#PS529 – Chronique – Alan: 10 ans hors du placard

Chronique d’Alan présentée dans le cadre de l’émission radio-dessinée #PS529 “Podcast Science ressort du placard” enregistrée à Strasbourg le 7 juin 2025

On a fait notre premier point sur les questions LGBTQIA+ il y a exactement 10 ans sur Podcastscience. Premier, et dernier point jusqu’à aujourd’hui, puisque tout occupés que nous étions à parler de terre, de feu, d’eau et d’air entre 2 épisodes de biologie, d’astrophysique ou de l’infinité de sujets évoqués sur le podcast, eh bien, nous n’étions tout simplement pas revenus cette question.

À l’époque on avait fait, entre autres chroniques, le point sur le panorama des sexualités et des orientations. On avait aussi parlé de représentation au cinéma et dans les jeux vidéo. Autant d’indicateurs de progrès dans la lutte pour un monde plus juste et plus inclusif pour toutes les minorités. 

Mon but aujourd’hui est de faire un petit point sur l’évolution de la situation. 10 ans après la sortie du placard de PodcastScience, ça va mieux ? C’est pire ? C’est pareil ? Serait-on mieux dans le placard ou est-on mieux dehors ? Et d’ailleurs, est-ce qu’on parle toujours de ces sujets de la même manière ? 

Et bien figurez-vous que pas vraiment… Qui n’a jamais entendu dire qu’il n’y aura bientôt plus assez de lettres dans l’alphabet pour représenter toutes les facettes des orientations et des identités queer ? 

LGBTQQIAAPS2S : ce que signifie chaque lettre

C’est vrai que LGBTQQIAAP2S+, ça commence à faire un peu long. Si c’est OK pour vous, je vais parler de LGBT+ à partir de maintenant. On en est bien conscient dans les milieux de la recherche, et on parle plus volontiers aujourd’hui de diversités SOGIESC

SOGIESC

SO pour Sexual Orientation.
GI et E pour Gender Identity & Expression.
SC pour Sex Characteristics.  

Au lieu d’avoir des petites cases plus ou moins exclusives où on essaie de faire rentrer tout le monde, on a plutôt des continuums sur des axes qui peuvent se combiner, comme on peut le voir dans cet outil de l’Université de Genève :

https://www.unige.ch/ssi/files/8116/9744/9272/index.html 

Slide : terminologie LGBTIQ vs Diversité SOGIESC

Ça a l’avantage d’inclure absolument tout le monde (queer ou pas) et de permettre toutes les nuances des continuums. Par contre, c’est inconnu du public, difficile à expliquer et à mesurer. Et cela comporte un risque de déni des besoins spécifiques… Rendez-vous en juin 2035 pour voir si la sauce SOGIESC a pris 😉 

Pour les personnes présentes dans la salle et celles qui consulteront les notes d’émission, j’ai piqué la slide au Dr. Raphaël Bize, médecin chercheur à Unisanté (où je travaille aussi), spécialiste des questions SOGIESC, qui malheureusement ne pouvait pas êtres nôtres aujourd’hui, mais qui m’a permis de taper dans sa présentation et qui vous passe le bonjour 😉 

Puisque je suis dans les slides de Raphaël, je vais lui en piquer deux autres, que je trouve fascinantes ! 

Slide : évolution de la proportion de personnes LGBT+ selon les générations

La première concerne l’évolution de la proportion des personnes LGBT+ selon les générations. Ou plus précisément, la proportion des personnes qui s’identifient comme LGBT+ quand on leur pose la question, comme dans ce sondage Gallup de 2021. Si vous vous souvenez, il y a 10 ans, la littérature scientifique estimait la population LGBT+ entre 3 et 5 % de la population totale. Les milieux associatifs, eux, parlaient en général de 10-20%. 

Et bien les chiffres ont bien évolué depuis. 

  • Chez la génération silencieuse (née avant 1946), 1.7% des sondés déclarent appartenir à la communauté LGBT+. 
  • 2.7% chez les boomers (nés entre 1946 et 1964). 
  • 3.3% chez la génération X (nés entre 1965 et 1980). 
  • 11.2% chez la génération Y (nés entre 1981 et 1996). Truc de ouf !! 
  • Et attention, roulement de tambour, on arrive à 19.7% de la population qui s’identifie comme LGBT+ chez les Gen Z nés entre 1997 et 2003. 

Ces chiffres ont 4 ans, ça a probablement encore changé depuis. 

Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’il y a un truc dans l’eau du robinet ? Les gens deviennent de plus en plus queer avec les années ? Ou alors, comme le craignent les milieux réactionnaires, qu’il y a un effet de mode ou un phénomène de contagion sociale à force de voir des artistes non-binaires à l’Eurovision ? 

Raphaël Bize répond à cette question avec une autre question, que je trouve excellente.

