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5e billet de blog scientifique en audio: Pourquoi l’immigration n’est pas un problème …

Auteur:

Blog: webinet.cafe-sciences.org

Billet original: http://webinet.cafe-sciences.org/articles/pourquoi-lemigration-nest-pas-un-probleme/

Enregistrement: David

Diffusion originale: Podcast Science #105, 18 octobre 2012

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Lyssenko

On 04.10.2012, in Dossiers, by Xilrian
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Souvent les scientifiques entrent dans l’histoire quand ils font faire, grâce à leurs découvertes, un bond en avant à leur discipline. Lyssenko est entré dans l’histoire en faisant faire un bon en arrière de plusieurs dizaines d’années à son domaine d’étude.

L’histoire de Lyssenko

Lyssenko (1898-1976) est en charge de la recherche en biologie/agronomie en Union soviétique à la tête de l’Académie Lénine des Sciences agronomiques entre 1948 et 1952. Se réclamant de l’héritage de Mitchourine, il acquiert rapidement une certaine notoriété en se présentant comme l’inventeur d’une technique découverte quelques années plus tôt aux Etats-Unis : la vernalisation. Il obtient rapidement le soutien de la Pravda (l’organe officiel du PC de l’Union soviétique).

Entre 1930 et 1940 un combat s’engage entre les tenants de la biologie conventionnelle (évolutionniste, mendélienne, et partisane de la sélection naturelle) tel Nikolaï Ivanovitch Vavilov (qui était en 1930 président de l’Académie Lénine des Sciences agronomiques ainsi que de l’Institut de Recherche Scientifique de l’URSS pour la culture des plantes) et les partisans de Lyssenko. En 1937, alors que Vavilov s’apprête à organiser à Moscou le congrès international de génétique et que Staline prononce un discours sur les « défaillances à l’intérieur du parti et les mesures à prendre pour liquider les trotskistes et les traîtres », Lyssenko, secondé par le philosophe Isaak Izrailevich Prezent*, se lance dans une campagne visant à présenter les généticiens classiques comme «des saboteurs, des incapables ou des ennemis du prolétariat […] rampant à genoux devant les derniers propos réactionnaires de savants étrangers ». Vavilov pliera devant ces accusations et l’organisation du congrès en URSS sera finalement annulée.  En 1940, alors que Lyssenko poursuit son ascension, Vavilov est arrêté (et mourra au goulag quelques années plus tard).

Entre 1940 et 1948, malgré de persistantes oppositions de la communauté scientifique, Lyssenko et ses partisans prennent peu à peu le contrôle de la biologie soviétique (Lyssenko devient président de l’Académie Lénine des Sciences agronomiques). En 1948, Lyssenko est encore mis en cause par d’importants scientifiques et par Iouri Jdanov (fils d’Andreï Jdanov, 3ème secrétaire du parti communiste, soutien important de Staline et auteur de la doctrine portant son nom). Après s’être assuré du soutien de Staline, Lyssenko organise une discussion publique entre lui et l’ensemble de ses opposants à l’occasion de la session d’août de l’Académie de Lénine des sciences agricoles. A ce congrès, après les avoir laissé s’exprimer, Lyssenko revendique le soutien de Staline et du comité central. Ce soutien public mit un terme au débat et d’importantes purges parmi les scientifiques non Lyssenkistes suivirent cet événement.

La période 1948-1950 correspond à l’apogée du Lyssenkisme : à cette époque, l’idéologie tente de se répandre à l’étranger, en particulier en France où elle connaîtra un petit succès**.

Il faut attendre la chute de Staline et l’accession au pouvoir de Nikita Khroutchev (en 1953) pour que Lyssenko soit une première fois mis en cause et qu’il perde à cette occasion son poste de président de l’Académie des Sciences agricoles. Même si la présidence de Khroutchev se caractérise par le retour d’un certain pluralisme dans la recherche en biologie, Lyssenko garde de nombreux appuis au comité central et reste très influent.

Ce n’est qu’en 1965, quelques semaines avant la chute de Khroutchev, que Lyssenko perd réellement son pouvoir et son poste de directeur de l’Institut de génétique de l’Académie des sciences.

*Isaak Izrailevich Prezent
Philosophe soviétique : après avoir expliqué en 1930 l’incompatibilité philosophique du lamarckisme avec le marxisme et le matérialisme dialectique, il devient par la suite un important soutien de Lyssenko et participe au développement de la théorie des deux sciences.

**Le Lyssenkisme en France
La promotion du Lyssenkisme en France est de relativement courte durée. Elle commence en 1948 suite à la prise de position publique de Staline pour Lyssenko et donne lieu à la publication d’un article dans les Lettres françaises. Entre 1948 et 1950 le PCF tentera de populariser le Lyssenkisme et la théorie des deux sciences ce qui lui aliénera le soutien de biologistes connus tel que Jacques Monod, Jean Rostand et Marcel Prenant (qui tentera tout de même un moment de défendre le Lyssenkisme ou tout du moins d’aboutir à une synthèse entre le Lyssenkisme et la génétique classique, avant d’abandonner suite à sa rencontre avec Lyssenko lui-même et d’être exclu du PCF). Le principal défenseur du Lyssenkisme en France est finalement Louis Aragon. En 1950 la prise de position de Staline contre la théorie des deux sciences met un terme à la communication du PCF sur ce sujet. Mais il faudra néanmoins attendre huit ans de plus pour qu’une première dénonciation de la fraude Lyssenkiste apparaisse en France (par Jean Rostand) et une dizaine d’années de plus pour que ces dénonciations se multiplient à travers le monde.

Les préludes au Lyssenkisme

On peut chercher la filiation intellectuelle de Lyssenko chez deux scientifiques le précédant de deux générations :

Mitchourine (1855-1935), à l’origine simple employé du chemin de fer passionné de biologie, est un pomologue russe qui cherche à acclimater des espèces végétales au rude climat russe et il crée pour cela de nombreux hybrides de plantes vivants sous différentes latitudes. Mitchourine nourrit un certain ressentiment pour le Tzar au vu du dédain qu’il manifeste pour ses travaux et accueille avec joie la révolution. Autodidacte, davantage intéressé par la pratique que par la théorie, et apprécié de Lénine et des dirigeants bolchéviques, il est peu à peu présenté comme le représentant d’une science authentiquement communiste. Le Lyssenkisme prendra le nom de biologie mitchourinienne.

