Pierre a retrouvé ce qu’il voulait nous dire dans le 1er épisode de sa saga sur l’arbre du vivant: on ne peut définir qu’un organisme est en vie grâce ou à cause de sa capacité à mourir en raison du concept d’immortalité biologique. On constate en effet que certaines cellules cancéreuses ne sont pas soumises au vieillissement biologique. Que les tardigrades peuvent potentiellement vivre éternellement (d’ailleurs une équipe de chercheurs russes en enverra en décembre 2011 sur Phobos, l’une des deux lunes de Mars pour tester la théorie de la panspermie (http://www.cosmosmagazine.com/features/online/4413/round-trip-a-martian-moon?page=0%2C0), certaines méduses ont des capacités de régénération cellulaires qui leur permet également, au moins tant qu’elles n’ont pas d’accident, de vivre éternellement. Leurs cousines les hydres ne semblent pas non plus soumises au vieillissement (même si les mécanismes ne sont pas encore totalement expliqués). Enfin, les bactéries, théoriquement, tant qu’elles sont en groupe peuvent elles aussi vivre éternellement. Le concept, donc, s’appelle l’immortalité biologique.
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Du coup, nous avons vu les deux derniers sur l’Itunes Store Suisse:
Dave460 qui en avait marre d’écouter de la musique sur les chantiers et qui nous a trouvés en cherchant des podcasts sur des thèmes qui l’intéressent: “Ça a l’air bête à dire, mais mes journées sont devenues plus belles et c’est grâce à vous, alors je ne peux que vous dire MERCI”
Benoit Curdy qui nous dit ceci “Podcastscience m’ouvre chaque semaine à des mondes fascinants. Alan, Mathieu et leurs chroniqueurs font un travail incroyable et parviennent à expliquer les thèmes les plus complexes avec une facilité surprenante… J’adore, et à mon avis, c’est tout simplement le meilleur podcast francophone”.
Quelques petits plugs s’imposent
www.niptech.com, tous les lundis à 21h en live sur ustream. Podcast sur la tech, le monde des startups, les nouveaux usages.
http://escapevelocity.is/, avec Hrishi Ballal, en anglais. Le podcast des entreprises qui changent le monde. Vraiment génial! Par exemple, l’invité de la semaine dernière était Yasser Ansari, qui est derrière le projet Noah: c’est de la science citoyenne matérialisée par une app (iphone ou android) qui permet entre autres d’apporter sa contribution au recensement de la biodiversité
Et enfin… Roulement de tambour…
La quote de Mathieu
Le langage est cette invention si humaine qui permet ce qui en principe ne devrait pas être possible: voir à travers les yeux d’une autre personne – Oliver Sacks
Le langage chez l’humain 2/2. Cette semaine: la linguistique et la psycholinguistique, la grande question de l’inné et de l’acquis, l’acquisition du langage chez l’enfant, le langage chez les animaux. Et bien sûr, la tant attendue quote de Mathieu – particulièrement excellente cette semaine – qui conclut magnifiquement ce gros dossier.
Traiter du langage chez l’humain est un vaste chantier, car on se trouve au carrefour de plusieurs disciplines, sciences sociales, biologie, neurosciences, anthropologie, communication, culture…nous allons dans ce dossier tenter d’aborder sous différents angles plusieurs aspects du langage chez l’humain.
Histoire des langues
C’est l’Homo habilis, il y a plus de deux millions d’années, qui pourrait être le plus ancien préhumain à avoir employé un langage articulé. On suppose aussi la préexistence d’une proto-langue chantée chez l’homme de Néandertal, qui, au niveau de connaissance actuelle, ne possédait pas de syntaxe. L’apparition il y a 200 000 ans de l’Homo sapiens a été accompagné de la conjonction de nombreux facteurs pour expliquer l’apparition du langage chez l’homme:
la maitrise du feu (environ 500 000 ans avant notre ère) qui a permis d’alimenter un cerveau de taille croissante;
l’augmentation de la masse de l’encéphale;
le redressement du pharynxqui a permis la vocalisation plus poussée de la parole.
la mutation d’un gène dit de la parole.
Les recherches récentes en paléo-linguistique ont identifié un fond de 27 mots communs à la racine de toutes les langues terrestres écrites au début du XXIème siècle, ce qui renforce le scénario « Out of Africa » (monogenèse), selon lequel l’ancêtre de nos langues serait sorti d’Afrique. En effet, si des sources et des orgines distinctes avaient donné naissance à nos différentes langues actuelles, elles n’auraient pas eu de raison d’adopter toutes par hasard la même proto-langue de départ basé sur ces 27 mots.
Le langage a pris depuis environ 7 000 ans une forme écrite dans un certain nombre de langues qui se sont alors imposées comme les langues dominantes.
Une étude comparée des langues nous enseigne par exemple que bien que d’apparence très proches (par l’écriture et le lexique), deux langues comme l’arabe et le persan n’ont aucun lien de parenté. D’ailleurs le persan appartient à la même grande famille que le français ou encore, plus lointainement, l’islandais. Parmi les principales familles de langues, on peut citer les langues indo-européennes, afro-asiatiques, sino-tibétaines, nigéro-congolaises ou encore austronésiennes.
La diversité linguistique
Un article sur le blog Science étonnante (un blog que je recommande à tous nos poditeurs qui propose d’excellents articles de vulgarisation scientifique sur des thèmes aussi originaux et que surprenants) nous en apprend un peu plus sur le processus qui a engendré la diversité linguistique. On sait que l’Homo Sapiens a émigré d’Afrique il y a environ 60’000 ans. Parmi les nombreux éléments à l’appui de cette thèse, il y a le fait que la diversité génétique des populations décroît à mesure que l’on s’éloigne d’Afrique, c’est ce qu’on appelle l’effet fondateur en série. On a montré aussi qu’il en va de même pour la diversité des langues parlées dans le monde. Les langues africaines sont ainsi phonétiquement bien plus riches que les langues européennes.
L’effet fondateur est un phénomène qui explique pourquoi les migrations géographiques s’accompagnent d’une perte de diversité génétique. Quand une migration se produit à partir d’une population, elle est souvent le fait d’un petit nombre de pionniers, qui emportent avec eux seulement une faible fraction de la diversité génétique de leur population d’origine. Une fois établis, ils se reproduisent entre eux, et la nouvelle population qu’ils vont ainsi engendrer sera moins variée génétiquement que celle de départ. Et lorsque des migrations ont lieu les unes à la suite des autres, on parle d‘effet fondateur en série. Dans ce cas, la diversité génétique des populations décroît au fur et à mesure des migrations successives. Ce scénario amène donc une perte de diversité génétique des populations actuelles à mesure que l’on s’éloigne de l’Afrique. Cette décroissance de la diversité expliquerait aussi l’incompatibilité du scénario qui autoriserait l’apparition d’homo sapiens à un autre endroit que l’Afrique.
Une analyse similaire à celle portée sur la diversité génétique s’est intéressée à la diversité phonémique des langages, en utilisant le World Atlas of Language Structure. Le nombre de phonèmes différents est un indicateur de la diversité du langage. En analysant 504 langages du WALS, on a pu montrer que la diversité phonémique des langages décroît quand on s’éloigne d’Afrique. La corrélation avec la diversité du génôme est bien là, mais moins évidente aussi car d’autres facteurs sont aussi responsable de la diversité phonémique d’un langage, comme la taille de la population qui le pratique.
Une manière intéressante de visualiser cet effet, c’est de regarder ces types de phonèmes qu’on appelle les tons. Dans certaines langues, dites langues à tons, la hauteur (au sens musical « aigu/grave ») d’un son peut influer sur le sens qu’on donne au mot. C’est difficile à imaginer pour nous-autres francophones, puisque le français n’est pas une langue à tons, mais beaucoup de langues extra-européennes sont tonales. Dans la carte ci-dessous, on constate qu’une plus grande diversité des langues tonales se trouve en Afrique, ce qui renforce le scénario que l’ancêtre de nos langues est sorti d’Afrique.
Le langage comme technologie sociale
Dans une conférence TED, le biologiste Mark Pagel propose une théorie pour expliquer comment est apparu le langage chez les hommes et comment il a évolué et s’est complexifié au fil du temps. Il suggère que le langage est une pièce de technologie sociale qui a permis aux premiers hommes vivant en tribu d’accéder un nouvel outil très puissant: la cooperation.
Il y a 200’000 ans avant notre ère, vivait le Néandertal qui était un artisan de la pierre. L’homme de Néanderthal travaillait et utilisait la pierre pour toute sorte de fonctions (casser, râcler, tailler, couper…). Les hommes de cette époque apprenaient à fabriquer toute sorte d’outils à base de pierre simplement en observant et reproduisant les techniques appliquées par leurs congénères et leurs pairs. Un apprentissage réciproque s’est mis en place. Cette époque marque le début de l’apprentissage basé sur des relations sociales de partage et coopération (social learning).
Au fil du temps, les populations se sont adaptées cultuellement à cette forme d’apprentissage social basée sur l’imitation et la copie, et le problème du vol visuel (visual theft) s’est posé:
En regardant comment travaillent les autres on peut voler leurs idées!
Le social learning a induit en quelque sorte le vol visuel.
Pour résoudre ce dilemme entre le progrès qu’apporte le social learning et le risque que suppose le vol visuel, deux options se sont posées:
Option 1: Revenir à de petits groupes familiaux, petites tribus ou communautés dans lesquelles on va préserver une pratique sans la divulguer à l’extérieur afin d’en faire bénéficier ceux du groupe. Mais se replier sur sois-même pour éviter le vol visuel et revivre comme nos ancètres ne nous aurait pas permis d’évoluer tel qu’on l’a fait, on serait toujours en train de vivre comme les Néanderthals. Dans les petits groupes, il y a moins d’idées, moins d’innovation…les petits groupes sont aussi plus sensibles aux accidents avec le risque qu’une pratique puisse disparaître.
Option 2: Développer un système de communication afin de pouvoir mieux partager nos idées et ainsi mieux coopérer. Un système de communication qui permetterait que cette énorme ferme de connaissance accumulée depuis la nuit des temps devienne accessible à tous. C’est cette option que l’humanité a choisie et qui a donné naissance au langage.
Le langage est une pièce de la technologie sociale qui améliore les possibilités de coopération et qui permet de prévenir le vol visuel:
Le langage permet d’établir un accord ou une négociation afin de protégéer les intérêts de l’un ou de l’autre.
Le langage permet de mieux coordoner les activités.
Le langage a amené un explosion de créativité et prospérité. L’apprentissage social accompagné du langage nous a permis de transformer l’environnement pour qu’il satisfasse à nos besoins. Cependant on constate qu’il existe tout de même entre 7000-8000 langues sur la terre. On pourrait penser que c’est naturel que la diversité des langages correspond à la divergence des populations sur terre. Mais la plus grande diversité de langage sur terre provient de populations très concentrées. Par exemple, rien que la Papouasie-Nouvelle Guinée possède près de mille langues différentes. Mark Pagel, le biologiste qui soutient cette théorie du langage comme pièce de technologie sociale nous avertit que, selon lui, plusieurs langues sont une barrière à l’échange d’idées, de coopération…Pour conserver la prospérité du monde moderne, il faut se poser la question radicale de la standarisation linguistique, l’idée qui dirait que notre destinée est celle d’un seul monde avec une seule langue!!
Je ne sais pas si Mark Pagel est favorable à ce que tout le monde parle l’esperanto, mais à mon avis la diversité et le métissage au sens général et linguistique engendrent évidemment plus de prospérité et de richesse que l’uniformisation…j’en profite pour rappeler la quote de Walter Lippmann que j’avais évoquée dans l’épisode 21 de podcastscience: ”Quand tous les hommes pensent pareil, plus personne ne pense beaucoup” – “When all men think alike, no one thinks very much”.
