasteur, “la chance ne sourit qu’aux esprits bien préparés“. Avec les puzzles verbaux, c’est d’abord le cerveau gauche qui s’active, notamment les aires liées à la parole et au langage. Pendant quelques secondes seulement. Puis c’est rapidement l’impasse. Il y a trop de combinaisons à tester, le cerveau gauche baisse les bras. Les sujets testés s’énervent, menacent de quitter l’expérience. Ces sentiments négatifs constituent en fait une part essentielle du processus créatif. Ils signalent au cerveau qu’il est temps de chercher une autre stratégie. Au lieu de continuer à chercher les associations littérales de l’hémisphère gauche, il faut passer le relais à l’équipe d’en face pour explorer les associations plus improbables. 30 millisecondes avant que la réponse devienne consciente, on observe un soudain regain d’activité. On voit un pic de rythme dans les ondes gamma, la fréquence électrique la plus élevée du cerveau humain, ce qui correspondrait à la mise en liens de neurones. Le cortex crée un nouveau réseau capable de forcer la porte de la conscience. En synchronisant l’EEG et les données de l’IRMf, les chercheurs ont pu trouver la corrélation neuronale du moment de révélation: le gyrus temporal supérieur antérieur (on va l’appeler GTSa).
Ce petit repli de tissus situé dans l’hémisphère droit, juste au-dessus de l’oreille, devient exceptionnellement actif juste avant la bonne idée. Et chez les gens qui n’arrivaient pas à résoudre l’énigme verbale, il ne s’activait pas. Cette zone est également impliquée dans certains aspects de la compréhension du langage (comme l’identification d’un thème, l’interprétation de métaphores et même la compréhension des blagues). C’est là que le cerveau fait les connexions entre des concepts qui, littéralement parlant, n’ont rien en commun et qui ont pourtant un lien. C’est ainsi que, juste au moment où on s’apprête à renoncer, la réponse est comme chuchotée à la conscience.
Hyperactivité et créativité
Sans raconter toute l’histoire, je trouve intéressant de relever les travaux que l’auteur évoque sur la créativité chez les hyperactifs, notamment une récente étude de Holly White, une chercheuse en psychologie cognitive de l’Université de Memphis. Elle a fait passer à de jeunes étudiants une série de tests créatifs difficiles. Ce fut la surprise quand elle découvrit que les étudiants avec un diagnostic de trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité obtenaient systématiquement de meilleurs scores. On se force en général à se concentrer quand on doit travailler. Mais il semble que le fait de s’éparpiller sans cesse et prendre en compte les informations a priori non pertinentes soit un réel atout pour la créativité car cela permet de faire des associations et de voir les connexions entre concepts là où on ne peut pas les voir en se concentrant. Fin de la parenthèse. Ce passage m’a tellement plu qu’il fallait que je l’évoque, je me suis senti tout créatif
Et chez les improvisateurs?
Une forme de créativité que l’auteur aborde également est l’improvisation. Il parle en l’occurrence d’impro musicale et théâtrale. Ici, celui qui a cherché à comprendre comment cela fonctionne dans le cerveau se nomme Charles Limb, un neurochirurgien passionné de musique et fan absolu de Keith Jarrett (vidéo TEDx en bonus à la fin du dossier). Là aussi, même si le protocole de recherche était relativement simple, mettre un pianiste dans un IRMf avec son piano n’est pas encore possible aujourd’hui. Il a donc fallu créer un clavier midi ad hoc de 35 touches et mettre en place un jeu de miroirs pour que les musiciens puissent voir leurs mains. On leur a d’abord donné à jouer des mélodies apprises par coeur, en do majeur. Puis on leur a demandé d’improviser une nouvelle mélodie par dessus un enregistrement de quartet de jazz. Le scanner, bien sûr, observait tout: le processus a démarré avec un regain d’activité dans le cortex préfrontal médial, une zone associées à plusieurs activités notamment, ce que Limb appelle le “centre de l’autobiographie”, ce qui suggère que le musicien est engagé dans une espèce de narration, à la recherche de son style personnel. Mais ce qui est vraiment intéressant, c’est que dans le même temps, un circuit tout proche, s’éteint. C’est le cortex préfrontal dorsolatéral (abrégé DLPFC en anglais). C’est également une zone associée à plusieurs activités, la plus importante étant le contrôle des impulsions. C’est le bout de matière grise qui nous empêche de confesser n’importe quoi à n’importe qui, de voler – au lieu d’acheter – les objets qui nous intéressent sur les rayons des magasins, de frapper les fâcheux, de prendre la dernière bière dans le frigo… (OK, mauvais exemple
) L’hypothèse de Limb est donc la suivante: pour que l’improvisation puisse avoir lieu, notre censeur interne doit d’abord être désactivé. Si on est inhibé par la peur de commettre une erreur, d’être jugé, mal jugé, eh bien, c’est foutu. On n’arrive plus à être créatif. Limb a fait les mêmes tests avec des rapeurs (amusant à voir d’ailleurs dans sa vidéo TEDx) et les résultats sont tout à fait comparables.