Nicolaï Marr (1864-1934), historien et linguiste soviétique, développe la notion de classe en linguistique : Pour Marr il existe une incompatibilité entre la/les langue(s) pratiquées par les prolétaires et celle pratiquées par les classes bourgeoises. Marr en déduit, conformément au marxisme originel (« La révolution sera mondiale ou ne sera pas ») et à sa déclinaison sous Lénine, qu’il sera nécessaire après le triomphe mondiale du communisme de mettre en place une langue mondiale unique.

La science de Lyssenko

L’ensemble de la pratique de la biologie de Lyssenko témoigne d’une grande pratique du bouturage et de l’hybridation de végétaux, qu’il partage avec Mitchourine et sur laquelle il souhaite se baser pour « refonder » la biologie.

La technique par laquelle Lyssenko s’est fait connaître, la vernalisation, consiste à soumettre une graine à un froid intense pour obtenir une floraison plus rapide. La pratique est connue depuis longtemps par nombre de paysans pour certains végétaux et Lyssenko nourrit l’idée de généraliser ce concept à l’ensemble des productions agricoles.

A première vue, le Mitchourinisme ou le Lyssenkisme ressemblent, même si Lyssenko se réclame avec force des idées de Darwin, à une forme de Lamarckisme tardif. Au nom de la transmissibilité des caractères acquis, il s’oppose aussi à la génétique « mendélienne » et à la possibilité de l’existence d’un « organe de l’hérédité » ; « Les chromosomes ne sont pas une substance héréditaire spéciale ; c’est le corps ordinaire, une partie de la cellule s’acquittant d’une fonction biologique déterminée qui, en tout état de cause, n’est pas celle d’un organe de l’hérédité. Il existe et il peut exister dans l’organisme des organes différents, y compris ceux de la reproduction, mais il n’existe pas, il ne peut pas exister un organe de l’hérédité. Autant vaudrait y chercher un organe de la vie. » (in Agrobiologie : génétique sélection et production des semences de T. Lyssenko)

Par ailleurs Lyssenko, s’inspirant des travaux effectués par Nicolaï Marr en linguistique se prononce pour une science prolétarienne opposée à une science bourgeoise. La science prolétarienne de Lyssenko se doit d’être pratiquée par les paysans eux mêmes transformés en expérimentateurs. Elle rejette les méthodes scientifiques, et elle cherche à s’appuyer sur le matérialisme dialectique.

Lyssenko rejette avec force l’idée de sélection naturelle, partant du principe que la concurrence n’existe pas à l’état naturel dans une même espèce ; il explique, au nom d’une solidarité intraspécifique, qu’une plantation dense d’une seule espèce est une manière efficace de cultiver des terres arides. C’est souvent avec des arguments politiques/philosophiques que Lyssenko rejette la sélection naturelle :

« — Une dernière question : […] Est-il exact que la méthode du semis en nids a été découverte en Amérique il y a déjà dix ans ?

— De par sa nature, la biologie bourgeoise, parce que bourgeoise, ne pouvait ni ne peut faire de découvertes s’inspirant de l’absence de concurrence intraspécifique, thèse qu’elle se refuse à admettre. C’est pourquoi les savants américains ne pouvaient s’intéresser aux semis en nids. Ce qu’il faut à ces serviteurs du capitalisme, ce n’est pas la lutte contre les éléments, contre la nature, mais une lutte imaginaire entre le blé à épi blanc et le blé à épi noir qui tous deux appartiennent à la même espèce. Ils cherchent à justifier par une concurrence intraspécifique imaginaire, par les « lois éternelles de la nature », la lutte de classe, l’oppression des nègres par les blancs en Amérique. Comment reconnaîtraient-ils l’absence de lutte dans le cadre de l’espèce ? » (Extrait d’une interview de Lyssenko publié pour la première fois en 1947.)

Mais le Lyssenkisme n’est pas juste un Lamarckisme ; David Joravsky, auteur de l’affaire Lyssenko, affirme : « Le fait est que la « génétique » de Lyssenko est née complètement en dehors des processus intellectuels à l’œuvre dans la communauté des biologistes. Ses idées à propos de l’hérédité ne dérivaient pas du lamarckisme ou de quelque tendance scientifique que ce soit, qu’elle soit spéculative ou expérimentale, moribonde ou en développement. Entre 1933 et 1935, il a créé ses propres concepts en génétique, par une succession d’à-coups intuitifs, en ne poursuivant que le seul but pratique de produire et d’améliorer des variétés de blé en deux ou trois ans, et de repousser les objections formulées par les critiques savants. Toute ressemblance avec une pensée authentiquement scientifique était purement accidentelle. »

Lyssenko cherche aussi à fabriquer de nouveaux types d’engrais : par exemple en modifiant la composition du compost « terre-fumier ». Il souhaite faire passer la proportion habituelle de ce compost, à savoir 15-20% de terre, 80-85% de fumier, à une proportion inverse, c’est-à-dire plus de 80% de terre et le reste de fumier.

Il affirme aussi, et ce sera l’essentiel de ses recherches, que l’hybridation et la reproduction sexuée sont deux phénomènes de même nature. Prétend que du blè peut se transformer en seigle sous l’effet de la vernalisation.

Plus que tout, Lyssenko prétend être capable d’obtenir rapidement de nouvelles espèces, par adaptation au milieu.

Olga Borisovna Lepeshinskaya
Lyssenko va contribuer, avec Staline, à la promotion d’Olga Borisovna Lepeshinskaya (à ne pas confondre avec son homonyme ballerine elle aussi protégée de Staline) qui va régner avec lui sur la biologie soviétique. Olga travaille sur la biologie cellulaire et affirmera avoir observé l’apparition d’organismes vivants par génération spontanée. Pour prouver ses dires elle diffusera à l’envers des vidéos montrant la mort et la décomposition de cellules.

Le contexte

Plusieurs éléments ont permis le succès de Lyssenko :

Les faibles performances de l’agriculture russe :
Pendant la période tzariste, les paysans russes ne sont pas propriétaires de leur terre. C’est Lénine qui met fin à ce monopole d’état. Quand Staline met en place des fermes d’Etat (Kolkhoze et Sovkhoze), les paysans soviétiques, nouvellement propriétaires, rechignent à s’occuper des fermes collectives plutôt que de leur propres lopins terres. Pour tenter de les pousser à travailler, la direction soviétique augmente les taxes sur les productions des terres non collectives et réglemente de plus en plus leur surface dans l’espoir de voir les paysans se mettre à travailler davantage dans les fermes collectives. Mais, au vu des nouvelles réglementations, ceux-ci choisissent souvent de trouver un nouveau travail en dehors du secteur agricole ce qui aggrave encore la situation de l’agriculture de l’URSS. Dans ce contexte les dirigeants soviétiques cherchent désespérément une solution. Or, les gains de productivité que leur promettent les biologistes classiques tels que Vavilov sont à un horizon lointain (plus cinq ans) tandis que Lyssenko promet des progrès immédiats.