Cerveau et langage
Dans une des émissions Sur les épaules de Darwin, Jean-Claude Ameisen nous donne quelques pistes sur la relation entre la structure du cerveau et le langage. On y apprend qu’en 1861, Paul Broca identifia une aire cérébrale dans l’hémisphère gauche du cerveau indispensable au langage parlé. Une lésion dans cette aire, appelée aire de Broca, fait perdre la capacité de parler. Puis quelques années plus tard, Carl Wernicke identifie dans le même hémisphère gauche une autre aire indispensable elle à la compréhension du langage oral, c’est l’aire de Wernicke. Une lésion dans cette aire de Wernicke fait perdre la capacité de comprendre le langage parlé. En 1887, le neurologue français Jules Dejerine identifie toujours dans le même hémisphère gauche une aire indispensable à la lecture des lettres et des mots. Un lésion de cette aire fait perdre la capacité de lire, une personne ayant cette lésion peut continuer de parler, de comprendre le langage oral, peut même continuer à être capable d’écrire correctement, mais ne peut plus lire, y compris ce qu’elle écrit elle-même. Un siècle après les découvertes de Broca, Wernicke et Dejerine, l’imagerie fonctionnelle cérébrale qui permet l’étude en temps réelle des activités du cerveau confirmera l’activation de ces différents régions de l’hémisphère gauche induite par la prononciation d’un mot, l’écoute d’un mot ou la lecture d’un mot. Néanmoins dés 1869, quelques années après la découvert de Broca, il y a eu des débats concernant l’interprétation du rôle précis de ces aires. Le neurologue anglais John Jackson dira à Broca que localiser une lésion qui détruit la parole n’est pas la même chose que localiser la parole dans le cerveau, et 20 ans plus tard Freud souligera aussi que ces aires sont l’un des éléments indispensables à un vaste réseau cérébral impliqué dans la parole et la lecture.
Il semblerait aussi qu’une mutation génétique de plusieurs gènes dominants dont le gène FOXP2 aient joué un rôle dans le développement de la capacité cognitive liée à la parole. Ce gène FOXP2 prend des formes variables selon les espèces, et dans la forme humaine, il aurait donné la capacité pour l’homme de passer des mots à la syntaxe. On sait que la substitution d’un seul des 715 acides aminés du gène FOXP2 entraîne de sérieuses pathologies affectant la phonation et, plus généralement, la forme du larynx. La mutation de ce gène FOXP2 intervenue chez l’Homo sapiens il y a cent à deux cent mille ans a donc certainement dû être déterminante dans l’apparition de la parole chez l’homme.
Ces gènes seraient aussi à l’origine de la maturation de l’aire de Broca et de l’aire de Wernicke dans le cerveau.
L’aphasie
L’aphasie, parfois appelée mutisme, est la perte de la capacité de parler. On parle d’aphasie quand un individu a perdu totalement ou partiellement la capacité de communiquer par le langage, c’est-à-dire de parler et/ou de comprendre ce qu’on lui dit.
La plupart des personnes aphasiques n’ont pas perdu complètement l’usage de la parole. L’aphasie est, plus précisément, un trouble du langage qui peut présenter des différences considérables : certains patients ne montrent que des incertitudes légères, pour trouver leurs mots par exemple, alors que d’autres ont presque totalement perdu la faculté de s’exprimer par le langage, de comprendre ce qu’on leur dit, de lire et/ou d’écrire, alors que d’autres facultés, comme la mémoire ou l’orientation, sont préservées. Il existe plusieurs sortes d’aphasie dans lesquelles ces diverses facultés peuvent être différemment diminuées. Les orthophonistes (spécialistes du langage) font une différence entre l’articulation, la parole et le langage: si un individu éprouve des difficultés pour prononcer des sons (quelle que soit leur place dans le mot) on dira qu’il a un trouble de l’articulation ; s’il éprouve des difficultés à combiner les sons pour faire des mots (ajouts, substitutions, altérations, omissions de sons en fonction de leur place dans le mot), il s’agira d’un trouble de la parole; s’il éprouve des difficultés à choisir ses mots, à les combiner pour faire des phrases ou même à comprendre leur sens, on dira plutôt qu’il a un problème de langage. L’aphasie est un trouble du langage acquis, c’est-à-dire qu’elle survient chez un individu qui avait auparavant un langage normal et se distingue donc des problèmes pouvant apparaître lors du développement du langage chez l’enfant (par exemple, une dyslexie développementale ou un bégaiement).
On a vu que l’hémisphère gauche pour les droitiers est responsable du langage (expression, compréhension, lecture et écriture), sauf pour certaines langues orientales, qui ont un autre mode de fonctionnement (chinois, japonais), et ceci étant dû au système de représentation graphique de la langue qui s’appuie plus sur une idée (idéogramme) que sur un fonctionnement du type un signe égale un phonéme. Plus spécifiquement, dans environ 90 à 95 % des cas de troubles du langage post-lésionnels (aphasies), le dommage est localisé dans l’hémisphère cérébral gauche. Les atteintes de l’hémisphère droit sont responsables des 5 à 10 % restants des cas d’aphasie.
Ceux qui utilisent le langage gestuel peuvent aussi présenter une aphasie à la suite d’une atteinte cérébrale: il existe le cas d’un jeune homme qui avait été élevé par des parents sourds-muets, et qui était devenu aphasique à la suite d’un accident. Avant l’accident, il communiquait aussi bien par langage par signes que par le langage parlé. Après l’accident, il éprouvait des troubles tout aussi graves dans son langage parlé que dans son langage gestuel.
Les individus aphasiques bilingues ou polyglottes présentent généralement des atteintes dans toutes les langues qu’ils parlent: On peut se poser la question si des lésions cérébrales produisent-elles des dommages similaires dans toutes les langues? Des langues très différentes utilisent-elles les mêmes systèmes neuronaux? Dans la forme la plus courante d’aphasie, présentée par presque la moitié des cas de sujets bilingues, les deux langues sont affectées de façon analogue, et la récupération est la même dans les deux cas.
L’influence du langage sur la perception des couleurs
Un documentaire de la BBC nous explique comment la perception des couleurs est influencée par le langage utilisé pour définir les couleurs. On y apprend que des chercheurs ont comparé notre vocabulaire habituel utilisé pour catégoriser les couleurs (rouge, bleu, vert, jaune, etc…) avec celui employé par la tribu africaine Himba vivant au nord de la Namibie. Les Himbas classent les couleurs d’une autre façon que nous: ils utilisent le mot “zoozu” pour les couleurs foncées correspondant au rouge, vert, bleu et pourpre, le mot “vapa” pour le blanc et certains types de jaune, le mot “borou” pour certaines teintes de vert et de bleu, ou encore le mot “dumbu” pour des teintes de vert, rouge et brun…On voit que linguistiquement, ils réunissent sous un même mot des couleurs pour lesquelles on a des mots différents, et ils différencient verbalement en plusieurs couleurs, une couleur qui pour nous est unique.
Les Himbas décrivent les couleurs différemment, mais les percoivent-ils de la même manière que nous? On a réalisé une expérience dans laquelle on présente à un sujet de la tribu Himba plusieurs carrés colorés, tous sont de la même couleur sauf un, et on demande au sujet de déterminer quel est celui de couleur différente. Si on présente 12 carrés colorés en vert, dont un seul d’entre eux est un vert teinté un peu différents des 11 autres, pour le sujet Himba c’est très facile de déterminer lequel est différent des autres car ils utilisent des mots différents pour ces deux variantes de vert, alors que pour nous c’est plus difficile, car la différence de teinte dans le vert est très légère. Si par contre on présente une série de carrés colorés en vert dont seulement l’un d’entre eux est bleu, de telle façon que le vert et le bleu utilisés soient définis par le même mot dans la langue des Himbas, c’est très difficile pour les Himbas de détecter lequel des carrés est bleu parmi les verts, alors que pour nous qui utilisons des mots différents pour le vert et le bleu c’est très facile de trouver l’intru.
On peut conclure suite à cette expérience que la perception des couleurs dans notre cerveau peut être modulée par notre langage et que les Himbas perçoivent donc le monde d’une manière bien différente de la nôtre.
La linguistique et psycholinguistique
Wikipedia nous dit que la linguistique désigne l’étude du langage humain. La linguistique théorique est souvent divisée en domaines séparés et plus ou moins indépendants:
phonétique : étude des différents sons produits par l’appareil phonatoire humain ;
phonologie : étude des éléments d’articulation de deuxième niveau, ou phonèmes, d’une langue donnée ;
Les phonèmes sont en gros les sons élémentaires associés à une langue, ceux que l’on représente à l’aide de l’alphabet phonétique (voyelles + consonnes + combinaisons). Il y a en général plus de phonèmes que de lettres, puisque certaines lettres peuvent se prononcer de plusieurs manières différentes, et que certaines combinaisons de lettres peuvent donner des phonèmes nouveaux (par exemple « ch »). On en compte plus ou moins 36 en français, mais beaucoup plus dans certaines langues.
morphologie : étude de la structure interne des mots ;
syntaxe : étude des rapports entre unités lexicales dont la combinaison forme des phrases ;
sémantique : étude du sens des mots et des énoncés ;
Dans les hiéroglyphes, les pictogrammes, les idéogrammes, l’image du mot donne son sens, mais rien dans le mot n’indique comment il se prononce. Si on a appris le code visuel du mot, on peut comprendre une même écriture quelque soit sa langue orale. En Chine les 50’000 idéogrammes distincts, 4000-5000 en usage courant, se lisent et se comprennent dans toutes les provinces dont les langues orales sont différentes et incompréhensibles à ceux qui ne les ont pas apprises.
stylistique : étude du style d’un énoncé littéraire ;
pragmatique : étude de l’utilisation (littérale, figurée ou autre) des énoncés. Elle s’intéresse aux éléments du langage dont la signification ne peut être comprise qu’en connaissant le contexte de leur emploi;
La psycholinguistique est l’étude des processus cognitifs mis en œuvre dans le traitement et la production du langage. Fondée dans les années 1950, la psycholinguistique fait appel à de nombreuses disciplines, telles la linguistique, la neurologie, la neurobiologie, la psychologie et les sciences cognitives. La psycholinguistique est donc interdisciplinaire par nature.
Les méthodes de recherche dans cette discipline se basent principalement sur des expériences comportementales ou de neuroimagerie:
Au moyen d’électrodes placées sur un sujet, on peut ainsi déduire que l’activité cérébrale sémantique chez un sujet sain précède l’activité syntaxique
Chez les patients ayant une aphasie, leur accès à l’information sémantique serait plus lent.
Cette grammaire universelle contiendrait les règles grammaticales permettant de parler toutes les langues, c’est-à-dire des structures communes à toutes les langues, inhérentes à l’esprit humain et à l’apprentissage du langage chez l’enfant.
Les structures linguistiques seraient d’ores et déjà codées dans le cerveau. Les différentes “langues” parlées sur la planète ne seraient que des adaptations somme toute cosmétiques de ce langage cérébral fondamental.
Les enfants sont donc supposés avoir une connaissance innée de la grammaire élémentaire commune à tous les langages humains.
Les principes grammaticaux sous-tendant les langages sont donc innés et fixés.