Les deux circuits de la lecture
Jonah Lehrer insiste beaucoup sur le fait que la création artistique, ce ne sont pas que ces moments d’inspiration subite. C’est aussi beaucoup de travail avant d’atteindre ce niveau et beaucoup de travail après le moment de l’inspiration. Il n’est pas rare que les poètes reviennent sur leurs textes et les peaufinent encore et encore. Là, ce n’est pas du tout le même genre de mécanisme à l’oeuvre. D’ailleurs, cela soulève une autre question. Nous avons tous remarqué qu’à un moment, on peut relire sa prose un million de fois, on ne voit plus les erreurs ni les lourdeurs. On n’arrive plus à se mettre dans les baskets du lecteur qui découvre le texte. Parce qu’on sait quelle intonation on avait mis dans telle ou telle phrase en l’écrivant et qu’on l’a tout simplement trop vu. Il faut souvent changer de perspective. Et sur cette question-là, ce sont les travaux du psychologue cognitif et neuroscientifique français Stanislas Dehaene, professeur au Collège de France, qui sont sont cités dans le livre, travaux portant sur la neuro-anatomie de la lecture et de l’écriture. En gros, lorsqu’on essaie de faire sens des mots, on a deux circuits à disposition: la “route ventrale“, rapide et efficace: on voit un groupe de lettres, on les convertit en mots et on en saisit immédiatement le sens. Selon Dehaene, cette route ventrale s’enclenche lors de la lecture de passages familiers, routiniers ou bourrés de clichés, et dépend de l’aire de la forme visuelle des mots. Cela donne une impression de facilité et de fluidité dans la lecture: on a pas l’impression de devoir décoder chaque signe. Mais ce n’est pas le seul circuit. On a également à disposition le “flux dorsal“, qui s’enclenche lorsqu’on doit accorder une attention particulière à un passage. À cause d’un mot douteux, d’une proposition alambiquée, ou simplement d’une écriture illisible (dans ses expériences, Dehaene active ce circuit en retournant certaines lettres ou en ajoutant de la ponctuation aléatoire. On croyait autrefois que ce circuit se désactivait une fois qu’on maîtrisait bien la lecture. Les recherches de Dehaene ont montré que même les adultes éduqués l’activent dans ces circonstances-là. En relisant son texte pour la 2’000e fois, évidemment, c’est le premier circuit qui s’active et c’est pour cela qu’on ne voit plus rien. Pour y arriver, il faut soit le lire pour la première fois ou au moins se projeter dans la situation de celle ou celui qui le lit pour la 1e fois.
La perspective de l’outsider
Cette perspective de l’outsider est extrêmement importante pour la créativité en général. Quand on a le nez dans le guidon, on finit par perdre la vue d’ensemble et on ne fait plus les liens qui permettent de résoudre un problème ou de trouver une nouvelle idée. C’est ce que démontre le projet Innocentive, évoqué dans le bouquin par Lehrer. S’il avait existé au moment ou Procter&Gamble recherchait sa serpillère miracle, l’opération leur aurait coûté moins cher. En gros, l’idée de départ était la suivante: lorsqu’une entreprise estime avoir tout fait pour résoudre un problème sans y parvenir et qu’elle n’a plus rien à perdre, elle soumet le problème à l’intelligence collective via une plate-forme web et offre des récompenses substantielles à quiconque trouve la solution. Le projet a connu très rapidement un succès étonnant. 40% des problèmes soumis sont résolus en moins de 6 mois. Des problèmes que les plus grandes entreprises du monde n’avaient pas réussi à résoudre à coups de milliards de dollars depuis des années (General Electrics, Eli Lilly, Kraft, SAP…) Et résolus par des amateurs en plus! Enfin… Des amateurs éclairés, on dira: les problèmes de chimie n’ont pas été résolu par des chimistes, mais par des microbiologistes. Et les problèmes microbiologiques ont été réglés par des chimistes. Ces personnes avaient suffisamment de compétences dans le domaine concerné pour bien saisir le problème, mais avaient une perspective complètement différente de l’approche classique, ce qui leur a permis de le résoudre.
La collaboration
Une autre chose importante que nous dit l’auteur, c’est l’importance de la collaboration. Il donne (entre autres) l’exemple de la recherche scientifique: Ben Jones, un prof. de management, a analysé les tendances en décortiquant près de 20 millions de publications à comité de lecture et plus de 2 millions de brevets de ces 50 dernières années. Conclusion: si les papiers les plus cités (c’est l’indicateur de succès retenu dans cette recherche) émanaient autrefois de génies solitaires comme Darwin ou Einstein, aujourd’hui, les meilleures recherches sont le fruit de collaborations entre chercheurs. Les papiers collectifs sont cités plus de deux fois plus que les papiers individuels. Et parmi les publications superstar, citées plus de mille fois, on retrouve six fois plus de publications collectives qu’individuelles. La raison est simple: les problèmes à résoudre aujourd’hui sont tellement complexes qu’ils nécessitent la collaboration de personnes issues d’horizons différents, capables de faire le pont entre les différentes disciplines.
Mais encore…
Comme indiqué en intro, nous n’aurons pas le temps de tout couvrir
Nous y reviendrons certainement une fois ou l’autre.
Je vais juste encore évoquer quelques-unes des idées lâchées dans le livre, sans les développer.
- Lorsqu’on sent qu’on est sur le point de trouver la bonne idée, il faut s’acharner. Continuer le café s’il le faut. Parce que les différentes expériences montrent que si on sait qu’on va y arriver, on va effectivement y arriver, aussi magique que cela puisse sembler. Si au contraire, on a le sentiment d’avoir touché le mur, alors, autant changer d’air ou prendre un bain.