La cohérence avec l’idéologie communiste :
A partir de 1947, en réponse à la doctrine Truman qui cherche a organiser un endiguement du soviétisme, l’URSS adopte la doctrine Jdanov et lance une campagne de communication répandant une vision manichéenne du monde, séparé entre camps impérialiste bourgeois et anti-impérialiste prolétarien. Lyssenko est un homme du peuple et non content d’incarner, par ses origines, l’homme nouveau communiste, il développe avec Prezent et quelques autres un concept qui ressemble de plus en plus à une application de la doctrine Jdanov dans le domaine scientifique et une généralisation des idées de Marr : la théorie des deux sciences. Cette théorie consiste à opposer à ce qu’il appelle la science bourgeoise une science prolétarienne, basée sur le matérialisme dialectique, et mettant en valeur la pratique au détriment des canons de la recherche. Il ne faut pas non plus oublier qu’à l’époque où Lyssenko rejette la sélection naturelle, celle-ci a été récemment reprise par les idéologues nazis et peut donc elle aussi être vue comme porteuse d’une idéologie politique. Tout cela contribue à populariser les idées de Lyssenko dans une intelligencia/nomenklatura s’affichant nécessairement comme très politisée mais n’ayant pas forcément une grande culture scientifique.

Ces deux premiers éléments contribuent grandement au succès de Lyssenko mais il convient de les relativiser : si les promesses du Lyssenkisme ont pu convaincre, au début, certains dirigeants soviétiques, elles ne peuvent expliquer à elle seules la persistance du Lyssenkisme. En 1948 quand Lyssenko, contesté, reçoit l’appui crucial de Staline, cela fait déjà 10 ans qu’il contrôle peu ou prou la biologie soviétique sans résultats notables.

De même si l’opposition entre science bourgeoise et science prolétarienne semble, à partir des années 1947-1948, la doctrine officielle du Parti communiste, ce moment est de courte durée car dès 1950, Staline lui-même prend partie, dans un opuscule sur la linguistique (Le marxisme et les problèmes de la linguistique), contre les idées de Marr en linguistique * et donc contre la théorie des deux sciences de Lyssenko :

L’erreur de nos camarades est qu’ils ne voient pas de différence entre la culture et la langue, et ne comprennent pas que la culture change de contenu à chaque nouvelle période de développement de la société, tandis que la langue reste, pour l’essentiel, la même pendant plusieurs périodes et sert aussi bien la nouvelle culture que l’ancienne. Ainsi :
a) La langue, comme moyen de communication, a toujours été et reste une langue unique pour la société et commune à tous ses membres
[…]
c) La formulation «caractère de classe» de la langue relève d’une thèse erronée, non marxiste.

Comment alors expliquer le succès du Lyssenkisme ?

Le contexte politique :
A l’étranger, en particulier en France, le climat très politisé de la guerre froide a fortement retardé la dénonciation du Lyssenkisme.

Le Lyssenkisme est aussi simplement le résultat des dons de politicien de Lyssenko. Tout au long de son ascension, Lyssenko a su nouer des liens au sein de la nomenklatura du parti, avec la Pravda d’abord puis avec Staline et son entourage et même avec Nikita Khroutchev après la mort de Staline. Mais il faut surtout rajouter que l’essentiel du triomphe de Lyssenko a lieu dans le contexte des purges stalinienne pendant lesquelles il existe une réelle volonté du pouvoir central en Russie d’écarter les anciennes générations aussi bien dans les domaines scientifiques que politiques pour les remplacer par une jeune garde devant sa promotion à Staline ( « … pour liquider la vieille intelligentsia [...] comme il l’a fait dans d’autres domaines intellectuels : la littérature en 1946-1947, l’histoire en 1948-1950, la linguistique en 1950, l’économie en 1951, la médecine à partir de 1951, etc.» JJ Marie). Par ailleurs, à cette époque, l’agriculture soviétique subit un échec important qu’il est nécessaire d’attribuer à quelqu’un (à des saboteurs selon l’usage soviétique) et adopter les vues de Lyssenko présente l’avantage de justifier à la fois l’échec de l’agriculture russe et l’éviction de la « vielle garde » scientifique.

* Le rejet de Nicolaï Marr
Les idées de Nicolaï Marr furent longtemps l’idéologie quasi officielle du régime en matière de linguistique. On peut se demander alors pourquoi Staline choisit soudainement de les rejeter.
Outre les purges staliniennes et la volonté de se débarrasser d’encombrants Marristes, on peut trouver une raison idéologique à ce rejet : en effet, contrairement au marxisme et au léninisme qui l’ont précédé, le stalinisme n’affirme plus que « la révolution sera mondiale ou ne sera pas » mais cherche à mettre en place « le socialisme dans un seul pays ». Du coup, alors qu’au sortir de la Seconde guerre mondiale Staline parle de la victoire du peuple russe (et non pas du peuple soviétique) et que les langues parlées dans le bloc communiste se multiplient, les idées très universalistes de N. Marr deviennent de plus en plus contraires à la politique menée. Le rejet des idées de N. Marr présente donc l’avantage de renforcer la cohérence du régime.
Par ailleurs à la même époque la question se pose d’appliquer la théorie des deux sciences à la physique… La volonté de Staline d’obtenir la bombe atomique triomphe de sa volonté de mener une purge parmi les physiciens soviétiques.

Dans ce contexte la disparition de la théorie des deux sciences de Lyssenko semble être un dégât collatéral de considération à visée politique de plus grande ampleur.

Les échos contemporains

Au final on peut retenir du Lyssenkisme qu’il fut essentiellement, du point de vue du pouvoir stalinien, la promotion d’une « science » pour les vertus politiques qu’elle avait et sans considération pour sa véracité. Et que par ailleurs il se caractérise par la justification « scientifique » a posteriori de pratiques et d’idées non scientifiques (les différentes expérimentations  et spéculations de Lyssenko).

Néolyssenkisme :
Si le rejet du Lyssenkisme semble faire l’unanimité dans la communauté scientifique internationale on peut noter que l’on trouve encore sur internet quelques défenseurs de Lyssenko. On constate néanmoins que la petite galaxie des Néolyssenkisme (archéolyssenkistes ?) semble se confondre avec celle, naturellement fort réduite, desdéfenseurs du Stalinisme.