D’ailleurs pour expliquer le fait que les enfants sont capables d’apprendre une langue qui a une grammaire complexe en un laps de temps relativement court, tout se passe comme si nous étions prédisposés à apprendre une grammaire qui comporte ce genre de règles
Cette grammaire formelle qu’il propose expliquerait aussi la productivité de la langue: avec un jeu réduit de règles de grammaire et un ensemble fini de termes, les humains peuvent produire un nombre infini de phrases. Il existe et il existera donc toujours des phrases qui n’ont jamais été dites.
Chomsky stipule donc que cette connaissance d’une grammaire universelle est déjà inscrite dans la structure de la faculté du langage.
Observation: On a constaté que les enfants commettent des erreurs caractéristiques quand ils apprennent leur première langue, tandis que d’autres types d’erreur apparemment logiques ne se produisent jamais. Ces erreurs d’apprentissage faites par un grand pourcentage d’enfants tendent à démontrer qu’il existe un processus de généralisation des règles inhérent à l’apprentissage (exemple : ils sontaient au lieu de ils étaient).
Interprétation: l’enfant n’apprend pas par mimétisme puisque l’erreur n’a pas été copiée d’un “professeur” mais produite par l’enfant lui-même.
Observation: la progression dans l’apprentissage semble être temporellement ordonnée. Les enfants commencent par analyser la structure prosodique (accents, intonations) vers 3 mois, puis la structure segmentale, suivie de la structure syllabique, le lexique et enfin, la syntaxe.
Interprétation: la faculté d’apprentissage du langage est structurée et dépend donc d’un système cognitif. De plus, le fait que cet ordre ne varie guère en fonction des enfants semble indiquer que ce système soit universel, c’est-à-dire que le mécanisme d’apprentissage n’est en général pas spécifique à une langue.
Selon la théorie générative de Chomsky, la faculté de langage est un processus cognitif. La faculté de langage est une capacité innée spécialisée de l’espèce humaine, qui permet l’acquisition du langage. Même si aucun enfant ne naît avec la capacité de parler directement, tous naissent avec la capacité d’acquisition du langage qui leur permet d’apprendre le langage rapidement dans leurs premières années. Il existerait par conséquent un module cognitif humain universel qui sert de base à la faculté de langage et pouvant expliquer la rapide acquisition de la langue maternelle, et ce, peu importe la langue.
A la théorie générative, développée par Chomsky, s’opposent d’autres théories sur l’apprentissage comme le béhaviorisme (comportementalisme).
Les béhavioristes (comportementalistes) donnent une part plus importante à la non-spécialisation des structures d’apprentissage et au rôle des stimuli externes, des imitations (cas des “enfants sauvages”).
Pour les béhavioristes, le langage est un ensemble d’habitudes conditionnées par le phénomène stimulus-réponse, permettant la mémorisation. Il en découle que toute action de la parole est soit un acte de répétition, soit une analogie.
Ils réfutent l’existence d’un dispositif d’acquisition innée du langage, stipulé par Chomsky.
Le point de vue de la grammaire universelle et la théorie générative postulée par Chomsky est aussi récusée notamment par le courant du connexionnisme:
Le connexionnisme ramène la langue à un cas particulier des processus généraux du cerveau.
Les connexionnistes modélisent les phénomènes mentaux ou comportementaux comme des processus émergents de réseaux d’unités simples interconnectées.
La forme des connexions et des unités peut varier selon les modèles.
Par exemple, les unités d’un réseau peuvent représenter des neurones et les connexions peuvent représenter des synapses.
Un autre type de modèle pourrait faire que chaque unité du réseau soit un mot et que chaque connexion soit un indicateur de la similarité sémantique.
Le plus souvent les connexionnistes modélisent ces phénomènes à l’aide de réseaux neuronaux.
Cependant comme on l’a vu, le gène FOXP2 et l’imagerie cérébrale (aire de Wernicke et aire de Broca) ont tout de même permis de mettre en avant, en tout cas en partie, la caractéristique innée du langage chez l’homme.
Acquisition du langage
L’acquisition du langage est une étape importante du développement de l’enfant qui se déroule généralement entre les âges de un et trois ans. Au cours du développement humain, le langage est précédé par des modes de communication non-verbaux (jeux d’imitations réciproques entre la mère et le bébé par exemple). Dès la naissance (déjà quelques minutes après la naissance) le bébé détecte si les personnes qui l’entourent sont en train d’interagir avec lui ou non. Si c’est le cas, le bébé répond et est stimulé par cette interaction : il s’agit alors de communication préverbale. Par la suite, cette communication non-verbale reste présente lors de la communication verbale : par exemple on discute en se comprenant d’autant mieux qu’on se regarde l’un l’autre. Les crises du nouveau-né ne sont pas encore du langage, il ne s’agit que d’expressions de malaise ou de souffrance sans intention de signification ou de communication. Mais s’ils n’ont pas de sens pour le bébé, son entourage va leur en donner un. Le bébé va alors pouvoir établir un lien dans son cerveau entre ses cris et la vue des adultes, il va les utiliser comme des signaux adressés à son entourage pour qu’il agisse sur lui. Progressivement, l’enfant va reconnaître les personnes et établir un lien entre les paroles qu’elles prononcent et certains objets qu’elles désignent. Vers trois mois l’enfant comprend des mots simples comme “papa”. Il est important de signaler ici que l’un des facteurs fondamentaux permettant le développement de la communication linguistique est la communication non-verbale (imitation, communication affective). Pour que l’enfant parle il faut qu’il le désire, il faut qu’il soit stimulé. Vers le quatrième mois on peut entendre les premiers gazouillis, le bébé produit d’abord des sons de façon accidentelle, c’est en général un fort stimulant pour les adultes en train d’interagir avec le bébé, qui commentent les sons, les répètent, y réagissent. C’est donc l’interaction adulte-bébé elle-même qui est stimulée et donc le bébé est fortement incité à persévérer. Le bébé reproduira alors certains sons de façon constante et répétée. Vers la fin de la première année, le babillage est plus clair et on constate la répétition intentionnelle de certaines sonorités, l’enfant a alors la possibilité de prononcer les premiers mots.
On peut donc considérer qu’il y a deux moments principaux dans l’acquisition du langage:
Dans un premier temps, la capacité d’articuler certains phonèmes indépendamment de leur signification.
Dans un deuxième temps, la capacité de leur donner un sens relativement à la langue parlée par l’entourage.
On a aussi montré que chaque nouveau né a la capacité d’apprendre n’importe quelle langue, mais cette capacité ne peut se manifester que s’il est engagé dans un dialogue actif. Il apprendera alors sa langue et aura tendance à perdre la capacité à distinguer la richesse et la subtilité des autres langues. A 6 mois, dit Stanislas Dehaene, l’espace des voyelles se rétrécit à la langue maternelle, puis à l’âge d’un an celui des consonnes. C’est à cet âge, par exemple, qu’un enfant japonais apprenant sa langue perd sa capacité à distinguer le R du L. Tous se passe comme si l’acquisition d’une langue n’était possible qu’au prix d’un oubli. Mais cette appropriation de la richesse et de la singularité de sa langue maternelle a tendance, si on n’apprend pas d’autres langues, à rendre indistinctes ces autres langues qui deviennent comme du bruit imcompréhensible. D’où l’expression des Grecs de l’Antiquité pour désigner les étrangers, les barbares, parce qu’ils leur semblaient qu’ils ne savaient pas parler, n’avaient pas de langage, mais seulement la capacité d’articuler des sons sans signification: “Bar”, “Bar”, “Bar”…une sorte de prosopagnosie appliquée aux langues.
J’avais annoncé il y quelques épisodes mon intention de rédiger un dossier sur le langage chez l’humain et Thierry Raeber, un des nos poditeurs, en a profité pour nous envoyer un message pour partager avec nous quelques recherches plus approfondies sur ce thème de l’apprentissage du langage chez le bébé.
Alors déjà, le fait que les bébés sont initialement capable d’apprendre n’importe quelle langue, mais qu’ils se spécifient est tout à fait exact ! Ça se joue en fait principalement sur le fait que contrairement aux adultes, ils sont à la base capable de maîtriser tous les sons de toutes les langues. C’est la raison pour laquelle on les appelles les “phonéticiens universels”. Or ce dont on s’est rendu compte, c’est que dès l’age de 10 mois (oui oui, même pas un an), ils commencent à perdre cette capacité à tout reconnaître. Ils se spécifient. Autrement dit, ils commencent à perdre la capacité de discriminer tous les sons, en se concentrant exclusivement sur les sons de la langue de leur environnement. Ils le font entre autre à l’aide de ce qu’on appelle le babillage (ces sons un peu chaotiques propres aux bébés ). Ce processus s’appelle l’”apprentissage par l’oubli” ou l’élagage linguistique. Petit à petit, ils deviennent de plus en plus performants à distinguer les sons de leur langue maternelle, mais ne parviennent plus à faire la différences entre des phonèmes qui ne sont pas différenciés (comme la différence entre R et L que les chinois ne comprennent pas).
Voilà en gros quelques compléments qui pourraient vous intéresser pour votre prochaine émission. Je joins tout de même quelques références à mes propos, parce qu’il ne faut pas me croire sur parole
Ca résume assez bien l’idée avec encore d’autres infos intéressantes.
- Discriminer les langues
Les méthodes expérimentales bien inventives ont permis de montrer que les bébés savent bien distinguer deux langues différentes, et qu’ils préfèrent choisir la langue qui correspond à leur environnement pratiquemment dès leur naissance !
Jacques MEHLER[1] a montré grâce à la technique de la succion non nutritive, que les nourrissons français, dès 4 jours, distinguent le russe du français, et préfèrent entendre du français (Mehler et al., 1988). Les bébés “avaient à comparer” des passages lus par une bilingue franco-russe en indiquant leurs préférences via une tétine non nutritive.
[1] « Naitre humain » (Mehler et Dupoux, 1990) : En gros mehler semble être un innéiste très nativiste (pas maturationniste). Si on ne peut pas apprendre, on peut désapprendre : le bon exemple est la segmentation des syllabes dans toutes les langues possibles, une compétences que les bébés perdent ensuite pour ne reconnaître que leurs propres syllabes de leur propre langue et de ce fait, ils se mettent à babiller et à apprendre leur propre langue. On peut certes apprendre à écrire, à faire des maths etc. mais cet apprentissage repose sur des mécanismes universels qui sont définis par le bagage génétique de l’espèce.
Là encore, les performances des bébés reposaient sur les indices prosodiques ( la partie de la grammaire qui traite de la quantité syllabique et de l’accent.) présents dans les passages en russe et en français. Ce résultat est robuste et à été retrouvé dans d’autres études : les bébés distinguent entre leur langue maternelle et une autre langue (Barick & Pickens, 1988), et les bébés préfèrent leur langue maternelle (voir Dehaene-Lambertz &Houston, 1998, pour une procédure testant directement la préférence).
Dispositif expérimental :
1) Succion non nutritive = une technique d’habituation et réaction à la nouveauté
- Une tétine reliée à un ordinateur qui va enregistrer à chaque fois que le bébé tète sa tétine plus rapidement.
- Cette technique s’appuie sur un principe simple et universel : le désintérêt progressif que nous manifestons pour une scène familière ET le regain d’attention que nous avons pour une scène nouvelle. En d’autres termes, plus on connaît un stimulus, moins on le regarde. Au contraire, plus un stimulus est nouveau, plus on le regarde. Avec la succion, plus un bébé est interessé plus il tète, plus il se désinteresse moins il tète. En d’autres termes l’habituation s’installe.
- On passe au bébé les différentes langues et on regarde au travers du rythme de succion si (1) il perçoit des différences (2) sur quelle langue il s’arrête le plus, laquelle est la plus intéressante pour lui.