- La créativité est avant tout une question de nouveaux liens entre des choses existantes et rarement de nouveautés à proprement parler. L’auteur parle de vieilles idées qui ont une seconde vie. Et donne encore d’autres exemples du monde de l’industrie, avec, notamment, la ”Minnesota Mining and Manufacturing Company”, mieux connue sous le nom de 3M qui est une boîte absolument incroyable. On connaît bien sûr tous les post-it et le scotch, mais l’entreprise fabrique plus de 55’000 produits, des écrans tactiles aux éponges de cuisine en passant par les filtres à eau, l’éclairage urbain, les plombages, les batteries… Le seul point commun de ce catalogue improbable de produits: ce sont toutes des créations maison. 3M est l’entreprise la plus innovante du monde, depuis les années 1920. On aime citer Apple et Google quand on pense à des entreprises innovantes, mais la plupart de leurs méthodes viennent en fait de 3M. Comme le fameux temps libre accordé aux employés pour qu’ils conduisent leurs propres projets. La seule obligation est de les présenter aux autres. Et c’est comme ça que les liens se font. Le post-it est né d’un lien entre un employé dont le projet était de faire une colle qui ne colle pas et un autre qui avait besoin d’un marque page qui ne tombe pas de sa bible qui se promenait dans le coffre de sa voiture entre deux dimanches.
- La créativité est aussi le fruit de rencontres informelles (Steve Jobs avait fait déplacer les toilettes au centre du bâtiment pour que les gens de Pixar soient forcés de se rencontrer dans les longs corridors, et cela a permis de maintenir le niveau inouï de créativité des équipes!)
- L’environnement compte énormément! Les grandes villes comptent plus de brevets par tête d’habitant que les petites. On a même pu établir une corrélation entre la vitesse moyenne de la marche un milieu urbain et la propension à la créativité
- L’éducation en revanche tend à démolir la créativité. Picasso ne disait-il pas que tout enfant est un artiste et que le problème est de le rester une fois adulte? L’éducation avec sa valorisation de l’apprentissage par coeur et ses évaluations constantes est le tombeau de la créativité. On juge, on sanctionne et de fait, on casse, on fait entrer dans le moule, on force le savoir à se fixer sans forcément l’accompagner de sens. Au lieu d’encourager la recherche de solutions, l’inventivité, la production d’idées. Je vous invite à ce sujet à regarder la toujours très inspirante vidéo de Ken Robinson en fin de dossier.
- Le “grit” est une composante essentielle de la créativité. C’est même ce qui permet de distinguer les grands créatifs des autres. Pas le QI, pas le talent, mais le “grit”. On pourrait traduire cela par le “cran”. Un mélange de confiance en soi et d’acharnement. Celui-là même qui a permis JK Rowling de continuer d’écrire sa saga de Harry Potter et de continuer de croire qu’elle était dans le vrai alors que 12 éditeurs avaient refusé le premier manuscrit. Ça n’a l’air de rien comme ça… Mais 12 fois! Franchement, il faut avoir la foi pour s’acharner encore et encore: il ne suffit pas d’avoir une bonne idée, encore faut-il avoir le talent de la mettre en oeuvre et l’énergie nécessaire pour la faire reconnaître.
Bonus 1
La vidéo TEDx de Charles Limb sur l’improvisation musicale, avec sous-titre en français:
Bonus 2
La vidéo TED de Ken Robinson (avec sous-titre français): comment l’école tue la créativité
Salut todos!
Le dossier de la semaine
La petite news de la semaine qui réveille le dimanche matin
via notre ami Ben (de l’excellent Niptech Podcast) :
Le physicien du CERN Dragan Slavkov Hajdukovic postule que la matière noire serait une illusion causée par le vide quantique.
Les explications du professeur Mathieu:
Il y a désormais 3 écoles pour expliquer la vitesse de rotation plus rapide qu’attendue des galaxies:
- La première école invoque l’existence de la matière noire.
- La deuxième école invoque une modification de la loi de la gravitation (théorie MOND).
- La troisième voie proposée par Hajdukovic n’introduit ni la matière noire, ni la modification de la loi de la gravitation.
Selon cette nouvelle théorie, il y aurait 2 types de charges gravitationnelles:
- La charge gravitationnelle positive de la matière – La particule virtuelle a une charge gravitationnelle positive.
- La charge gravitationnelle négative de l’antimatière – L’antiparticule virtuelle a une charge gravitationnelle négative.
Ces charges gravitationnelles de signe opposé généreraient des dipôles gravitationnels dans le vide quantique. Le tout prenant une forme de fluide dipolaire responsable de l’effet gravitationnel agissant sur la vitesse de rotation des galaxies qui est plus élevée que celle attendue.
Retour sur l’émission de la semaine dernière
- le commentaire de Vincent Lebreton permet de se faire une idée de ce à quoi ressemble le fameux orgue marin de Croatie dont nous parlait Lia la semaine dernière;
- les deux commentaires de Jonathan Pain-Chamming’s sur le groove constituent un excellent complément au dossier de Lia
Les quotes de Mathieu
A nouveau deux pour le prix d’une seule:
- Ce qui nous manque le plus, ce n’est pas la connaissance de ce que nous ignorons, mais l’aptitude à penser ce que nous savons. – Edgar Morin
- L’avenir de l’espèce humaine dépend non de ses découvertes, mais de ce qu’elle en fera. – Inconnu.
Ce qui entraîne un petit plug de Mathieu pour le concept de “Slow Science” issu d’un mouvement plus global Slow Movement (Slow Food) :
- http://slow-science.org/ Le manifeste en deux mots:
- La science a besoin de temps pour penser et digérer ses découvertes.
- Faire appel à l’interdisciplinarité pour remettre une découverte dans son contexte global.
- La science doit être un processus méticuleux. Il ne faut pas espérer des scientifiques des pansements, des patchs rapides à appliquer aux problèmes de la société.
- La slow science s’appuie sur un recherche scientifique conduite par la curiosité , plutôt que par des objectifs de performance.