Homéopathie :
L’homéopathie consistant le plus souvent à diluer un principe actif jusqu’à ce qu’il ne reste plus de traces de ce principe actif, on parle souvent de la nécessité d’une mémoire de l’eau. Il est aisé de tracer le parallèle entre la mémoire de l’eau nécessaire à l’homéopathie et une forme de mémoire de la terre nécessaire aux composts de Lyssenko. On peut aussi remarquer que la mémoire de l’eau comme les théories quasi-lamarckistes de Darwin ne sont pas le résultat d’une recherche scientifique mais viennent au contraire (à posteriori) légitimer une pratique (l’homéopathie d’un côté et les expérimentations hasardeuses de Lyssenko de l’autre côté).

Intelligent Design :
Historiquement l’Intelligent Design résulte de la volonté de groupes religieux chrétiens américains d’imposer l’enseignement du créationnisme à l’école et de l’impossibilité constitutionnelle d’introduire un enseignement religieux dans les programmes scolaires. L’intelligent design fut une tentative de contourner la constitution en présentant le créationnisme sous un jour non pas religieux mais scientifique. Ici aussi la science est instrumentalisée et la pseudo-science vient légitimer à posteriori des idées non scientifiques (religieuses).

Aux différents exemples cités, on pourrait ajouter les financements d’instituts de recherche sur le tabagisme par l’industrie du tabac…De nos jours Lyssenko représente l’archétype de la fausse science à tel point que pro-OGM et anti-OGM de même que partisans du réchauffement climatique etclimato-sceptiques s’accusent mutuellement fréquemment de Lyssenkisme.

Quelques liens pour aller plus loins :

L’affaire Lyssenko, ou la pseudo-science au pouvoir un très bon article de Yann Kindo
Un ouvrage de Lyssenko
Lyssenko ou l’escroquerie scientifique au service de la politique

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Cette semaine ce sont Nico, Xilrian et Alan qui, en ces temps d’élection, remettent en question la démocratie.

Un épisode complétement renversant!

Dossier d’Alan: Pourquoi vote-t-on à gauche ou à droite?

Dossier de Nico: Les modes de scrutin à la moulinette des mathématiques

Dossier de Xilrian (David): Tirages au sort et décisions collectives

Une nouvelle illustration de Lucile: un nouveau système de scrutin

Les quotes de cette semaine:

  • ” La démagogie est à la démocratie ce que la prostitution est à l’amour. ” – Georges Elgozy
  • “It has been said that democracy is the worst form of government except all the others that have been tried.” – Winston Churchill
  • “The best argument against democracy is a five-minute conversation with the average voter.” – Winston Churchill

 

N’oubliez pas de vous inscrire pour la sortie du 9 juin au palais de la découverte! (Inscriptions: via le formulaire contact www.podcastscience.fm, twitter: @podcastscience, facebook.com/podcastscience )

 

Prochaine émission

Jeudi 10 mai, Marco: l’expérience de Lenski

 

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Dans la première partie de ce dossier en trois morceaux, Alan a expliqué diverses raisons qui nous amènent à choisir, lors du vote, un camp politique plutôt qu’un autre. Les conclusions laissent à penser que ce choix ne se fait pas en plein libre arbitre. Mais, si notre choix se faisait de manière rationnelle et raisonnable, est-ce que les différentes méthodes d’élections des pays démocratiques permettraient de désigner le choix qui fait le plus l’unanimité, le choix le plus représentatif de l’opinion?

Les “bugs” du système

Si l’on regarde les élections passées, on remarque que la question n’est pas dénuée d’intérêt tant il y eut des “bugs” du système. Par exemple, pour les élections américaines de 2000, Bush l’emporte alors que Al Gore avait recueilli plus de suffrages. Les élections américaines fonctionnaient sur le principe des Grands Électeurs, l’opinion majoritaire du peuple ne s’exprime donc pas toujours. Ou encore, dans l’état de Floride, c’est le futur président qui obtint le meilleur score (serré) en partie “grâce” à des petits candidats qui, bien que n’ayant aucune chance d’accéder au pouvoir suprême, gardaient la possibilité de subtiliser quelques précieuses voix au futur perdant.

Près de nous, en 2002, Jean-Marie Le Pen (JMLP) est qualifié pour le deuxième tour de l’élection présidentielle française pour finalement perdre au second tour contre Jacques Chirac avec un score d’une vingtaine de pourcents. Non je n’ai pas pris la peine d’aller chercher le score exact, ni même je prendrai la peine de citer les sources des sondages dont je parlerai par la suite. Pire encore, ces sondages manquant de citations seront pris comme parole d’évangile! La raison est que ce dossier n’a strictement aucune vocation politique et par conséquent encore moins de propagande. Tous les exemples de scores ne sont ici qu’avec un but didactique et d’exemple, ils ont pour unique vocation d’aider à la compréhension des concepts présentés.

Lors de cette élection donc, conformément au fonctionnement d’un scrutin majoritaire en deux tours, JMLP accède au second tour. Plus de personnes avaient voté pour lui que pour tous les autres candidats à l’exception bien sûr de Jacques Chirac qui obtint le plus de voies lors de ce tour. Cette situation en elle même n’est pas un bug et le fait qu’un candidat ayant des opinions extrêmes accède au second tour d’une élection ne constitue pas en soi une erreur pour un système de vote. En revanche, un grand nombre de sondages réalisés à l’époque à pu mettre en lumière un problème de représentativité du scrutin utilisé par la France pour ses élections au moins depuis l’élection du premier président de la République Napoléon Bonaparte en 1848.

En effet, pour diverses études, tous les seconds tours possibles avec JMLP furent testés lors de sondages auprès des Français. Il s’avère que le résultat de ces sondages fut éloquent : le président du Front National ne gagnait sous ces hypothèses aucun second tour! Pourtant, c’est bien ce candidat n’ayant aucune chance de gagner l’élection présidentielle qui fut sélectionné pour le référendum final. Plus déroutant encore, selon certains sondages, si le second tour avait été entre Jacques Chirac et Lionel Jospin (troisième à l’époque), ce dernier aurait gagné. Non content de sélectionner un candidat n’ayant aucune chance de gagner, le vainqueur sélectionné par ce système de vote lors du deuxième tour dépend fortement des résultats des autres candidats lors du premier tour! Ce paradoxe selon lequel le résultat de l’élection dépend du score des “petits” candidats s’appelle le paradoxe d’Arrow.