Alors qu’un jeune enfant peut apprendre une ou plusieurs langues avec facilité, l’acquisition d’une langue tardive à l’âge adulte est particulièrement difficile. Pourquoi ? Parce que pour apprendre parfaitement une langue, on élague les autres. On devient spécialistes pour reconnaître notre langue et pour la parler, mais on devient tellement spécialiste qu’on est plus capables de discriminer les subtilités d’une langue étrangère.
DUPOUX travaille sur cette question. Pour lui, cette difficulté est due, au moins en partie, à une spécialisation des processus perceptifs au contact avec la ou les langues maternelles. Cette spécialisation deviendrait permanente après un certain âge critique.
= à la naissance, nous sommes des phonéticiens universels… à 10 mois, nous ne sommes plus « citoyens du monde » (Kuhl et al., 1992 ; Kuhl, 1998).
(12-18 mois: production d’un babillement typique de notre langue d’immersion)
= surdité phonologique des adultes (exemple des difficultés des japonais à différencier les /r/ et les /l/ (Goto, 1971; Miyawaki et al., 1975)
= et donc difficulté à apprendre parfaitement une autre langue.
- Discriminer les syllabes
Tout a commencé avec les études de Peter EIMAS (1934-2005) un psycholinguiste qui a participé à fonder le courant des compétences précoces a montré en 1971, avec une expérience qui a lancé un véritable pavé dans la mare, que le bébé était capable à 1MOIS seulement, de discriminer les différentes syllabes prononcées.
EIMAS > publié dans le Science.
Avec cette technique, Eimas montre que le nourrisson sait faire la différence entre les syllabes (pa et ba par exemple) mais aussi toutes les unités phonétiques de TOUTES les langues !
Le nouveau-né est bien un phonéticien universel. Dès la naissance, tous les bébés de tous les pays du monde peuvent distinguer les son R et L.
Pourtant, après quelques mois, par exemple l’enfant japonais aura oublié cette distinction, qui sera élaguée car elle n’est pas pertinente dans l’environnement langagier japonais ! En effet il est assez connu qu’il est difficile pour les japonais d’apprendre l’anglais car ils ne font pas la distinction entre les sons R et L, cela n’existe juste pas dans leur langue. (Goto, 1971, Stranhe et Dittmann, 1984 ; Logan, Lively et Pisoni, 1991).
Comment on explique ce phénomène d’élagage?
En fait ce sont les cerveaux qui diffèrent. L’immersion dans une certaine langue modifie le cerveau. En d’autres termes, les bébés entament processus d’élagage pour mieux se focaliser sur la langue maternelle, qui devient très vite évidemment la plus pertinente à reconnaître.
Ils se mettent à trier les sons pour devenir attentifs à la langue maternelle. En nous écoutant parler, les bébés classent activement les sons dans les bonnes catégories, celles propres à la langue de leur environnement.
Les tout jeunes bébés font donc la différence entre les sons quelque soit a personne qui parle (Kuhl, 1985) mais attention plus les adultes, ni même les enfants à partir de 10 mois !
Du coup, entre 12 et 18 mois, les bébés de cultures différentes commencent à produire des sons en lien avec les caractéristiques de leur communauté. Les bébés chinois babillent d’une manière qui sonne chinoise, les suédois d’une manière suédoise…
Comment fait-on pour discriminer les différentes langues et apprendre celle qui est la plus pertinente ?
L’explication des sciences cognitive est multifactorielle : 3 facteurs principaux.
Attention, on ne retrouve pas ces trois facteurs seulement pour l’apprentissage du langage, mais dans toutes sortes d’apprentissage (comment on apprends sur les choses, comment on apprend sur autrui..)
- (1) Des compétences innées
Les êtres humains sont équipés dès la naissance de mécanismes spécialisés qui nous présent pour nous aider à comprendre le langage, bien avant évidemment de savoir parler. Ils naissent avec des programmes puissants déjà installés et prêts à fonctionner. Pour Pinker par exemple, qui reprend certaines idées de Chomsky[1], tous les nouveaux nés viennent au monde avec des compétences linguistiques, comme le montre l’expérience célèbre de EIMAS qui a montré que les nouveaux nés bien avant de savoir parler savent discriminer les syllabes.
Pinker est un évolutionniste et donc pense que le langage a un caractère évolutif.
ça veut dire que cette compétence a été sélectionnée par l’évolution pour nous permettre de répondre à des problèmes particuliers, sociaux ou écologiques, ceci pour nous permettre de survivre dans notre environnment. En d’autres termes, si le langage et la communication ne nous avaient pas apporté de bénéfices, la communication aurait tout simplement disparu !
Quels sont les avantages du langage ?
- Le premier avantage du langage est de nous permettre de communiquer et de coordonner nos actions avec celles des autres membres de notre groupe.
- Le fait que nous parlions des langues différentes permets de nous différencier des autres, c’est un moyen comme un autre de savoir qui partage son groupe et qui est étranger (empêcher ses ennemis d’obtenir une certaine information peut être aussi crucial que partager une information avec ses alliés). Remettre cette remarque au moment ou cette compétence de nous différencier était pertinente permet de mieux comprendre. Nos ancêtres devaient reconnaître impérativement leurs ennemis pour des question de survie, on a hérité de cette compétence qui ne veut pas dire qu’elle est aujourd’hui pertinente.
- Le développement du langage est certainement lié au développement de notre capacité à apprendre sur les gens et sur les choses. Le langage nous permet de profiter de tout ce que les autres personnes ont fait avant nous.
Donc il y a bien sûr une base innée, des modules qui sont là « tout prêts », mais ceci est compatible avec d’autres types de mécanismes qui viennent s’ajouter, notamment d’apprentissage culturel.
- (2) Une capacité à apprendre considérable
Notre cerveau est une machine à apprendre. Nous sommes « programmés » pour apprendre tout au long de notre vie. Les enfants ne fonctionnent pas avec un programme unique, mais avec une succession de programmes de plus en plus puissants et spécialisés. Apprendre en quelque sorte, c’est s’auto-reprogrammer en fait !
Dans point de vue évolutionniste, on peut se dire la soif de savoir et l’appétit d’explications a plus de poids, que les dangers de l’exploration par soi même. Le langage nous permet de profiter de tout ce que les autres personnes ont fait avant nous.
- (3) Rôle de l’entourage: Des leçons implicites données par les gens qui les entourent.
Les adultes sont programmés pour aider les enfants à apprendre. Ils agissent spontanément d’une façon qui encourage les apprentissages, la plupart du temps de manière totalement inconsciente.
Un des bons exemples c’est le parler maternant ou « MOTHERESE »:
Terme anglo-saxon utilisé pour désigner le langage modulé de la mère envers son enfant quand il est en période d’acuisition langagière.
Cependant, on a pas besoin d’être la mère d’un enfant pour commencer à parler le motherese.
Exemple du motherese : prenez des notes puis groupe.
Quelles sont les modifications que vous remarquez ?
Il y a plusieurs modifications quand on parle le motherese :
- La prosodie : elle est plus accentuée, plus chantante afin de faire ressortir le discours et de capter l’attention de l’enfant,
- Le lexique : il est aussi adapté à celui de l’enfant,
- Les phrases : elles sont plus courtes et bien formulées (Ferguson, 1964 ; Snow, 1977 ; Snow et Ferguson, 1977), ce qui est probablement une aide à intégrer les mots et à assimiler la grammaire de la langue.
- L’articulation : elle a un débit plus ralenti et plus de pauses. Les parents parlent bien plus distinctement quand ils utilisent le motherese (Kuhl et al., 1997).
- Le discours est en général plus redondant : par exemple on va expliquer et montrer du doigt en même temps.. dans le but de se faire comprendre.
Les bébés préfèrent entendre des voix de parler « bébé ». C’est en quelque sorte un langage universel, intuitif. C’est un processus naturel et inconscient, souvent on ne rend pas compte qu’on commence à parler de cette manière !
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[1]Presque toutes les phrases que nous entendons sont inédites, et pourtant nous les comprenons toutes. Pour Chomsky, connaitre une langue implique de connaître des règles, mais qui ne ressemblent en rien à celles de la grammaire traditionnelle : ce sont des règles naturelles, que nous appliquons inconsciemment. Nous serions programmés pour absorber des suites de sons et les traduire en représentations sensées, de la même manière que nous sommes programmés pour absorber des informations sensorielles et les traduire en représentations d’objets, et pour absorber des représentations faciales et les traduire en représentations de sentiments.
Conclusion
Des questions restent cependant encore ouvertes ou ne sont qu’en partie résolues:
La capacité à utiliser le langage est-elle apparue brusquement (position défendue par Noam Chomsky) ou grâce à la sélection naturelle (position défendue par Steven Pinker) ?
Quelles facultés nécessaires au langage sont modulaires ?
Y a-t-il une période critique pour apprendre à parler (voir la question des enfants sauvages)?
la façon dont on perçoit le monde dépenderait du langage, autrement dit que les représentations mentales dépendent des catégories linguistiques (l’influence du langage sur la perception des couleurs chez la tribu Himba).
Le mot Américain peut prendre un sens différent selon la langue.
En français, un Américain sera presque toujours compris comme « un habitant des États-Unis d’Amérique ».
En espagnol, un Americano signifiera toujours « un habitant de l’ensemble du continent américain », dû au lien culturel entre l’Espagne et les pays hispanophones du continent latino-américain.
Le terme Américain courant en français se traduira en espagnol par estadounidense (de Estados Unidos), traduisible en «Étasunien».
la “réalité” serait, dans une grande mesure, inconsciemment construite à partir des habitudes linguistiques du groupe. Deux langues ne sont jamais suffisamment semblables pour être considérées comme représentant la même réalité sociale. Les mondes où vivent des sociétés différentes sont des mondes distincts, pas simplement le même monde avec d’autres étiquettes.
cette thèse de Sapir-Whorf qui dit que notre langue influence notre façon de penser est au coeur d’une controverse:
Au début des années 1960, les psychologues Roger Brown et Eric Lenneberg ont entrepris de véritablement tester l’hypothèse Sapir-Whorf à partir d’observations expérimentales et montrèrent que le lexique des couleurs semblait avoir une influence réelle sur la perception et la mémoire de celles-ci par des locuteurs parlant des langues différentes.
Par contre une étude à large échelle comparant les termes de couleurs dans plusieurs dizaines de langues menée par les anthropologues Brent Berlin et Paul Kay a montré que l’organisation hiérarchique du lexique des couleurs est quasi universelle. Ils conclurent donc à l’inverse de la thèse de Sapir-Whorf que c’était l’organisation des catégories mentales qui déterminait les catégories linguistiques.
Dans tous les cas, la pensée d’un individu est, au moins en partie, dépendante des langues qu’il connaît, et en particulier de leur précision. Ce que l’on appelle « apprendre une langue », c’est la création d’une série de liens entre signifiants (mots) et signifiés (concepts). Si un signifiant est absent (si nous ne connaissons pas l’existence d’un mot), alors le signifié (le concept exprimé par ce mot) pourra parfois être également absent. Mais à l’inverse, il est aussi possible de ne pas trouver un mot correspondant à un concept que l’on a en tête.
Quels sont les processus cognitifs associés à l’apprentissage et acquisition d’une seconde langue ?
On voit que les enfants apprenant une deuxième langue sont plus aptes à la parler couramment que les adultes.
En général, c’est très rare qu’une personne parlant une deuxième langue soit complètement bilingue et passe pour un autochtone.