La prosopagnosie
Pouvez-vous imaginer que vous vous leviez le matin entouré(e) de clones? Imaginez que tout le monde, la personne dans votre lit, vos propres enfants, vos parents, vos voisins, vos collègues, tous les passants aient exactement la même tête! Tous les acteurs d’un film (Kathy Bates ou Jodie Foster, même combat!) Tous les animateurs TV… La pharmacienne, le boucher… Tous identiques! Impossible, avec la meilleure volonté du monde, de vous souvenir à qui vous avez déjà dit bonjour ou pas. Impossible de comprendre pourquoi la personne en face de vous vous sourit tendrement… Ah oui, c’est peut-être votre moitié… Ça fait un peu science-fiction, comme ça, c’est pourtant la réalité pour une personne sur 40 (2.5% de la population selon une étude de 2008 http://www.experimental-psychology.de/ccc/docs/pubs/GrueterGrueterCarbon2008.pdf). Soit un problème aussi courant que la dyslexie ou la dyscalculie et dont on ne parle pourtant pas autant. On reviendra sur ce chiffre d’une personne sur 40, je ne suis pas entièrement convaincu qu’on puisse le prendre pour argent comptant. Cette condition socialement handicapante est de mieux en mieux documentée et porte le doux nom de prosopagnosie. Je n’ai jamais réussi à la placer dans une conversation, du coup, hop, j’en ai fait un petit sujet de podcast après m’être assuré pendant notre petite virée au CERN que cela intéressait bel et bien nos auditeurs. Le mot prosopagnosie vient du grec prosopon (visage) et agnosia (non-reconnaissance ou non-savoir). Avant d’explorer en détail la prosopagnosie, parlons un peu reconnaissance des visages.
La perception des visages
Ça n’a l’air de rien tant on le fait en général naturellement, mais la perception des visages est un processus cognitif assez élaboré implicant tout un réseau de zones cérébrales et qui est assez ancien sur le plan de l’évolution puisqu’on a pu l’observer également chez les macaques. Notre dernier ancêtre commun, qui vivait il y a quelque 25 millions, était donc déjà très probablement équipé pour cette tâche complexe. Des chercheurs anglais, Vicki Bruce et Andy Young ont proposé en 1986 un modèlepour expliquer le processus, modèle qui reste la référence aujourd’hui. En gros, le processus normal se déroule en plusieurs temps.
- La phase de détection permet de reconnaître qu’on a affaire à un visage (en général la présence de 2 yeux, un nez, une bouche sont un indice assez sérieux: je plaisante, mais nous sommes en fait extrêmement sensibles à ces repères. On voit souvent des patterns là où il n’y en a pas. Deux rondelles de tomates, un nez en champignon, une bouche en tranche de poivron et vous avez transformé votre pizza en bonhomme… Même plus prosaïquement, il suffit de dessiner dans un cercle deux petits cercles pour les yeux et un petit trait horizontal pour la bouche et on voit également un visage. Sans parler du visage de la lune ou du visage sur Mars… Notre circuit de reconnaissance des visages est décidément à l’affût du moindre du signe… );


- Dans un deuxième temps, l’information faciale est décodée (expression émotionnelle, suivi du regard, sexe, âge, état de santé);
- L’information ainsi recueillie est comparée à une grille d’images et de modèles mentaux de visages.
À l’issue du processus, on sait s’il s’agit d’un visage familier ou pas et, cas échéant, à qui il appartient. En 1991, le psychologue britannique Tim Valentine a proposé que les modèles mentaux auxquels on compare les visages seraient en fait des matrices vectorielles multidimensionnelles, des sortes de prototypes de tous les visages qu’on a connu. Cette hypothèse expliquerait d’ailleurs ce qu’on appelle le biais (ou effet) interethnique. Une petite digression s’impose.
L’effet interethnique
L’effet interethnique est la tendance pour les personnes d’une certaine ethnie à éprouver de la difficulté à reconnaître les visages et les expressions faciales de membres d’un autre groupe ethnique. Pour revenir un peu sur la criminologie dont nous avions parlé il y a quelques temps avec André Kuhn, il faut savoir que 75% des condamnés faussement accusés aux Etats-Unis et réhabilités (pour autant qu’ils n’aient pas déjà été exécutés s’entend) grâce à des tests ADN, s’étaient retrouvés derrière les barreaux à cause d’un témoignage visuel. Et dans au moins 40% de ces cas, ce témoignage était le fait d’un témoin d’une autre ethnie. Ça fait un peu froid dans le dos. Plus de détail sur le site innoncence.org À un tout autre niveau, c’est arrivé dernièrement à notre ami Xavier Agnès qui comme beaucoup de monde en Suisse romande est d’origine européenne et vit entouré essentiellement d’européens. Il a posté un billet sur son blog pour raconter sa petite mésaventure: il s’est retrouvé extrêmement honteux et confus d’avoir confondu deux serveuses dans un restaurant. On imagine son grand moment de solitude lorsque cherchant à convaincre la seconde qu’elle avait déjà pris note de sa commande, il s’est rendu compte qu’il l’avait en réalité passée auprès de la première! Lorsqu’on se retrouve soudain plongé dans un environnement auquel on n’est pas du tout habitué, on subit une forme assez légère de prosopagnosie mais celle-ci est temporaire: on met rapidement à jour nos modèles mentaux, et au bout de quelques heures, voire de quelques jours, on est à nouveau capable de distinguer clairement les visages les uns des autres. Enfin, tout cela, c’est bien sûr quand le système de reconnaissance des visages fonctionne bien. Pour les personnes chez qui ce n’est pas le cas, c’est une tout autre histoire.