Toujours une majorité de mécontents

Ces exemples illustrent l’incapacité de systèmes vieux comme certaines démocraties de représenter au mieux l’opinion des candidats. Mais évitons de taper trop vite sur nos institutions, car depuis 1785 (donc 4 ans avant la Révolution française et l’instauration d’une “démocratie”, l’honneur est sauf), on sait qu’il existe des situations où l’unanimité n’existe pas. Un esprit moqueur dirait que ces situations sont gravées dans l’ADN des Français : dans ces cas, quel que soit le candidat vainqueur il y aura une majorité de mécontents!

En effet, Nicolas de Condorcet explique dans son “Essai sur l’application de l’analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix” qu’à partir de trois candidats P, F et C, on peut tout à fait se retrouver dans des cas où :

  • Une majorité de personnes préfèrent P à C
  • Une majorité de personnes préfèrent C à F
  • Une majorité de personnes préfèrent F à P

Dans les “relations d’ordre” au sens mathématique (comme le “plus petit ou égal” entre deux nombres), ce genre de situation ne peut pas arriver, car l’une des propriétés respectées est la transitivité. À savoir justement que les deux premières conditions ci-dessus impliquent le non-respect de la troisième. Mais dans certains systèmes comme le vote majoritaire ou le jeu Pierre, Feuille, Ciseaux, la transitivité n’est pas respectée :

  • La Pierre écrase les Ciseaux
  • Les Ciseaux coupent la Feuille
  • La Feuille cache la Pierre

Il est à noter que si ce jeu respectait la transitivité, il perdrait pas mal d’intérêt (on pourrait choisir l’objet qui les bat tous). Le fait de ne pas pouvoir obtenir dans tous les cas un candidat qui fait l’unanimité pourrait justifier l’existence du besoin d’un choix “politique” (comprendre imparfait et donc subjectif, mais il n’existe pas mieux). Heureusement, dans la pratique, cette situation est plutôt rare et il existe généralement un “vainqueur de Condorcet“, candidat qui fait l’unanimité dans tous les seconds tours. En 2007 par exemple, selon les sondages, François Bayrou était un vainqueur de Condorcet : il était donné gagnant de tous les seconds tours possibles. Mais encore une fois, ce bon vieux scrutin majoritaire ne permettait même pas de lui faire atteindre le deuxième tour…

La télé-réalité au pays des merveilles

Devant ces deux paradoxes, on est en droit de se demander s’il ne serait pas nécessaire de réformer le système de vote, mais encore faut-il en choisir un nouveau. Tout au long de l’histoire et encore aujourd’hui de nombreuses personnes ont proposé des systèmes de vote variés. Parmi eux, le révérant Charles Ludwidge Dogson, professeur de mathématiques d’une église chrétienne a écrit un pamphlet sur les systèmes d’élections. Vous connaissez peut-être ce mathématicien sous son pseudonyme qu’il utilisait pour raconter des histoires de lapin perdu dans un jeu de cartes, mais ne manquant pas le temps de prendre un thé : Lewis Carroll!

Dans son écrit, il présente diverses méthodes de côté et leur défaut. En voici quelques-unes, une manière comme une autre de montrer que notre méthode actuelle n’est ni la plus naturelle, ni la plus facile, ni la plus convaincante (il se peut que j’ai un peu modifié le nom des méthodes par rapport à l’original, n’hésitez pas à consulter le livre cité en référence pour y trouver les vrais noms) :

  • La méthode “Tout le monde veut prendre sa place” : on effectue un vote avec deux candidats pris au hasard parmi tous, celui qui perd est éliminé et celui qui gagne dispute un nouveau match avec un des candidats restants. Et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de candidat;
  • La méthode “Secret Story” : on vote pour chaque candidat, celui qui obtient le moins de votes est éliminé et on recommence jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un seul candidat;
  • La méthode “Eurovision” : chaque électeur a un nombre de points à distribuer entre les candidats. Le vainqueur est celui qui a le plus de points.

Comme l’indiquent les noms, toutes ces méthodes ont déjà été mises en pratiques (en fait toutes celles du pamphlet l’ont été). De la télé-réalité au sport en passant bien évidemment par la politique, nous regorgeons de méthodes diverses et variées pour sélectionner un ou plusieurs “vainqueurs”. Mais le scrutin majoritaire à deux tours est utilisé avec tous ses défauts connus depuis plus de 150 ans et ce n’est pas près de changer! Remarquez pourtant qu’avec tous ces systèmes, toujours selon les sondages de 2002, JMLP n’aurait pas passé les premières étapes.

Représenter le peuple

Pour déterminer les meilleurs modèles de scrutins, il fallut poser des règles que respecteraient tous les scrutins. Par exemple, les règles les plus simples demandées sont en général :

  • Neutralité : que tous les candidats soient traités à égalité par le système de vote;
  • Démocratie : que tous les votants soient égaux devant le système de vote. Un exemple de système de “vote” qui ne respecte pas la démocratie est le système “dictatorial” où un seul électeur bien défini décide tout seul de l’issue du vote (notez que la définition est un peu différente de celle d’un dictateur “classique”).
  • Résolution : que le système donne un unique vainqueur dans tous les cas;

auquel on ajoute pour limiter le grand n’importe quoi :

  • Pareto : dans tous les cas de duels (un candidat contre un autre) concernant le vainqueur, au moins un électeur a voté pour le vainqueur. Un système qui ne respecte pas le Pareto est donc un système où il existe un candidat contre lequel le vainqueur n’obtient aucun vote.

Du fait du paradoxe de Condorcet, le scrutin majoritaire ne peut respecter ces trois hypothèses (un candidat peut tout à fait être élu alors qu’il n’obtiendrait strictement aucun vote dans un cas de duel avec un petit candidat). De même, le système “tout le monde veut prendre sa place” ne respecte pas le principe de neutralité (l’ordre des duels a une énorme importance). La méthode de l’eurovision n’assure pas enfin que l’on ait un unique vainqueur, car il peut y avoir des cas d’égalité.

Grâce à ces trois petites hypothèses sur le système de vote, on peut alors formuler le théorème suivant (trouvé, sous un autre nom bien sur, dans le livre de Taylor cité en annexe, sans plus de précision, je suppose qu’il en est l’auteur) :

Théorème de Secret Story

Si le nombre d’électeurs est un multiple d’un nombre compris entre 2 et le nombre de candidats, alors toute méthode de scrutin démocratique, neutre et Pareto ne peut sélectionner un unique candidat.

Dans le cas contraire, si le nombre d’électeurs n’est pas un multiple d’un nombre compris entre 2 et le nombre de candidats, la méthode “Secret Story” est une méthode démocratique, neutre et Pareto qui désigne un unique candidat.