On a pu montrer dès les années 1970 que les vervets (singes verts), alors qu’ils étaient captifs dans une réserve du Kenya, étaient capables de moduler leur cri d’alerte afin d’induire des stratégies défensives appropriées: s’enfoncer dans la végétation à l’approche d’un aigle, au contraire grimper le plus haut possible à l’approche d’un léopard, ou encore scruter le sol avec attention pour choisir le bon arbre à l’approche d’un python ; on notera que la sémantique de ces cris n’est pas innée mais est enseignée aux jeunes singes par leurs parents.
C’est ce type de communication, qui devait sans doute exister chez les Australopithèques et même leurs prédécesseurs, qui a dû se développer sensiblement chez l’homo habilis pour lui permettre d’organiser ses activités collectives.
La danse des abeilles est utilisée pour communiquer la distance de la source de nourriture.
Le chant des oiseaux qui est articulé.
Le chant des baleines qui fait réagir d’autres poissons. On a constaté que lorsqu’on fait écouter artificiellement un cri de baleine à un groupe de poissons, celui-ci répondera au son en s’éloigant de la source, même si aucune baleine n’est présente.
Communication animale ou langage? Ou se situe la frontière entre le langage et d’autres formes de communication?
Un certain nombre de propriétés du langage humain ont été mis en avant pour le séparer de la communication animale comme par exemple:
Transmission culturelle: le langage est passé de l’un à l’autre consciemment ou inconsciemment.
Elément discrets: le langage est composé d’unités discrètes qui sont utilisées en combinaison pour créer du sens.
Déplacement: le langage peut être utilisé pour communiquer sur des choses qui sont ou qui ne sont pas dans notre voisinage spatial et temporel immédiat.
Métalinguistique: la capacité de discuter du propre langage.
Productivité: un nombre fini d’unités peuvent être utilisées pour créer un nombre infini d’occurences.
Capacité à l’alternance: c’est ce qui permet un aller-retour entre les interlocuteurs dans une véritable communication à double sens. La différence avec le langage animal dont les signaux émis unilatéralement déclenchent une réaction plutôt que d’entrer en relation sur le mode du langage.
Capacité à exprimer le possible et non seulement le réel présent: c’est la condition sine qua non de la capacité d’abstraction.
Capacité à exprimer des liens logiques: elle permet que naisse l’argumentation.
Capacité à exprimer la mémoire du passé: l’aboutissement le plus achevé de cette capacité est l’écriture, mais la transmission orale existait antérieurement, usant de cette même capacité.
Des recherches sur les singes suggèrent qu’ils sont capables d’utiliser le langage de manière à satisfaire certains des critères cités auparavant, comme la transmission culturelle, un langage construit d’unités discrètes, un langage productif…cependant aucune expérience n’a montré qu’ils étaient capables de couvrir tous ces critères en même temps. Par exemple le chimpanzé peut “parler” à ses congénères afin d’aviser de l’approche d’un danger, mais dans ce cas il s’agit uniquement d’un langage lié à un événement observable, ce qui montre un manque de faculté langagière de déplacement de la part de celui-ci.
Pour conclure et pour ceux qui veulent aller encore plus loin sur cette thématique, je vous invite en premier lieu à écouter une émission de la Tête au Carré sur la voix (la voix qui nous relie à notre identité, et qui serait une faculté propre à la condition humaine), et je vous renvoie aussi à un article publié sur Internet Actu qui traite des recherches effectuées actuellement sur l’évolution du langage chez les robots.
Notre poditeur Thierry Raeber revient également en renfort pour approfondir les travaux effectués sur la relation entre le langage et la percéption du monde:
Si vous permettez toutefois que je joue mon linguiste de service , je me permets de revenir sur cette histoire de découpage des couleurs dans le langage. Pour ce faire, commençons par rappeler que comme vous l’avez dit, c’est sujet à discussion. Plus précisément, deux grandes visions s’affrontent ici. Il y a d’un coté le courant que l’on appelle le “relativisme linguistique”, digne descendant du structuralisme saussurien, et de l’autre côté ce que nous pourrions appeler l’universalisme, ou le nativisme, ou l’innéisme, à choix . Le premier courant considère que le langage est notre grille de lecture du monde, que ce découpage est totalement arbitraire, et que par conséquent nous percevons différemment le réel en fonction de notre langue maternelle. C’est ce qu’on appelle l’hypothèse Sappir-Whorf, du nom des instigateurs de ce courant. Le second considère que notre système perceptif et conceptuel répond à des contraintes cognitives, qui sont donc universelles, et que malgré les différents “découpages”, nous voyons tous les choses globalement de la même manière (l’un des premiers acteurs de ce courant étant Noam Chomsky).
Il faut également savoir que le relativisme fait de moins en moins d’adeptes à l’heure actuelle. La raison en est qu’un grand nombre de mythes sur lesquelles ce courant se basait ont été falsifié par de récentes recherches en sciences cognitives. Je pense notamment au mythe très connu et souvent cité des 32/46/80/400 (à choix selon les travaux) mots pour dire “blanc” en Inuit, idem pour décrire la neige. Ces expériences menées dans les débuts de la recherche ethnographique ont été refaites avec des outils méthodologiques plus solides, et ces conclusions se sont avérées erronées. Il existe en réalité deux mots pour dire “blanc” (ce qui est déjà le double du français, ce n’est pas rien ), et qu’un seul terme pour dire “neige”, sachant que tous les autres termes sont des sous-classes (tout comme le français à le terme de base “neige”, et un tas de sous-termes comme “poudreuse, petche, poudre, carton, grésil, etc.). Le second mythe à l’appui de la thèse relativiste est la langue des Hopi, une tribu d’Amazonie. Selon certaines études, cette tribu n’aurait pas de conception du temps car leur langue n’a pas de temps verbaux. Cela part déjà d’un postulat selon lequel ce qui n’est pas dans la langue n’est pas conceptualisé, ce qui est très discutable. De plus, d’autres études, réalisées cette fois par des linguistes et non des ethnologues, ont montré que s’ils n’ont effectivement pas de temps verbaux, il ont en revanche tout un système d’adverbes de temps qui leur permettent malgré tout de décrire la dimension temporelle. Sans oublier que le Chinois présente la meme particularité de n’avoir que des adverbes pour décrire le temps, et personne n’oserait soutenir qu’ils n’ont pas de notion du temps…
Venons-en maintenant aux couleurs. Pour cette question également, un très grand nombre d’études ont été réalisées un peu partout pour montrer que le découpage particulier du spectre influençait notre perception. Or, s’il est tout a fait vrai que toutes les langues ne découpent pas de la meme manière le spectre lumineux, une colossale étude intitulée ” Basic color terms” menée par deux linguistes et ethnologues, Brent Berlin et Paul Kay, et publiée de mémoire en 1969 (en plein relativisme!) a montré qu’il existe une régularité tout a fait frappante dans l’apparition des couleurs dans la langue. Je m’explique. La plupart des langues occidentales ont 11 termes dits “primaires”, “basiques” ou “focaux” (je sais, ça fait beaucoup de choix ). La liste étant (de mémoire toujours) la suivante : noire, blanc, rouge,jaune, vert, bleu, orange, rose, brun, gris, violet. On entend par “couleur basique” une couleur qui n’est pas une sous-catégorie d’une autre au niveau conceptuel, pas d’un point de vue physique. Le brun n’est pas un type précis de bleu, l’orange n’est pas un type particulier de rouge, contrairement au carmin, au pourpre, au beige, etc. Or, la première observation est qu’aucune langue ne dispose de davantage de couleurs basiques. 11 est, pour l’instant du moins, il faut rester prudent, le maximum observé. Cependant, un grand nombre de langues en ont moins que 11. Certaines n’en ont que 2 ! Mais les recherches de Berlin et Kay ont montré que l’apparition de ces couleurs se fait toujours dans le meme ordre. Imaginez une culture dont la langue ne contient que 2 termes pour différencier les couleurs. Alors ce sera toujours un distinction du type blanc/noir, ou disons plutôt clair/foncé, voire couleurs chaudes/couleurs froides. Prenez maintenant les cultures disposant de 3 termes de couleur. Elles auront toutes le rouge comme couleur supplémentaire, les deux premières restant un regroupement plus ou moins précis des couleurs mentionnées clair/foncé. La quatrième couleur est toujours le jaune. A partir de la cinquième, ça se corse, on voit apparaitre la couleur “blert”, qui regroupe le bleu et le vert en une seule couleur. Ce n’est que lorsque la 6ème couleur apparait que l’on fait la différence entre le bleu et le vert (mais cette sixième vient toujours faire la séparation entre bleu et vert, jamais autre chose). A partir de là, les couleurs restantes apparaissent de manière moins régulière. Parfois le gris apparaît avant le brun, parfois c’est l’inverse. Cette étude a été dans sa version d’origine menée sur plus de 160 langues, mais les travaux se sont depuis poursuivis et jusqu’à ce jour, aucune exception n’a été trouvée. Aucune langue n’a de mot pour dire “jaune” sans en avoir un pour dire “rouge”, ni de mot pour dire “brun” sans en avoir un pour dire “bleu”. Pour le dire en termes plus mathématiques, la couleur de rang n n’apparait que si il existe déjà un terme pour décrire toutes les couleurs de rang n-1, n-2, etc.
Qu’est ce que tout ceci veut dire? Simplement que malgré les thèses relativistes qui défendent une vision du monde basée sur le découpage totalement arbitraire de la langue, il semble que notre vision du monde soit très fortement contrainte par notre structure cérébrale qui répertorie les couleurs basiques toujours de la meme manière. Alors bien entendu, cela n’empêche pas que certaines adaptations dues à la langue maternelle s’opèrent, comme cela semble être le cas de la tribu des Himba. Il faut toutefois savoir que le cas des Himba est également très connu, et que de nombreuses recherches sont menées pour comprendre ce cas. Or un grand nombre d’entre elles (Regier et Kay notamment) apportent d’autres explications aux phénomènes observés. A noter également que cette langue ne failli pas à la règle d’apparition des couleurs !
Je dois toutefois apporter quelques corrections à ce que j’ai dit. J’ai écrit ça hier soir un peu en vitesse, et après vérification de quelques points dont je n’était pas certain, je vois que j’ai fait quelques imprécisions :
L’ordre des couleurs est un chouïa différent : on a donc dans l’ordre :1. Clair/foncé
2. Rouge
3. Jaune ou “blert” (“blert” = bleu-vert)
4. Jaune et “blert”
5. Séparation de “blert” en bleu/vert.
6. Brun
7. Violet ou rose ou orange
8. Violet ou rose ou orange, selon ce qui est déjà apparu en 7.
9. Idem selon ce qui a été choisi en 7 et 8
10. Gris.Ce qui fait donc bien 11 couleurs, comptant que la première ligne en compte 2…De plus, j’ai surestimé le nombre de langues sur lesquels ces observations ont été faites dans la version d’origine. Je crois que ce n’est qu’une vingtaine de langues. Il reste toutefois vrai qu’à l’heure actuelle cette observation s’est vérifiée sur toutes les langues observées, celles-ci étant considérablement plus nombreuses.Et finalement, il faut bien comprendre que le relativisme linguistique affirme que c’est la culture qui influe sur notre perception du monde. Or cette thèse a été assez massivement falsifiée, ne serait-ce parce que l’idée de “culture” est trop floue. Ce n’est pas une force magique qui flotte dans l’air et qui vient nous transformer de l’intérieur. Si un paramètre peut modifier notre perception, il doit être clairement identifiable, pour des raisons de plausabilité et de falsifiabilité. Le lexique est un bon exemple. Il peut grandement varier selon les langues, et il entraine effectivement, dans une certaine mesure, une modification de notre perception. Mais cela n’a rien de culturel. Ca reste un phénomène mental en ceci qu’il est raisonnable de penser que selon le découpage opéré par les mots de notre langue, les connexions neuronales sollicitées par notre appareil conceptuel s’en trouvent modifiées, et par conséquent notre perception également. C’est un phénomène absolument fascinant, qui s’observe dans d’autres cas que les couleurs (par exemple la représentation temporelle). Mais d’une part, les différences ne sont pas aussi grandes que certains veulent bien le croire. Si les Himbas ont plus de peine à différencier certaines couleurs appartenant à la même catégorie lexicale dans leur langue, ils perçoivent globalement les couleurs de la même façon que n’importe quel être humain. De plus, soutenir que c’est notre culture qui modifie notre perception n’a en fait pas vraiment de sens, car ça n’explique en rien comment cette modification se produit. C’est en cela que réside la grande fracture entre relativisme et naturalisme.