Les différents types de prosopagnosie
On peut naître prosopagnosique ou le devenir à la suite de lésions cérébrales. Pour la prosopagnosie acquise, la première documentation remonte à 1947, on la doit à un neurologue allemand, Joachim Bodamer, qui publia une description détaillée de deux soldats qui avaient du mal à reconnaître les visages suite à des lésions cérébrales sévères durant la deuxième Guerre Mondiale. Pas très vieux tout cela. Pour la prosopagnosie congénitale, c’est encore plus récent. C’est en 1976 seulement qu’Helen McConachie, une neurologue anglaise, publia un premier papier sur le sujet. On sait depuis 1999 que le problème peut être héréditaire. Le nombre d’études a explosé au début des années 2000, notamment grâce au web qui a permis aux chercheurs et aux prosopagnosiques d’entrer plus facilement en contact et grâce aux progrès de l’imagerie cérébrale qui ont permis de comprendre ce qui se passe dans le cerveau. Depuis 2006, on pense que le problème touche 2.5% de la population. 2.47% pour être précis, selon une importante étude allemande publiée dans le American Journal of Medical Genetics. J’avais dit en introduction que je reviendrais sur ce chiffre car, malgré le consensus (c’est apparemment le seul chiffre disponible aujourd’hui), je trouve un peu risqué d’extrapoler à partir de là. En effet, le test concernait une population de 689 élèves d’une région particulière d’Allemagne dans laquelle on a trouvé 17 cas de prosopagnosie. L’échantillon me paraît trop peu représentatif pour tirer des conclusions concernant les presque 7 milliards d’êtres humains qui peuplent joyeusement notre planète.
Ce qui se passe dans le cerveau
Qu’on se le dise tout de suite, la plasticité neuronale, cette formidable capacité d’adaptation du cerveau qui permet parfois à une zone du cerveau de prendre le relais d’un autre zone spécialisée endommagée et dont nous avions parlé dans Podcast science n° 16, la plasticité, donc, ne vient jamais au secours des sujets prosopagnosiques. Chacun déploie des stratégies de compensation, bien sûr, en s’appuyant sur différents indices (coupe et couleurs de cheveux, bijoux, vêtements, pose du corps, mouvements, odeurs, et surtout des indices auditifs, notamment le son de la voix). Dans un n° de Radiolab (excellent comme toujours) recommandé par le non moins excellent Pierre Kerner – qui nous mijote d’ailleurs un dossier spécial pour la semaine prochaine - , j’ai même entendu le neurologue Oliver Sacks, qui est lui-même atteint de prosopagnosie, indiquer qu’il reconnaissait ses voisins, dans l’ascenseur, grâce à leurs chiens!). Chacun y va de ses petits moyens, mais la compensation ne se fait jamais automatiquement. En se basant sur les dernières techniques d’imagerie cérébrale, notamment la résonance magnétique fonctionnelle, les chercheurs pensent que c’est parce qu’il y a trop de fonctions hautement spécialisées touchées en même temps. En effet, la reconnaissance des visages n’est pas le fait d’une seule aire cérébrale mais de plusieurs, toutes situées dans l’hémisphère droit du cerveau, il s’agit de :
- l’aire occipitale des visages (dans le lobe occipital inférieur) ;
- l’aire fusiforme des visages (qui constitue la partie centrale du gyrus fusiforme);
- en enfin, l’aire des visages dans le sillon temporal supérieur. On suppose que cette dernière traite les informations dynamiques (telles que l’expression, la direction du regard, et le language facial), alors que les deux premières se concentrent sur les aspects plus statiques de l’identification des visages.
Chez les sujets ayant acquis leur prosopagnosie, l’une ou plusieurs de ces trois zones a été lésée (en général d’ailleurs, en même temps que d’autres. C’est ainsi que la plupart du temps, la prosopagnosie acquise est combinée avec du daltonisme, la zone du traitement des couleurs étant toute proche). Pour la prosopagnosie congénitale en revanche, on n’a jamais constaté aucune lésion de ces régions, mais on constate un déficit d’activité. Ceci étant dit, les recherches en sont encore à leur balbutiement. On a juste compris quelles zones s’activent, et émis un certain nombre de suppositions, mais on est encore loin de comprendre comment tout cela fonctionne. Sur le plan génétique, on n’est pas beaucoup plus avancés. On sait qu’un ou plusieurs gènes sont incriminés dans la prosopagnosie de naissance (à moins que le problème ne soit causée par une hypoxie, soit un manque d’oxygène à la naissance, ce qui est rare mais possible), mais on ne sait pas du tout encore lesquels.
Comment se soigner?
À l’heure actuelle, la prosopagnosie est incurable. Si vous faites partie des 2.47% de la population concernée, c’est juste pas de bol. Il faut apprendre à vivre avec. Et c’est pour cela qu’il me semblait important d’y consacrer un petit dossier. Je trouve que cela vaut la peine de penser “prosopagnosie” avant de penser “quel con prétentieux machin, il fait semblant de ne pas me reconnaître”. Ça peut être le cas bien sûr, mais pas forcément.
Quelques cas célèbres
Pierre Kerner, encore lui, m’a aiguillé sur la page Wikipédia en anglais sur la prosopagnosie, qui recèle une section “célébrités” où on apprend qu’en plus d’Oliver Sacks, de nombreux autres scientifiques célèbres en sont ou en étaient atteints:
- Paul Dirac, l’un des pères de la physique quantique. C’est lui qui a prédit l’anti-matière;
- Jane Goodall, la primatologue qui a complètement bouleversé notre rapport aux chimpanzés;
- mon idole, Dr Karl (le Monsieur Science de la radio australienne).