Sans faire la démonstration complète de ce théorème, on peut facilement comprendre l’hypothèse étrange sur le nombre de votants. Imaginons une élection à 4 candidats A, B, C et Cheminade et qu’il y ait 3000 électeurs (3000 est un multiple de 3 qui est bien inférieur au nombre de candidats). Imaginons alors que les électeurs se répartissent en trois groupes :

  • 1000 électeurs classent les candidats dans l’ordre A-B-C-Cheminade
  • 1000 électeurs classent les candidats dans l’ordre B-A-C-Cheminade
  • 1000 électeurs classent les candidats dans l’ordre C-B-A-Cheminade

Le système de vote étant Pareto, on sait que le vainqueur doit être parmi A, B ou C. Or d’après les principes démocratie et de neutralité, nécessairement les trois vainqueurs potentiels sont soit tous choisis à égalité soit tous éliminés. Dans tous les cas on ne peut jamais choisir un seul candidat!

Ce théorème montre un premier avantage d’un autre système de vote qui n’est pourtant pas bien compliqué; c’est celui utilisé dans pratiquement toutes les émissions de télé-réalité! Et si l’idée de faire autant de tours que de candidats vous rebute, sachez qu’il existe des formulations de ce vote en un seul tour en demandant à chaque électeur de classer tous les candidats par ordre de préférence.

La magouilleuse électorale

Depuis 2002 et la venue de JMLP au second tour est apparue la notion de “vote utile“. Il s’agit de ne pas voter selon ses convictions profondes, mais de voter pour le candidat qui aura le plus de chances d’être élu afin d’avoir un résultat final qui nous déplaise moins. Lors de cette élection, il s’agissait de voter Jospin pour lui permettre d’être au deuxième tour contrairement aux habitudes des Français de voter pour un “petit” candidat au premier tour. L’auteur d’Alice au pays des merveilles résume très bien cela par la formule :

“[voters] adopt a principle of voting which makes it more of a game of skill than a real test of the wishes of the electors” (les électeurs votent plus comme s’ils participaient à un test de compétences qu’à l’expression de leur opinion).

En effet, tous les systèmes de votes présentés depuis le début sont sensibles à la “manipulation” (dans un sens un peu différent du sens usuel). C’est-à-dire qu’un électeur qui sait ce que vont voter les autres va pouvoir modifier le résultat de l’élection en modifiant son vote (que ce soit le chiffre du pourcentage ou même le vainqueur). Il s’est alors posé la question de savoir s’il existe un système d’élection robuste à la manipulation, c’est à dire où chaque électeur n’a aucun intérêt à voter autrement que sincèrement. La réponse à cette question à été apportée en 1973 par les deux Américains Gibbard et Satterthwaite. Ils ont démontré que dès qu’il y a au moins trois candidats, la seule méthode robuste à la manipulation est le système dictatorial! En revanche, on peut montrer qu’à deux candidats seulement, le scrutin majoritaire est le seul robuste à la manipulation. C’est ici tout le paradoxe du système de vote français, le premier tour est l’un des pires systèmes que l’on puisse trouver alors que le second tour est le seul système robuste à la manipulation qui existe. Donc, le seul système de vote où chacun a intérêt à voter selon ses idées est le système dans lequel un seul électeur décide du résultat de l’élection. Et surtout, ils ont donc montré qu’il n’existe pas de méthode démocratique robuste à la manipulation… À moins qu’on arrive à transformer un système dictatorial en système démocratique. Grâce aux mathématiques, c’est possible et cela s’appelle les scrutins stochocratiques!

De la dictature à la démocratie avec un dé

Les scrutins stochocratiques incluent de l’aléatoire dans le vote : le résultat peut être différent avec exactement les mêmes bulletins mis dans l’urne. Un exemple simple de scrutin stochocratique bâti sur le scrutin majoritaire à un tour :

  • on demande à chaque électeur de choisir son candidat préféré;
  • on rassemble tous les bulletins dans une urne
  • on en tire un au hasard : c’est cet unique bulletin qui détermine le vainqueur.

Alors deux solutions vis-à-vis de la manipulation pour un électeur :

  • Soit son bulletin détermine le vainqueur : alors il n’a aucun intérêt à ne pas voter selon ses convictions vu que c’est lui qui décide de l’issue;
  • Soit son bulletin ne détermine pas le vainqueur : alors son vote ne sert à rien donc il ne peut pas manipuler le scrutin.

Bien entendu, ce scrutin pose plusieurs problèmes autant dans la réalisation que dans les cas de malchance comme David va vous l’expliquer. Plus généralement, le fait de ne pas avoir de résultats scientifiques sur le meilleur système de vote théorique justifie l’existence des choix politiques : sans meilleur système démontré, il faut malgré tout en choisir un par des arguments qui sont du coup plus politiques que scientifiques.

Pour plus de détails, en savoir plus, n’hésitez pas à consulter les sources suivantes :

 

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Pour ce premier bout de dossier, on va s’interroger pendant quelques minutes sur les motivations qui nous poussent à voter à gauche ou à droite.

Je suis parti d’un livre que j’ai lu l’été dernier, écrit par une superstar du mouvement sceptique américain, le psychologue et historien des sciences Michael Shermer, au charmant titre à rallonge “The Believing Brain: From Ghosts and Gods to Politics and Conspiracies – How We Construct Beliefs and Reinforce Them as Truths” (que l’on pourrait traduire par “Le cerveau qui croit: des fantômes et des dieux à la politique et aux conspirations – Comment nous construisons des croyances et les transformons en vérités”).

Ce livre explore les mécanismes fascinants de la croyance chez l’être humain et s’appuie sur des centaines de travaux scientifiques; c’est un vrai bijou de vulgarisation. Un des chapitres est consacré à la question des croyances derrière les affiliations politiques et c’est ce que nous allons explorer ensemble maintenant.

Michael Shermer, The Believing Brain

Michael Shermer ne parle pas exactement de gauche et de droite mais de libéralisme et de conservatisme. Etats-Unis obligent. C’est sans doute un peu simpliste de transposer 1:1 libéral=gauche et conservateur=droite car certaines nuances devraient quand même être prises en considération (en Europe, quand on est de droite, on ne se balade pas forcément avec une arme à feu et on ne passe pas nécessairement ses dimanches à l’église, mais bon, selon les chercheurs cités plus loin, ce découpage tient quand même la route).