Premièrement, tu parlais du langage animal et de la distinction avec le langage humain. Tout d’abord, parmi les spécificités que tu cites, on peut rajouter une capacité propre à l’être humain qui, si elle n’est pas directement propre au langage, est indispensable pour que celui-ci soit opérationnel tel qu’il l’est pour l’homme : il s’agit des méta-representations, et plus particulièrement des attributions d’intention. En effet, un singe est capable un comprendre un message de danger, tel que “attention, un danger arrive depuis le sol”. Il peut ainsi se réfugier dans un arbre. Mais ce qu’il n’est vraisemblablement pas capable de faire, c’est de se dire “mon congénère pense qu’un danger vient du sol”, ou meme “mon congénère souhaite me communiquer qu’un danger vient du sol”. Alors la question se pose : l’humain fait-il ça dans la conversation quotidienne ? La première réponse est “on s’en fiche, il peut le faire, c’est tout ce qui compte…”. Un peu frustrant quand même, non ? Une réponse plus constructive est de dire que oui, mais pas toujours de manière consciente. Toutefois cette capacité à attribuer à l’autre des croyances, des intentions et des états mentaux est indispensable ! Pour illustrer mon propos, considérons un fait de langue bien connu : l’ironie. Imaginez que je suis un conducteur connu pour etre très prudent. Je roule calment en voiture avec un ami à mon bord. J’arrive au croisement d’une route parfaitement droite et dégagée, avec seulement une voiture qui est encore très loin du croisement. Je m’apprête à m’engager lorsque mon ami me dit “attention, il y a une voiture qui arrive !”. Pour comprendre l’ironie de mon ami, et donc son intention communicative, je suis obligé de faire des hypothèses sur ses propres croyances et pensées. Je dois postuler qu’il ne prend pas véritablement au sérieux le risque que représente cette voiture au loin. Je postule également qu’il me sait être très prudent. Je postule qu’il postule que je suis capable de lui attribuer les bonnes intentions. Etc. Ceci n’étant qu’une partie des informations que je dois lui imputer pour arriver au final à comprendre la critique cachée qui est que je suis excessivement prudent et que ça l’agace.
Le cas de l’ironie est particulier, mais il montre bien en quoi il est nécessaire, pour parvenir à obtenir le sens que voulait communiquer mon ami, de faire des suppositions sur les pensées qui l’animent lorsqu’il communique. Et ce processus n’est pas une exception propre à l’ironie, mais est le cas général de notre conversation quotidienne. Nous devons en permanence faire des hypothèses sur les états mentaux de nos interlocuteurs pour parvenir à refaire le chemin entre ce qui est verbalisé (les mots qui sortent de la bouche) et la véritable intention communicative (qui est dans la quasi totalité des cas bien plus riche que le contenu verbalisé). Et l’étude de ces processus où l’on “rajoute” l’informations non verbalisée s’appelle la pragmatique, dont vous avez parlé, et qui échappe totalement aux animaux, même aux grands singes.
Maintenant s’il est intéressant de se demander ce que l’homme peut faire avec le langage, que l’animal de peut pas faire, il est également intéressant de se demander si le langage humain, indépendamment de ses différentes fonctions, diffère par sa nature de celui de de l’animal. Et la réponse est oui! C’est d’ailleurs l’argument le plus fort. Le langage humain de distingue du langage animal en ceci qu’il dispose d’une syntaxe. Évidemment, il faut s’entendre sur ce qu’est une syntaxe. La syntaxe, comme vous l’avez très bien dit, est l’ensemble des règles qui régissent la bonne construction des phrases. Mais il ne faut pas croire que dès qu’on se met à aligner des unités de sens (pour l’homme, des mots), on a une syntaxe. L’animal dispose d’un ensemble, parfois assez vaste, de signes ( qui est comme vous l’avez dit la réunion d’un signifiant, le mot ou le son correspondant, et d’un signifié, qui est le concept) qui permet de décrire différentes choses. Par exemple, “attention danger sol”. La réunion de ces trois signes forme une informtion unifiée qui est interprétable. Mais on n’a pas encore de syntaxe. La syntaxe, telle qu’on la trouve par exemple dans le langage humain, mais également dans les langages informatiques, a comme propriété de pouvoir générer, sur la base d’un nombre limité de règles, des phrases infinies. C’est l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui … La limite des phrases n’est pas liée par la syntaxe, mais simplement par notre capacité de mémorisation. Au bout d’un moment, on “perd le fil”. Mais ce n’est pas dû à une limite de notre système langagier. Cette syntaxe permet également de générer un nombre virtuellement infini de phrases différentes, mais qui restent tout à fait compréhensibles dès la première écoute. Cette syntaxe, qui n’est pas une fonction, mais une propriété du langage humain, est totalement absente de tout langage animal.Cette (longue) précision étant faite, je reviens sur une question d’Alan qui demandait ce que c’était que cette grammaire générative. Je pense que ça mérite précision car à premier abord, c’est totalement contre intuitif de se dire qu’on a une grammaire encodé dans notre cerveau dès la naissance. Mais là encore, il faut se demander ce que l’on entend par grammaire. Il n’est pas question de dire que l’accord du participe passé, la formation des verbes irréguliers, ou la construction “aller chez le coiffeur” plutôt que “aller au coiffeur” est inscrit dans notre code génétique. L’idée est simplement que contrairement aux apparences, il existent entre toutes les langues du monde davantages de similitudes que de différences, et que certaines de ces similitudes sont universelles, et donc vraisemblablement imposées par notre système cognitif et conceptuel. Commençons par des choses simples : toutes les langues ont des verbes, des noms, des adjectifs, des prépositions, des adverbes. Est-ce un hasard ? Pourquoi, avec tout le brassage linguistique, ne trouve-t-on aucune langue qui dispose de catégories grammaticales différentes ? Si l’on regarde maintenant de plus près, On trouve le même genre de faits étonnants dans la syntaxe. Prenons l’exemple de la coréférence des pronoms : si je dis ” Pierre dit qu’il est heureux”, le pronom “il” peut reprendre “Pierre”. Mais si je dis “il dit que Pierre est heureux”, “il” ne peut plus reprendre Pierre. Jusque là, rien de bien sorcier, on a envie de dire “ben ouais, et alors ?”. Ici, le linguiste répondra “et alors pourquoi ??”. La première observation est de dire que cette coréférence ne se fait pas n’importe comment. Il y a, apparemment, des règles, et on veut savoir lesquelles !! Première hypothèse : un pronom ne peut pas reprendre ce qui vient après dans la phrase. Dans le second cas, Pierre est post-posé, la reprise est donc impossible. Ouais, sauf que dans “lorsqu’il joue avec ses enfants, Pierre est heureux”, la coréférence est tout à fait possible… Bon, il faut trouver autre chose. On creuse, on creuse, et on finit par se rendre contre que la règle est assez compliquée. Contentons-nous ici de dire qu’un pronom ne peut jamais reprendre un élément qui est contenu dans le syntagme c-commandé par le pronom. Pas la peine de comprendre ce que cela veut dire, il suffit de noter deux choses très importantes. La première est que cette règle complexe, dont il est quasi impossible d’être conscient sans s’y attarder longuement, est présente dans toutes les langues du monde. Aucune langue ne viole cette règle de coréférence. D’ailleurs, lorsqu’on apprend une langue étrangère, on ne fait jamais ce genre d’erreur. On en fait plein, mais pas ça… L’existence de cette règle universelle, parmi beaucoup d’autres, est un premier argument pour la grammaire générative. Le second argument est que l’enfant maitrise cette règle très tôt, vers les 2-3 ans. Or sans un dispositif préétablit qui permette d’interioriser ces règles très compliquées, il est difficile d’expliquer comment un enfant, par la simple écoute de phrases prononcées par ses parents, et qui ne sont en réalité pas suffisantes pour justifier les thèses behavioristes, parvienne à maitriser aussi vite la syntaxe de sa langue. Il devient en fait beaucoup plus vraisemblable que l’être humain dispose d’une contrainte cognitive, ce qu’on appelle la grammaire générative, et qui vienne supporter et accueillir la langue maternelle de l’enfant, en imposant un certain nombre de limites et de règles qu’aucune langue ne viole. Et c’est sur la base de cette grammaire innée, mais minimale, que viennent se développer les différentes langues du monde. On dispose donc d’un ensemble de règles innées, qu’on appelle des “principes”, depuis lesquels on peut opérer des variations, qu’on appelle des “paramètres” (la place du verbe dans une phrase, la position du complément d’objets, etc.). Ainsi, le cerveau est comme un grand tableau électrique avec des commutateurs. On part des principes, et on fait varier les paramètres. En changeant le commutateur de la place du verbe, on passe du français à l’allemand. En changeant le paramètre de la position du complément d’objets pour le mettre en début de phrase, on obtient le turc. Mais on garde toujours les principes inchangés. Et c’est l’ensemble de ces principes qui forment la grammaire générative.
Numéro spécial tout entier consacré aux biais statistiques (ou comment on fait parfois dire n’importe quoi aux chiffres) avec un invité de marque, Nicolas Gauvrit, mathématicien, psychologue, diplômé en sciences cognitives et dont la biographie sur Futura Sciences figure en belle place aux côtés, entre autres de Darwin, De Vinci et Galilée. Qui dit mieux?
Nicolas nous livre dans cet épisode les subtilités des biais statistiques, et c’est passionnant (même pour les non-matheux!)
Et enfin, les livres grand public écrits par Nicolas:
Statistiques : Méfiez-vous ! De Nicolas Gauvrit (Ellipses)
Vous avez dit hasard? Entre mathématiques et psychologie. De Nicolas Gauvrit (Belin - Pour la science)
Les deux autres livres évoqués (sur la numérologie et sur la psychanalyse) sont malheureusement épuisés. [UPDATE]: oooops corrélation illusoire du prof. von Indisponible sur Amazon ne veut pas dire épuisé!! Merci François d’avoir corrigé le tir. Les livres sont dispo sur le site de l’éditeur:
La quote de Mathieu cette semaine n’en est pas une, mais plutôt une petite démonstration recourant aux calculs de probabilité:
Supposons, ce qui est très modeste, que M. Paul connaisse 1000 personnes (connaisse au sens très large où il connaît par exemple JeanPaul II) dont il apprendra le décès durant les 30 prochaines années. Supposons aussi, ce qui est très, très modeste, que M. Paul ne songe à chacune de ces 1000 personnes qu’une fois en 30 ans. La question est de savoir quelle est la probabilité qu’il pense à une de ces personnes et que, dans les cinq minutes qui suivent, il apprenne son décès. Le calcul des probabilités permet de déterminer que cette probabilité est faible: un peu plus de trois chances sur 10 000. Mais M. Paul habite un pays de 50 millions d’habitants. Pour cette population, il y aura 16 000 “mystérieuses prémonitions” en 30 ans. Ce qui fait tout de même 530 cas par an: plus d’une par jour.