Hors monde scientifique, plus près de nous, on apprend également que l’acteur français Thierry Lhermitte souffre du problème et qu’il joue volontiers les cobayes dans l’espoir de faire avancer la science sur le sujet.
Autodiagnostic
À prendre avec des baguettes bien sûr, cela ne vaut bien sûr pas un diagnostic clinique, mais en attendant d’aller voir votre médecin, si vous avez un doute quant à votre capacité à reconnaître les visages, vous pouvez faire ce test en ligne. Ça prend un peu de temps, c’est assez difficile à faire d’ailleurs, il faut se concentrer ai-je trouvé, mais cela vous donnera une idée des compétences de votre gyrus fusiforme
http://www.faceblind.org/facetests/index.php [update 2012: malheureusement, ce lien ne fonctionne plus. Si vous en trouvez un autre, faites-nous signe!]
Pour en savoir plus
J’ai sagement balisé toutes mes affirmations des études qui les étaient, le gros de cet article étant inspiré d’un papier te Thomas Grüter, Martina Grüter et Claus-Chrisian Carbon de l’Université de Vienne, publié dans le British Psychological Society en 2008.
L’article peut être acheté ici http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1348/174866407X231001/full ou piqué gratuitement ici: http://www.experimental-psychology.de/ccc/docs/pubs/GrueterGrueterCarbon2008.pdf, à choix
Sinon, je vous recommande le visionnage de l’émission 36.9°, qui y avait consacré un sujet il y a quelques temps (Merci à Xavier Agnès pour le lien): http://www.tsr.ch/emissions/36-9/936037-ne-pas-reconnaitre-un-visage-un-handicap-social-meconnu.html
Enfin, dans un registre un peu différent, encore que… Comment fonctionnent les systèmes de reconnaissance faciale informatiques? Cela donne une petite idée de la complexité du processus, même si la comparaison s’arrête là. Un excellent article très bien documenté (en anglais): http://electronics.howstuffworks.com/gadgets/high-tech-gadgets/facial-recognition.htm
Bienvenue sur cette page du “balado qui fait aimer la science” (à chaque fois un plaisir, cette tagline
).
Le dossier de la semaine
Cette semaine, c’est notre amie Lia qui se livre pour nous au délicat exercice de conciliation de la musique, de la science (neurosciences en particulier) et des émotions. Elle en profite pour nous expliquer les raisons de son break du champ des neurosciences, besoin de poésie en somme… Son dossier, avec toutes les références et les liens ici : Musique, sciences et émotions
Retour sur l’émission précédente
Pas mal de réactions, comme vous pouvez vous en douter, sur le dossier de Mathieu de la semaine dernière (sciences économiques: keynésianisme vs néolibéralisme). Nous vous donnons rendez-vous dans la section “commentaires” du dossier.
Et comme mentionné à l’oral, nous vous proposons de jeter un coup d’oeil au blog de Brainfisch, qui a passablement contribué aux commentaires sur de nombreux dossiers. http://brainfisch.wordpress.com/
Les quotes de Mathieu de la semaine
Yep, cette semaine, c’est deux pour le prix d’une: une pour chaque hémisphère cérébral:
- La musique est une pratique cachée de l’arithmétique, l’esprit n’ayant pas conscience qu’il compte – Gottfried Leibniz
- La musique donne une âme a nos coeur et des ailes à la pensée – Platon
Ça doit dépendre de la playlist
Bonne semaine!
Prochain enregistrement le mercredi 17 août 2011.
On était devant le CERN lors de la visite guidée et on discutait avec le professeur Von, quand l’idée nous est venue de faire un podcast dont le thème principal serait la musique. Ça va être probablement un peu différent des autres podcast, mais pour vous expliquer le pourquoi du choix de ce soir je vais vous parler un tout petit peu de moi et de mon parcours.
Après avoir été plusieurs années dans le monde des neurosciences j’ai découvert la musique, et je peux vous dire que ça a été une sorte de révélation, assez tardive mais néanmoins fondamentale dans ma vie. Bien sûr j’aimais déjà écouter la musique. Comme pour beaucoup d’entre nous, certains morceaux ou certaines chansons m’ont donné et me donnent des émotions agréables. Plusieurs fois une chanson m’a carrément aidée à surmonter un moment un peu difficile ou m’a donné la pèche. Disons que depuis 2008 j’ai l’impression d’être un peu « rentrée » dans la musique : je me suis acheté une guitare, j’ai appris un tout petit peu à jouer j’ai commencé et composer mes chansons.
Là je suis en train de vivre une sorte d’année sabbatique, où je regarde la science autrement sans plus la vivre de l’intérieur. Alors je me consacre à l’écriture ainsi qu’à la composition. Bref j’aime la musique, je l’aime avec mon cœur et je la fait avec le cœur.
Jusqu’à quelque mois, tant que je portais la casquette de scientifique je disais souvent que je ne voyais pas d’incompatibilité entre l’art et la science car elles proviennent d’une même source, c’est-à-dire le besoin d’explorer la vie et de comprendre ce que nous sommes.
Aujourd’hui, en ayant laissé de côté la casquette de scientifique pour prendre celle d’artiste j’avoue avoir parfois du mal à vivre cette compatibilité entre art et science.
Faire de la musique demande une participation totale. Quand on chante, ce sont nos propres cordes vocales qui vibrent et qui émettent des sons, quand on joue un instrument c’est notre corps qui doit bouger pour faire vibrer l’instrument. Bref, quand on fait de la musique, à mon avis on « devient » musique avec tout ce qu’on est, notre corps mais aussi nos pensées, émotions et nos sensations.