Le chapitre sur les croyances en politique commence par une série de stéréotypes pour poser le décor (genre: si vous êtes libéral, vous lisez le New-York Times, vous détestez George W. Bush et Sarah Palin, vous reconnaissez le rôle de l’homme dans le réchauffement climatique, vous êtes pour la redistribution des richesses par les impôts etc. Si vous êtes de conservateur, vous êtes anti-avortement, pro-peine de mort, vous êtes climato-sceptique et vous souhaitez moins d’intervention de l’Etat) puis l’auteur pose très rapidement un premier avertissement: les universitaires américains sont essentiellement libéraux, donc de gauche, et la plupart des études sur cette question-là sont biaisées. Certaines études vont jusqu’à poser le problème de la manière suivante “le conservatisme politique est-il une forme atténuée de folie?” Tout comme la recherche sur le cancer vise à éradiquer la maladie, il semble que les études sur le conservatisme politique cherchent à corriger une tare et évidemment, l’approche n’est pas défendable.

Jonathan Haidt, psychologue à l’Université de Virginie a remarqué ce biais et l’a dénoncé dans article intitulé “What Makes People Vote Republican?” (Qu’est-ce qui pousse les gens à voter républicain?). L’interprétation libérale typique, qu’on retrouve dans de nombreuses études voudrait que les gens votent républicain car ils seraient psycho-rigides, amoureux de la hiérarchie et terrorisés par l’incertitude, le changement et la mort. Haidt justement a invité ses collègues à sortir de ces pseudo-diagnostics, à prendre un peu de distance épistémologique. Et en cherchant un peu, il a trouvé des études moins biaisées qui amènent des éléments de réponse:

Par exemple, dans leur livre “Partisan Hearts and Minds” (Coeurs et esprits partisans), les politologues Donald Green, Bradley Palmquist, et Eric Schickler ont montré que la plupart des gens ne choisissent pas un parti politique parce que celui-ci reflète leur opinion, mais parce qu’ils s’identifient d’abord avec une position politique (en général héritée de leurs parents, de leurs groupes de pairs ou de leur éducation). Une fois qu’ils ont choisi cet engagement politique à travers le parti approprié, les sympathisants en adoptent le discours et les vues.

Illustration par Nico réalisée en live pendant l'émission!
Selon Shermer, cela montre la nature profondément tribale de la politique moderne et des stéréotypes véhiculés par chaque tribu.

Tribu?

Pas besoin d’être anthropologue pour comprendre que, selon les libéraux, les républicains sont une bande de chauffeurs de 4×4 qui mangent trop de viande, trimballent des armes, veulent réduire le rôle de l’Etat, supprimer les impôts, imposer la bible, etc. A l’inverse, les conservateurs pensent que les libéraux sont une bande de conducteurs de véhicules hybrides qui mangent du tofu, embrassent les arbres, portent des sandales et sauvent les baleines.

J’aime bien partir de l’exemple américain car les stéréotypes sont si caricaturaux que cela rend la démonstration plus évidente. Et ces stéréotypes sont tellement présents que tout le monde les comprend. Commentateurs politiques et comédiens s’appuient dessus sans problèmes. Il y a du vrai, bien sûr, dans ces stéréotypes qui reflètent des valeurs morales différentes, des valeurs morales que Shermer qualifie “d’intuitives”.

En fait, de nombreuses recherches démontrent désormais que la plupart de nos décisions morales émanent de sentiments moraux automatiques plutôt que de calculs rationnels. Face aux questions morales, on ne réfléchit pas de manière rationnelle en pesant le pour et le contre de chaque argument et en examinant les preuves qui le sous-tendent, par exemple. Non, on décide de manière intuitive et on rationalise après. C’est-à-dire: on décide d’abord et on construit ensuite un discours pour justifier sa décision, à ses propres yeux et aux yeux des autres. C’est un processus plus émotionnel que rationnel. Exactement comme pour la plupart des croyances que nous avons.

Pour mieux comprendre ces stéréotypes et le processus d’adhésion à un camp plutôt qu’à l’autre, il faut s’appuyer sur ce que Jonathan Haidt appelle la théorie de l’intuition morale. Cette théorie explique par exemple pourquoi nous éprouvons tous une aversion naturelle à certains comportements, comme l’inceste par exemple. Même si nous sommes incapables d’articuler la moindre explication rationnelle pour justifier cette aversion dans certains cas. Par exemple, écoutez bien le scénario suivant et essayez de décider si les actions des personnages sont moralement acceptables ou pas:

Charles et Julie sont de jeunes adultes frère et soeur. Pendant leurs vacances d’été, ils se retrouvent un soir seuls dans une maison de vacances près d’une plage. Ils décident que ce serait intéressant et amusant d’essayer de faire l’amour. En tout cas, ce serait une nouvelle expérience pour chacun d’eux. Julie prend la pilule mais Charles utilise quand même un préservatif, juste pour être sûr. Ils aiment beaucoup l’expérience, tous les deux, mais décident ne pas recommencer. Ils décident aussi de garder secrète cette expérience, ce qui les rend plus proches encore l’un de l’autre. Qu’en pensez-vous? Etait-ce OK qu’ils fassent l’amour?

Pratiquement toutes les personnes qui lisent cette vignette, construite de toutes pièces par Jonathan Haidt pour tester les intuitions morales, considèrent que c’est moralement faux. Et quand on leur demande pourquoi, elles donnent des réponses telles que “Julie pourrait tomber enceinte”, ce qui est bien sûr impossible avec la pilule et le préservatif, ou encore “ça va nuire à leur relation” (mais on voit que ce n’est pas le cas) ou “ça pourrait se savoir” (alors que la vignette indique bien qu’ils ne révèlent pas l’information). Finalement, les participants cessent de raisonner et avouent simplement “Je ne sais pas. Je ne peux l’expliquer. Je sais juste que c’est faux.” Cet exemple et de nombreuses recherches qui conduisent à des résultats similaires ont amené Haidt à conclure que l’évolution nous a dotés d’émotions morales pour nous permettre de survivre et de nous reproduire. Chez nos ancêtres du paléolithique, l’inceste conduisait à des mutations génétiques aux conséquentes très graves. A l’époque, évidemment, personne ne se doutait du mécanisme génétique sous-jacent mais le tabou de l’inceste a “évolué” et empêché nos ancêtres d’avoir des relations sexuelles avec leurs proches, en favorisant la survie des descendants de ceux qui allaient chercher leur tendre moitié hors de la famille. Haidt, en se basant sur de nombreuses approches (anthropologie sociale, psychologie sociale, psychologie évolutive, philosophie) propose que les fondements de notre sens du juste et du faux s’appuient sur 5 systèmes psychologiques innés et universels. Et on va revenir à notre problématique gauche/droite car ces tendances politiques s’inscrivent clairement dans ces systèmes psychologiques:

  1. Protection face au mal. (Traduction un peu minable de “Harm/care”, mais je n’ai pas mieux à proposer, sorry). Soit notre capacité de mammifères sociaux à “ressentir” la douleur de l’autre. Nous avons développé un sens de l’empathie et de la sympathie avec notre capacité de nous mettre à la place de l’autre et d’imaginer sa souffrance et son réconfort. Ce premier système est à la base de vertus morales telles que la générosité, la gentillesse et le soutien affectif.
  2. Justice et réciprocité. Système basé sur le processus évolutif d’altruisme réciproque (je te gratte le dos si tu me grattes le dos), cela a finalement donné des sentiments authentiques d’échanges justes ou faux, ou plutôt justes ou injustes; la fondation même des idéaux politiques de justice, des droits et de l’autonomie individuelle.
  3. Loyauté de groupe. Système basé sur notre longue histoire d’espèce tribale capable de former des coalitions sans cesse remises en question. Nous avons développé une propension à créer des amitiés au sein du groupe et des inimitiés à l’égard des membres d’autres groupes. Ce système crée un effet “bande de frères” au sein d’un groupe et sous-tend les notions de patriotisme et de sacrifice au nom du groupe.
  4. Autorité/respect. Cela est dû à notre longue histoire de primates et d’interactions sociales hiérarchisées. Nous avons développé une tendance naturelle à respecter l’autorité et faire preuve de déférence à l’égard des leaders et des experts. Nous suivons les règles édictées par ceux qui se trouvent au-dessus de nous dans la hiérarchie sociale. Ce système moral est à l’origine de la capacité de diriger ou de suivre, ainsi que de l’estime pour les autorités légitimes et le respect des traditions.
  5. Pureté/sacré. Les contours de ce fondement moral-ci sont dessinés par la psychologie du dégoût et de la contamination. Nos émotions ont évolué d’une manière qui nous attire vers le propre et nous éloigne du sale. C’est ce qu’on trouve derrière les religions qui poussent vers des idéaux moins charnels et plus élevés. C’est le fondement aussi de l’idée que le corps est sacré et sans cesse menacé par des activités immorales et autres contaminations (que l’on retrouve dans l’engouement pour le bio par exemple.)

Année après année, à l’Université de Virginie, Jonathan Haidt et son collègue Jesse Graham, ont étudié les opinions morales de plus de 118’000 personnes dans une douzaine de pays de toutes les régions du monde et ils ont trouvé cette différence systématique entre les libéraux et conservateurs et par extension, dans d’autres cultures, entre les sympathisants de gauche et de droite:

À gauche, on a de meilleurs scores qu’à droite sur les systèmes 1 et 2 (protection face au mal et justice/réciprocité), mais, à gauche toujours, on est moins bon qu’à droite sur les valeurs 3, 4 et 5 (loyauté de groupe, autorité/respect, pureté/sacré). A droite, on est à-peu-près au même niveau sur chacun des 5 systèmes mais moins bons qu’à gauche sur 1 et 2 et meilleurs qu’à gauche sur 3, 4 et 5. Vous pouvez vous tester vous-mêmes sur le site http://www.yourmorals.org. (Page “Explore Your Morals”, 1er lien du 2e tableau: “Moral Foundations Questionnaire”)

à lire de gauche à droite. Emprunté au livre de Michael Shermer cité dans le post.

En d’autres termes, la gauche ou les progressistes questionnent l’autorité, célèbrent la diversité et mettent leurs croyances et leurs traditions à s’occuper des faibles et des opprimés. Ils cherchent le changement et la justice quitte à risquer le chaos politique et économique.

Par contraste, la droite ou les conservateurs mettent l’accent sur les institutions et les traditions, la foi et la famille, la nation et la religion. Ils veulent de l’ordre pour le plus grand nombre, quitte à ce que les plus faibles passent à travers les mailles du filet.

Bien sûr, il y a des exceptions à de telles généralités mais l’idée à retenir, c’est qu’au lieu de voir la gauche et la droite en termes de juste et de faux ou vice-versa – suivant de quel côté on se situe – il s’agit de reconnaître que libéraux et conservateurs mettent l’accent sur des valeurs morales différentes, mais tout aussi valides et indispensables les unes que les autres.

Au lieu d’opposer la gauche et la droite comme nous le faisons dans les démocraties occidentales, n’aurait-on pas meilleur temps, comme le suggère Jonathan Haidt dans une vidéo TED en bonus à la fin du dossier, de reconnaître que les deux sont l’expression de certains traits moraux et que l’une sans l’autre n’a aucun sens? Et que l’une contre l’autre n’est qu’une perte d’énergie et de temps? Les religions orientales l’ont compris depuis longtemps. La gauche et la droite pourraient se marier et se compléter comme s’unissent et se complètent le yin et le yang, comme Vishnu et Shiva dans l’hindouisme, ou comme le disait le maître bouddhiste Maître Sengcan (VIe s. avjc [update: merci à François Burnot pour le rectificatif. Maître Sengcan a vécu aux VI-VIIe s. de notre ère. Il serait mort en 606]) :

Si vous voulez que la vérité se révèle à vous, ne soyez jamais pour ou contre. La lutte entre “pour” et “contre” est la pire maladie de l’esprit

Et pour ne pas rafler la vedette à Marco en finissant sur une quote (même pas en anglais), je ne terminerai pas là-dessus.

Encore deux mots… Pour indiquer que cette théorie de l’intuition morale, de Jonathan Haidt et collègues est une théorie prometteuse et bien accueillie mais encore jeune et en constante évolution. De peur d’avoir négligé des systèmes moraux importants, les auteurs ont ouvert un concours (maintenant terminé) invitant d’autres chercheurs à critiquer le modèle et à l’améliorer. Ils ont reçu de nombreuses contributions dont certaines tenaient la route et ils ont versé en février dernier un chèque de 500 $ à chacun des 3 contributeurs lauréats, psychologues et ethnologues de prestigieuses universités américaines qui ont proposé d’ajouter au modèle :

  • un système: “liberté/oppression”
  • un système “gaspillage”, notamment pour l’aversion au gaspillage de nourriture
  • un système “propriété/possession”

 

Ces trois systèmes sont en train d’être testés et en cas de succès seront ajoutés au modèle décrit dans ce dossier.

La vidéo bonus de Jonathan Haidt filmée en mars 2008 dans une conférence TED:

 

Quelques ressources sur la psychologie morale:

 

 


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