Déniché dans un autre ouvrage hautement recommandé:
Petit cours d’autodéfense intellectuelle. De Normand Baillargeon et Charb (illustrations), paru chez Lux
À méditer! Bonne semaine
PS: toutes nos excuses pour les coupures. Petit souci d’enregistrement chez Mathieu, nous avons dû utiliser mon enregistrement de secours et ma ligne était assez moyenne pour cet épisode…
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Cette semaine, on s’est lâchés! 3 dossiers + 1 illustration, la totale!
Mais avant de commencer, Mathieu nous parle rapidement de Google Science Fair, une initiative de Google, en partenariat avec le CERN, le groupe Lego, le National Geographic et le Scientific American. C’est une possibilité donnée aux scientifiques en herbe de présenter leur projet et éventuellement de gagner de 50’000 USD. Le concours est ouvert aux jeunes seuls ou en équipe de 2-3. Les inscriptions sont ouvertes jusqu’au 4 avril 2011. Le seul hic, c’est que tout est en anglais.
Les détails en vidéo:
Last but bot least, la quote de Mathieu, magistrale cette semaine:
“I guess I think of lotteries as a tax on the mathematically challenged” – Roger Jones
Traduction libre: “La loterie est un impôt volontaire pour ceux qui ont de la peine avec les mathématiques”.
Prochain enregistrement le jeudi 20 janvier 2010. Une excellente semaine à toutes et à tous!!
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Un placebo, qu’est-ce que c’est ?
Ce qu’on appelle un « Placebo », c’est, en gros,
soit un faux médicament (donc sans substance active particulière, un morceau de sucre ou un comprimé de farine, par exemple)
soit une intervention médicale simulée (simulacre d’intervention chirurgicale, traitement par radiations, etc.)
Si le patient qui a reçu ces traitements simulés se sent mieux après les avoir reçu, on parle « d’effet Placebo ».
Le placebo agit non seulement sur des signes subjectifs (douleur, anxiété, dépression, etc.), mais également sur des signes mesurables, biologiques (diminution d’œdèmes, d’acidité gastrique, du taux de cholestérol, du nombre de globules rouges) et cliniques (fréquence cardiaque, pression artérielle.)
Le champ du placebo est assez vaste : du traitement de la douleur à celui de la dépression, si on présente un placebo comme un relaxant musculaire, les muscles vont se relâcher. Le même placebo avec la description contraire pourra tendre le muscle. Le café décafféiné réveille si l’on ne sait pas qu’il est décafféiné. Des placebos d’alcool intoxiquent à bon marché, des placebos d’allergènes provoquent des réactions allergiques. Il y a même des placebo contre le mal de mer !
Un truc marrant, c’est que plus le placebo est cher et plus il est efficace. Les injections sont plus efficaces que les médicaments. Les capsules marchent mieux que les tablettes. Les capsules aux couleurs chaudes fonctionnement mieux comme stimulants alors que celles aux couleurs froides font de meilleurs calmants. Et dans tous les cas, la relation soignant/soigné et le niveau de confiance accordé au thérapeute sont déterminants pour que la magie du Placebo ait lieu…
Un peu d’histoire
« Placebo » signifie « Je plairai » en latin. La première mention du terme remonte à une traduction de la Bible en latin par Jérôme-de-Stridon (ou St-Jérôme), qui a vécu au Ve siècle… Le concept n’est pas nouveau nouveau donc…
Le terme apparaît dans le sens médical dès 1785 dans des publications américaines. Mais les scientifiques n’ont commencé à s’intéresser au phénomène sérieusement que dans le courant du siècle passé. Une étude publiée en 1955 dans le Journal of American Medical Association par Henry Beecher, de l’Université Harvard, indiquait que chez 35% des patients, la douleur était soulagée par la prise d’un comprimé de sucre ou une injection de sérum physiologique. Et on parlait de douleurs postopératoires, pas de douleurs imaginaires !
Comment ça marche ? Que se passe-t-il dans le cerveau ?
Prenons l’exemple de la douleur :
Quand on parle d’analgésiques, c’est-à-dire de substances capables de supprimer la douleur, ce qu’il faut comprendre, c’est que ces substances n’agissent jamais sur la cause de la douleur. Si on se casse une jambe, la morphine n’aura aucun effet sur la jambe. La morphine agit au niveau du cerveau, en bloquant les circuits de la douleur. C’est comme si elle coupait le câble qui véhicule le message « n’oublie pas que ta jambe est cassée, arrête de poser ton poids dessus et appelle l’ambulance ! »
A l’université de Turin, Fabrizio Benedetti a montré que l’analgésie obtenue avec un placebo est supprimée si l’on administre au patient de la naloxone, une substance qui bloque les récepteurs cérébraux de la morphine et donc également des opiacés naturels produits par l’organisme. En d’autres termes, on peut bloquer, de manière mécanique, l’effet analgésique du placebo comme on peut bloquer l’effet analgésique de la morphine. Le placebo agit donc véritablement au niveau des circuits neurologiques de la douleur.
Et pour ceux qui doivent voir pour croire, en 2005, une étude scandinave réalisée à l’aide d’un scanner tomographique à positrons (PETscan) a montré que le placebo antidouleur active les mêmes zones cérébrales que celles qui sont stimulées par l’analgésie par les opiacés. CQFD. Dans environ 35% des cas, le cerveau humain, cette merveille de la nature, est capable de déclencher un effet analgésique comparable à celui des drogues les plus puissantes. Et sans effet secondaires ! On fait d’ailleurs appel aux mêmes mécanismes lorsqu’on utilise l’hypnose comme technique d’anesthésie. Mais bon, c’est un autre sujet qui pourrait faire l’objet d’un dossier à lui tout seul…
L’effet placebo dans d’autres champs que la douleur est moins bien étudié, mais on commence quand même à en comprendre les mécanismes. Ce sont souvent les récepteurs de la dopamine qui sont impliqués :
L’effet observé sur la maladie de Parkinson est en rapport avec les récepteurs de dopamine dans le cerveau
Les placebos avec un effet anti-dépresseur agissent sur les mêmes zones du cerveau que les anti-dépresseurs pharmaceutiques, avec, en plus, une action sur le cortex préfrontal (action que les géants de la pharma devraient peut-être étudier si ce n’est pas encore le cas…)
La caféine « placebo » augmente la libération bilatérale de dopamine dans le thalamus.
Et l’homéopathie dans tout ça ?
Au risque de décevoir ses fans, l’homéopathie est en contradiction totale avec les principes fondamentaux de la chimie et de la physique contemporaines et la communauté scientifique considère que l’homéopathie n’est en fait qu’une manifestation de l’effet placebo. D’ailleurs, à ce jour, aucune étude clinique n’a démontré la supériorité de l’homéopathie sur la placebo.
Pour ma part, je me sers de l’homéopathie comme déclencheur du placebo. Je ne suis pas encore assez zen pour maîtriser le déclenchement du processus, spécialement quand j’ai un rhume, ce qui me rend grincheux par-dessus le marché. Et, dans mon cas (je suis dans les 35% de Beecher), les petites granules de sucre à CHF 7.00 enclenchent le processus presque à chaque coup, même si je sais que ce n’est pas la substance active qui agit (et pour cause, elle est indétectable dans les granules !), mais le placebo. Merveilleux, non ? J’ai longtemps pensé que j’avais un peu trop d’imagination, mais non, la science vient de confirmer que je ne suis pas un cas unique: une étude publiée le 22 décembre dernier (c’est tout frais), confirme que l’effet placebo peut être efficace même lorsque les sujets savent a priori qu’on leur administre un médicament sans substance active.
Mais encore ? L’effet Nocebo
Si on revient sur terre, ce dont on parle en fait, avec le placebo, c’est de la phénoménale puissance réparatrice du cerveau humain. Le problème, c’est que le placebo, positif, (« Je plairai ») a également son pendant négatif, le nocebo (« Je nuirai »). Utilisant exactement les mêmes mécanismes, le nocebo peut faire beaucoup de mal et même conduire jusqu’à la mort. Il n’était pas rare dans les sociétés traditionnelles que la malédiction d’un sorcier se réalise. Mon dossier est assez long, je ne vais pas développer davantage, mais on pourrait imaginer un autre dossier spécifiquement dédié au nocebo et au shamanisme…
En attendant, le sujet a inspiré Lucile et je vous invite à vous précipiter sur le site pour découvrir son illustration géniale, où des m&m’s en perte de sens de la vie décident de se recycler en placebo pour servir à quelque chose!
Pour ce 13e numéro de Podcast Science, un petit clin d’oeil triskaidékaphobique s’impose… Triskai-quoi? Héhé, ça doit compter au moins quadruple au Scrabble un mot pareil. Je ne pensais pas que j’arriverais à le placer un jour
La triskaidékaphobie, c’est la peur phobique du chiffre 13.
Ascenseur de Shangaï... Il manque quelques étages....
Ça peut faire sourire, mais en fait c’est une peur assez répandue :
En effet, la plupart des bâtiments nord-américains n’ont pas de treizième étage, passant du douzième au quatorzième ou utilisant 12 a ou 12 b à la place de 13.
La plupart des services hospitaliers ne possèdent pas de lit n°13, en réaction aux protestations de certains patients à ne pas vouloir être mis dans ces lits, les numéros passent de 12 à 14 ou possèdent un 12a et 12b.
Certains grands hôtels passent directement de la chambre numéro 12 à la chambre numéro 14 (ou numérotent la chambre 12bis) pour ne pas avoir l’indélicatesse d’y mettre un client qui pourrait être superstitieux.
Au niveau de certaines compagnies aériennes (dont Air France paraît-il, selon Wikipedia), le chiffre 13 n’est pas utilisé pour la numérotation des sièges en cabine.
De nombreuses compétitions (par exemple la Formule 1) n’attribuent le numéro 13 à aucun concurrent.
D’où cela vient-il?
Difficile à dire car les superstitions sont essentiellement véhiculées par la tradition orale, du coup, leurs origine n’ont pas laissé de trace. Mais dans le cas du 13, plusieurs hypothèses:
Dans la tradition judéo-chrétienne, bien sûr, cette peur est associé au “Dernier Repas”, durant lequel disciple Judas, le 13e à table, a trahi son ami Jésus;
Chez les Vikings, le dieu Loki, qui était un misérable assassin, se trouvait aussi être le 13e dieu du panthéon;
Chez les Perses antiques, on croyait que le 12 constellations du Zodiac contrôlaient les mois de l’année. Et chaque constellation régissait la Terre pendant 1’000 ans. Au 13e millénaire, évidemment, la Terre s’enfoncerait dans le chaos. D’où l’association “13=chaos” et la raison pour laquelle les Perses quittaient- paraît-il, si notre ami Wiki dit vrai – leur maison le 13e jour du calendrier Perse pour éviter les malheurs;
Plus globalement, de nombreuses cultures considèrent le 12 comme un nombre complet et plein de choses viennent en 12-packs: les 12 dieux de l’Olympe, les 12 signes du zodiac, les 12 heures du cadran, les 12 apôtres, les 12 tribus d’Israël… Le 13 sonne un peu comme une transgression, un truc en trop… Accessoirement, le 12 est super pratique: on peut le diviser par 2, 3, 4, 6. Essayez-voir d’acheter une demi-treizaine d’oeufs, vous verrez que ça ne porte pas chance
Voilà pour la perspective historique, c’est plutôt marrant même si pas très bien documenté. Mais nous sommes un podcast scientifique, pas vrai? Alors je me suis posé la question des perspectives scientifiques sur la question et je vois deux angles intéressants. Pas sur le chiffre 13 en particulier mais sur les superstitions en général. La perspective évolutive d’abord qui tente d’expliquer quels sont les avantages pour l’espèce de ces croyances bizarres. Et la perspective psycho-cognitive qui tente d’expliquer les mécanismes du développement de ces croyances dans le développement de la pensée chez le jeune humain.