Quand on fait des expériences scientifiques au contraire on doit rester partiellement détaché de ce qu’on fait. On doit travailler et s’investir autant mais qu’avec certaines parties de nous même. Les émotions ou les pensées de la vie doivent être écartées. Et pour ce qui concerne le corps, on se limite souvent à en utiliser que les yeux et les mains. Tout qui peut perturber l’expérimentateur et la reproductibilité d’une expérience doit rester loin. La science a besoin d’objectivité car elle recherche une compréhension des choses qui soit reproductible et indépendante de l’expérimentateur.
Personnellement, même si utile, je crois que comprendre la vie d’une façon détachée soit une limitation. Peut-être que la vie doit être « comprise » en la vivant, et avant tout en communicant avec elle.
C’est pour ça que j’aime la musique et que j’ai décidé de faire ce podcast, car je suis poussée par l’envie de communiquer et partager des connaissances.
Bien avant de me pencher sur la question d’un point de vue scientifique, j’ai senti que faire de la musique, et écrire des chansons était une façon rapide et directe pour atteindre le cœur des gens et donc de communiquer. Et en me regardant autour je vois que je ne suis pas la seule à penser ça. Dans son livre «This is your brain on Music », Daniel Levitin, Professeur à l’Université de McGill au Canada, ainsi que musicien, explique que l’industrie de la musique est une des plus grandes aux Etats Unis. D’après lui, les américains dépensent plus d’argent pour la musique que pour s’acheter des médicaments. Mais pourquoi la musique est si importante ? Pourquoi dépensons –nous autant d’argent pour acheter des CD ou aller à des concerts ? D’après Daniel Levitin, en comprenant pourquoi on aime la musique on peut arriver à dévoiler une partie de l’essence de la nature humaine.
Link : www.yourbrainonmusic.com/
http://db.hautetfort.com/tag/daniel%20levitin
http://bcgstpe.canalblog.com/archives/2007/12/16/7256542.html
D’un point de vue neurobiologique, il est d’ailleurs intéressant de remarquer que d’après des nombreuses études menées dans le laboratoire de Daniel Levitin (ainsi que dans d’autres laboratoires), la musique est une affaire de tout le cerveau et de tous les neurones. Contrairement à la notion commune et un peu simpliste que l’art et la musique sont traitées par l’hémisphère droit, alors que le langage et les mathématiques dans le gauche, écouter de la musique, la composer ou la jouer impliquent pratiquement toutes les aires du cerveau découvertes et identifiées jusqu’à présent.
Quand j’ai commencé à écrire ce podcast je voulais dire que la musique était un langage universel. Même si la plupart des informations que j’ai lu confirment en quelque sorte l’universalité de la musique, il me semble important de souligner qu’il y a aussi des personnes atteintes d’ « amusie », un déficit de perception de la musique et qui sont incapables d’apprécier et de reproduire la musique, bien que leurs oreilles et leurs fonctions langagières soient intactes. Ce trouble méconnu affecte néanmoins, selon les rares données sur la question, une part non négligeable de la population, soit environ 5 %, voir plus selon le chercheur Marie-Andrée Lebrun, qui s’est penché sur la question. Les causes sont inconnues, parfois liées à un accident, parfois la personne est amusique de naissance.
Tel était le cas de Che Guevara. On raconte que conscient de son infirmité, une fois lors d’un bal, il demanda à un ami de lui donner un coup de coude pour le prévenir lorsque les musiciens joueraient un tango afin qu’il puisse inviter à danser une infirmière qu’il trouvait à son goût.
Link: http://www.nouvelles.umontreal.ca/recherche/sciences-de-la-sante/20110221-decouverte-du-premier-cas-damusie-congenitale-chez-lenfant.html
http://www.psych.mcgill.ca/labs/levitin/media/vous_detestez_musique.html
Pour 95% des personnes la musique communique donc quelque chose. Il est important de remarquer d’ailleurs que d’après les archéologue et les historiens, toutes les cultures humaines modernes ou anciennes ont produit de la musique et y sont sensibles. D’après Tinaig Clodoré Tissot docteur en préhistoire et archéologie musicale à Paris, le premier instrument de musique conçu par une main humaine date de plus de 35 000 ans, l’époque où vivaient l’ homme de Neandertal et l’homme de Cro-Magnon. Il s’agit d’une flûte en os de vautour retrouvé en septembre 2008, dans la grotte de Hohle Fels (dans le jura Souabe en Allemagne).
Link : http://www.hominides.com/html/dossiers/musique-prehistoire.php
Le pouvoir de la musique de susciter des émotions est d’ailleurs bien exploité dans les publicités, les films, ou encore à la maison, lorsque les mamans bercent leurs enfants en leur chantant des mélodies calmantes ou apaisantes.
Si nos mamans ont donc découvert d’instinct les pouvoirs physiologiques de la musique, au niveau des scientifiques la question semble encore ouverte. Est-ce que la musique suscite ou module réellement des émotions ? Ou est-ce que plutôt nous ne faisons que reconnaitre une émotion associée à une musique sans pour autant la ressentir ? Un peu comme nous reconnaissons un sourire sur une photo sans que cela nous incite à sourire à notre tour.
D’après ce que j’ai vu les études de ces dernières années semblent pencher plus pour un effet direct de la musique sur nos émotions, même si l’éducation et la culture dans laquelle nous baignons influence nos perceptions et nos choix musicales.