Le rôle des superstitions dans l’évolution
Mon hypothèse était la suivante quand j’ai commencé à creuser: le cerveau humain est un outil formidable qui permet entre autre de se projeter dans l’avenir. D’imaginer des lendemains meilleurs, mais aussi des lendemains moins bons. Surtout pendant les périodes de famine qu’on a connu pendant la majeure partie de notre histoire. Nous aurions donc besoin d’être rassurés et de s’accrocher à des explications certes simplistes mais rassurantes, qui permettent d’expliquer le monde de manière compréhensible… Mais je n’ai pas trouvé d’étude qui valide cette hypothèse… Bon, je n’ai pas cherché des heures non plus. Mais ce que j’ai trouvé, c’est un papier de 2008 du New Scientist qui indique que les superstitions, soit la tendance qui consiste à lier arbitrairement une cause à un effet, seraient occasionnellement bénéfiques, selon le biologiste évolutionnaire Kevin Foster de l’Université Harvard.
“Par exemple, indique Kevin Foster, lorsqu’un homme préhistorique associait le bruissement de l’herbe avec l’arrivée d’un prédateur, il se cachait. La plupart du temps, c’est simplement le vent qui était à l’origine du mouvement. Mais dans les rares cas où c’était un groupe de lions qui en étaient la cause, il y a avait un avantage clair à ne pas se trouver dans les parages.”
Avec sa collègue Hanna Kokko, de l’Unversité d’Helsinki, Foster a cherché à déterminer dans quelles circonstances exactement ces connexions erronées entre les causes et les effet peuvent constituer un avantage.
Les chercheurs n’ont pas cherché à expliquer toutes les superstitions, des pattes de lapin porte-bonheur à la numérologie Maya, mais ont travaillé avec un langage mathématique et des superstitions simples impliquant des animaux et des bactéries et ont modélisé les situations dans lesquelles la superstition est adaptative. Verdict: tant qu’il est plus avantageux de croire en la superstition que de passer à côté d’un véritable lien de causalité, alors on privilégiera quasi toujours les croyances superstiteuses.
L’article donne également, entre autres la parole à Michael Shermer, éditeur du Skeptic magazine. Il propose une explication similaire pour de telles croyances, même si elles sont formulées dans un langage moins mathématique:
“Nos cerveaux, dit-il, sont des machines à identifier les pattern et les modèles. Nous connectons les choses les unes avec les autres et créons du sens à partir des schémas que nous croyons observer dans la nature. Parfois, A est vraiment connecté à B. Parfois pas. Et quand A et B ne sont pas connectés, nous vivons avec notre erreur, tout simplement, sans pour autant se retrouver rayé de la surface de la Terre… Ainsi, la pensée magique fera toujours partie de la condition humaine”.
Voilà pour l’explication sur le plan de l’évolution. Je ne vous cache pas que je suis un peu déçu… Quid alors de l’explication psycho-cognitive? Eh bien réjouissez-vous, c’est drôlement plus intéressant!
J’ai eu la chance de trouver un super article de deux chercheuses de l’Université d’Helsinki également (à croire que les Finlandais ou plutôt Finlandaises ont un truc avec les superstitions… Comme si le père-noël y habitait , bref, ces deux chercheuses ont initialement publié leur article dans la revue Skpeptic en 2008 et pour celles et ceux que cela intéresse l’article a été traduit et rediffusé sur http://www.pseudo-sciences.org/, le site de l’AFIS, l’Association Française pour l’Information Scientifique.
L’article commence par citer une étude de 2003 qui nous rappelle que les superstitions ne sont pas du tout marginales: Près de 40% des habitants des États-Unis, par exemple, croient au diable, aux fantômes ou aux guérisons miraculeuses. Et le problème pour comprendre le phénomène c’est que la plupart des auteurs rapprochent le paranormal de quelques lois de la magie, ou tentent d’expliquer les croyances en termes d’erreurs, de ratés de la pensée analytique. L’approche des auteures de cet article ont choisi un angle complètement différent, car elles avaient besoin d’un modèle conceptuel et elles se sont basées sur des études récentes de psychologie du développement. Plus particulièrement, sur la notion de savoirs fondamentaux.
Une petite définition s’impose: cette notion de savoirs fondamentaux (“Core Knowledge” en anglais) est drôlement intéressante: en gros, selon les psychologues, trois types de savoirs structurent la compréhension du monde chez les enfants : la physique intuitive, la psychologie intuitive, et – avec quelques réserves – la biologie intuitive. Une partie de ces connaissances est regroupée sous le nom de savoirs fondamentaux. Il s’agit de cette partie des savoirs que l’enfant apprend sans interaction particulière avec les adultes. Formés avant 3 ans, ils fondent le développement futur des mécanismes d’apprentissage scolaire.
Les savoirs fondamentaux de la physique incluent l’idée que le monde est composé d’objets matériels, ayant un volume et une existence indépendante dans l’espace. Jusque là, ça va.
Les connaissances fondamentales de biologie, c’est en gros, une espèce de mécanisme de survie de l’espèce qui va nous permet d’éviter une partie des risques de santé liés aux infections ou aux aliments. Des enfants de 4 ans savent distinguer certaines substances saines d’autres contaminées, sans qu’il y ait de traces visuelles de la contamination (bon sur ce point, je demande à voir, quand je repense à mes propres enfants en bas âge, je me rappelle qu’ils mettaient absolument n’importe quoi dans la bouche… Mais bon, c’est pas le sujet ici).
Les connaissances fondamentales en psychologie enfin portent sur l’idée que les objets animés ont une volonté, un « esprit ». Vers 18 mois, les enfants comprennent que les animaux peuvent avoir une action sur les objets, et se déplacer sans influence extérieure. De plus, ils comprennent que les éléments de l’esprit – pensées, idées, croyances – sont immatériels, et qu’ils ne jouissent pas des propriétés de ce à quoi ils font référence : l’idée de chien ne mord pas.
L’hypothèse des chercheuses est que les superstitions naissent d’erreurs de classification de l’information dans ces 3 savoirs. En d’autres termes, les connaissances fondamentales des trois types s’interpénètrent, et sont irrationnellement appliquées en dehors de leur catégorie. Ainsi, des processus naturels dans une catégorie donnent naissance à des croyances surnaturelles dans une autre catégorie.
La confusion des types amène à attribuer aux pensées des propriétés physiques, poussant à croire qu’elles peuvent toucher d’autres objets (psychokinèse) ou se déplacer (télépathie). Si un phénomène biologique comme la contagion est appliqué en psychologie, on en déduit que le pull d’Hitler contient de la méchanceté. Dans cet univers magique, on trouve aussi l’idée que la volonté est physiquement localisée. Les événements et entités physiques et biologiques ne sont plus inanimés, et jouissent alors d’une volonté propre, ont des intentions.
Pour valider leur hypothèse, les chercheuses ont travaillé avec 239 sujets qu’elles ont réparti en 2 groupes, les sceptiques (le groupe de contrôle) et les croyants (le groupe testé) (pour la séparation des groupes, elles se sont basées sur une étude dont les références sont indiquées dans l’article) et leur ont soumis des métaphores en leur demandant de les classer sur une échelle allant de “c’est tout à fait vrai” à “c’est juste une image”. Dans la moitié des phrases, des entités matérielles étaient liées à des attributs psychologiques, comme dans les phrases « les vieux meubles connaissent le passé » ou « en été, les plantes veulent fleurir ». Ces phrases permettaient de mesurer la mentalisation de la matière. D’autres phrases servaient à mesurer exactement le contraire soit la réification du mental (sa “chosification” si jose dire), comme par exemple « la pensée d’un homme instable se désagrège ». Enfin, la biologisation du mental était mesurée via des phrases comme « la méchanceté est contagieuse ». Finalement, quelques phrases servaient justent de contrôle : les unes totalement métaphoriques (« le vent joue de la flûte dans les arbres ») ou parfaitement littérales (« l’eau qui coule est liquide »). Enfin, lorsque les sujets prenaient les choses littéralement, ils devaient indiquer s’ils y voyaient un sens, une explication qui leur semblait rationnelle.
La conclusion de l’étude est sans appel et semble valider l’hypothèse de départ. Il s’agirait bien d’une confusion des genres entre ces 3 savoirs fondamentaux: par rapport aux sceptiques, les croyants attribuent plus facilement des traits physiques ou biologiques à des phénomènes mentaux. Ils attribuent à l’inverse plus de caractéristiques mentales aux objets… de manière littérale, et non métaphorique. Plus que les sceptiques, ils fabriquent du sens où d’autres n’en voient pas et affirment que des événements aléatoires ou climatiques ont une raison de se produire.
L’article fait encore le lien avec des recherches en anthropologie en évoquant notamment les croyances magiques nombreuses du peuple Hua de Nouvelle Guinée, mais je crois qu’on va en rester là pour ce dossier. J’ai déjà largement dépassé 13 minutes, je commence à trembler… D’ailleurs un chat noir passe sous une échelle. C’est mauvais signe
En conclusion, je me rallie à l’opinion de la regrettée Madame Pahud: “Mais ça va le chalet? Je ne suis pas superstitieuse! Ça porte malheur!”
Petit récap’ des liens qui ont permis de construire cet dossier :
Rapide retour sur les superstitions: exemples de superstitions modernes
Au supermarché, prier pour que la carte passe, prier pour qu’il y ait une place de parc (=>matérialisation de la volonté)
Regarder un match de foot en direct plutôt qu’en vidéo… On doit pouvoir influencer le résultat (=>matérialisation de la volonté)
Appeler sa voiture chérie (=> personnification de l’objet)
L’e-mail de ne veut pas partir, l’ordinateur ne veut pas démarrer (=> psychologisation de l’objet, lui prêter une intention)
Culture bio dynamique (=> influence de la physique sur le biologique)
Homéopathie, alicaments, probiotiques (=> influence des propriétés physiques sur le biologique)
Autres superstitions plus ou moins modernes (en tout cas que n’a pas dû connaître Cro-Magnon)
la peur des ondes wi-fi
la peur du micro-ondes
les biberons obligatoirement stérilisés des bébés, préparés à l’eau préalablement bouillie
Contribution de notre ami Bastrach (comm sur le site le 30.11): Au sujet de la superstition, ce qui me viens à l’esprit c’est tout ce qui se réfère aux objets “porte bonheur”. Le sportif qui porte tjs le même maillot, le “gri gri” que l’on a dans la poche pour un rdv ou un exam important. Bref la superstition change en meme temps que change les objets de notre quotidien.
Contribution de notre ami al.jes, dont le commentaire est malheureusement passé en spam (par un serveur de mauvaise foi) mais vient d’être réhabilité, qui nous donnait un exemple le 2 décembre:
Exemple de superstition moderne : quand on dit “mon ordinateur veut pas fonctionner”, ou plus généralement quand on reporte nos erreurs sur l’outil que l’on utilise que sur soi-même (le nombre de fois où je dois rappeler que pebkac…) (ndlr =”Problem Exists Between Keyboard And Chair”)
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