Pour vous donner un exemple de type de recherche menée dans le domaine j’ai choisi de vous parler d’une étude sortie en 2009 par les chercheurs Mathieu Roy, Jean-Philippe Mailhot, et Isabelle Peretz. Ces chercheurs ont mis au point la première expérience qui semble montrer un lien direct entre musique et émotions.
Pour vérifier l’incidence de la musique sur les émotions les chercheurs ont étudié un réflexe émotionnel: le clignement des yeux.
Comme on peut lire sur la page de leur site :
«Le sursaut est un mécanisme de défense inconscient et l’une de ses composantes est le clignement des yeux. Il est bien établi que le clignement est un indicateur du degré d’anxiété de l’individu et du degré d’activité de ce mécanisme. Si différentes musiques peuvent provoquer du stress ou de la joie, cela devrait donc pouvoir s’observer sur le clignement des yeux.»
L’étudiant a soumis une quinzaine de sujets à différentes musiques, les unes reconnues pour être agréables et les autres désagréables. L’audition était entrecoupée de bruits blancs de 100 décibels destinés à provoquer un sursaut et le clignement des yeux. Selon l’hypothèse des chercheurs, les clignements allaient être plus intenses avec la musique désagréable alors que la musique agréable allait inhiber le réflexe.
Les résultats ont confirmé cette hypothèse. «Avec la musique désagréable, les clignements sont plus intenses, plus rapides et plus fréquents qu’avec la musique agréable».
….
Le clignement étant révélateur d’un état de stress, ces données montrent que les sujets ressentaient bel et bien ce stress et que la musique désagréable en était la cause.
«Le réflexe de cligner des yeux est une réponse involontaire liée à l’état émotionnel et qui ne relève pas de la capacité des sujets d’évaluer leur propre état, précise Mathieu Roy. Notre expérience a révélé que la musique peut bel et bien moduler les émotions, ce qui confirme l’approche des émotivistes.»
Ces résultats vont dans le même sens que d’autres travaux qu’il avait lui-même menés auparavant et qui ont montré que la musique agréable permet de réduire la douleur grâce à l’émotion positive qu’elle engendre.
Selon les deux jeunes chercheurs, les résultats obtenus sont une nouvelle validation du recours à la musique en thérapie. Si la musique peut susciter des émotions qui réduisent l’activité des mécanismes de défense, elle peut donc être utilisée pour alléger des états émotionnels déplaisants comme l’anxiété, la dépression ou la douleur…
D’ailleurs, Daniel Levitin, dit dans une interview :
« Le cerveau comprend une sorte de siège du plaisir, qui s’active lorsqu’on gagne beaucoup d’argent, par exemple, qu’on prend de la cocaïne ou qu’on atteint un orgasme. On le savait depuis des années, mais j’ai découvert avec mon collègue Vinod Menon de la
Faculté de médecine que cette partie du cerveau réagit aussi à la musique agréable. Les gens disent volontiers qu’ils aiment la musique, mais on est surpris quand même quand on la voit littéralement jouer sur une image cérébrale. »
Link : http://www.innovationcanada.ca/fr/articles/i2eye-with-neuroscientist-daniel-levitin
La musique interfère donc dans nos émotions et provoque dans notre cerveau une sorte de “chorégraphie de neurotransmetteurs”, comme l’appelle Daniel Levitin. “La satisfaction et le plaisir liés à la musique découlent de l’augmentation de la dopamine dans le noyau accumbens, à laquelle participe le cervelet en régulant les émotions grâce à ses connexions avec le lobe frontal et le système limbique”.
A propos de plaisir et d’émotions positives stimulés par la musique, je voudrais parler aussi un tout petit peu de la musicothérapie.
La musicothérapie a des racines très anciennes. Avant même qu’on la baptise ainsi, on utilisait consciemment la musique pour adoucir la douleur ou la souffrance psychologique, rappelons nous de nos mamans qui nous chantaient des berceuses.
La musicothérapie moderne est née entre la Première et la Seconde Guerre mondiales aux Etats-Unis. D’après ce que j’ai pu voir elle est utilisée efficacement pour traiter des troubles neurologiques divers. Cela va de la maladie d’Alzheimer à la maladie de Parkinson, en passant par des troubles du langage, l’autisme et d’autres troubles du comportement. D’ailleurs comme le note Oliver Sacks, important neurologue et auteur du livre Musicophilie : «une musique convenablement sélectionnée est capable d’apporter beaucoup plus aux patients, en termes d’orientation et d’ancrage, que la plupart des autres thérapies».
Link : http://www.planet-techno-science.com/biologie/la-musicotherapie-soulage-les-symptomes-de-la-fibromyalgie-et-ameliore-la-qualite-de-vie-des-malades/
http://www.hebdo.ch/musique_et_cerveau_des_connexions_inattendues_43382_.html
J’aimerais finir ce podcast en rappelant que des nombreux chercheurs se sont amusés à traduire en musique les séquences de nos gènes. J’ai aussi écouté une transposition en note du nombre pi. Les musiques parfois sont assez surprenantes.
Link :
http://www.petergena.com/FR/ADNmus.html
http://www.avoision.com/experiments/pi10k/index.php
Je pense aussi à la musique faite par la nature. Il y a un orgue qui joue avec l’eau de la mer à Zara en Croatie. Je n’ai jamais eu l’occasion de le voir ou plutôt de l’écouter, mais les amis qui l’ont vu m’ont dit que c’est assez impressionnant.
Link : http://en.wikipedia.org/wiki/Sea_organ
Je me rends compte que le domaine est très vaste. Par exemple, je n’ai pas abordé le sujet du groove, demandé par un auditeur. Je vais alors passer la parole au professeur Von qui va peut-être en discuter un tout petit peu…










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