Lateralité : proportion de gauchers dans la population à différentes époques

Pour les poditrices, teurs, et x qui écoutent cette chronique en faisant la vaisselle, un jogging ou qui sont en train de piloter un vélo ou un avion de chasse, on voit à l’écran un courbe sur une ligne de temps, qui est assez stable dans le temps, à 10% environ, qui chute progressivement tout au long du XIXe siècle pour se retrouver à 3% environ en 1900 au tournant du 20e siècle. La courbe remonte gentiment à partir de ce creux jusqu’à plus de 10% dès les années 1950, et elle n’est jamais redescendue depuis. 

Il s’agit de la mesure d’une caractéristique humaine (un de ces comportements dont on fait volontiers une identité) dans les sociétés industrialisées ou non au cours des XIXe et XXe siècles. Une idée de quoi il s’agit ? 

Il s’agit de la proportion de gauchers dans la société. La latéralité est une caractéristique en partie héréditaire, et les gauchers étaient très mal vus à l’époque victorienne. On a forcé tout le monde à se comporter comme des droitiers, ce qui explique la courbe. Mais depuis qu’on fout la paix aux gauchers et qu’on les laisse faire la nature, les chiffres sont remontés comme par magie ! 

L’hypothèse ici est que l’évolution des identités LGBT+ au sein des nouvelles générations est très probablement de la même nature. Bien loin d’un phénomène de mode ou de contagion sociale, on est plutôt dans une situation où les jeunes acceptent plus facilement leur homosexualité, bisexualité, asexualité, non-binarité, transidentité ou toute autre caractéristique SOGIESC. Quand on n’est pas systématiquement menacé de bûcher, de camp de concentration, de “thérapie de conversion”, d’exclusion sociale, de harcèlement, forcément, ça aide ! 

Dessin réalisé en live pendant l'émission

Après plusieurs siècles d’influence de religions monothéistes profondément lgbtphobes, les choses ont l’air de changer enfin ! 

Alors, ça va mieux qu’il y a dix ans ? 

Eh bien, j’ai envie de faire une réponse de Normand. Ou de biologiste. Ou de biologiste normand : “ça dépend”. De où, de quand et des événements du moment…

Désolé pour les poditeur-ices-ixes qui nous écoutent en conduisant ou qui ont perdu le signal internet dans le métro ; j’ai beaucoup de choses à montrer aujourd’hui… Une fois n’est pas coutume. Je vais faire de mon mieux pour décrire ce qu’on voit à l’écran. 

ILGA Rainbow Map 2015

Il s’agit de la carte arc-en-ciel de 2015, la fameuse Rainbow Map éditée chaque année par ILGA-Europe, la branche européenne de l’association internationale Lesbienne, Gay, Bi,Trans et Intersexe. 

L’association a défini des critères (il y en a 75 aujourd’hui) pour mesurer les inégalités de traitement entre les personnes LGBT+ et le reste de la population. Cela concerne surtout des aspects de santé et de droit,  comme le droit de se marier, la protection contre les violences lgbtphobes, l’existence de lois contre les “thérapies de conversion”, le droit de servir à l’armée, de donner son sang, de changer son état-civil, entre autres. Les scores sur cette carte sont exprimés en pourcentage. Plus on est vert, plus on s’approche de 100%. Plus on est rouge, et plus on s’approche de 0%. En 2015, par exemple, on trouvait l’Azerbaidjan en queue de peloton, bien rouge, avec un score de 5%. Au coude à coude avec la Russie, pas loin derrière avec 8%. Les locomotives en 2015 étaient le Royaume-Uni avec 86%, la Belgique au coude à coude avec 83%. Malte avec 77%. Les pays scandinaves et les Pays Bas, l’Espagne, le Portugal avaient tous des scores honorables. La France 65%. Elle remplissait 2 critères sur 3 en 2015, pas mal du tout. Surtout si je compare le score avec celui de mon pays, la Suisse, qui faisait à peine mieux que la Pologne et l’Italie avec 28% seulement. Même pas un critère sur 3 !!!

Malheureusement pour la comparaison, mais heureusement en vrai, l’ILGA a revu ses critères en 2020, pour refléter les réformes entreprises par certains pays comme Malte qui était pionnière in introduisant des lois robustes sur l’identité de genre, les droits des personnes intersexe, et une réforme de son programme d’éducation sexuelle.

ILGA Rainbow map 2020

Bref, en 2020, la France dégringolait au classement passant de 65% à 56%. Non pas que les droits aient fondamentalement régressé… Ils n’ont juste pas suivi les tendances les plus novatrices. En Suisse, on était toujours dans le jaune à 36%. Ce qui est quand même mieux que les 28% de 2015 ; un progrès tout à fait honorable compte tenu de la nouvelle grille d’analyse et de la lenteur inhérente au fédéralisme suisse et disons-le, de la légendaire résistance au progrès de certains de mes compatriotes… Rappelons que les femmes n’ont eu le droit de vote au niveau fédéral qu’en 1971 ! 

L’ILGA publie chaque année cette carte arc-en-ciel le 17 mai, à l’occasion de la journée mondiale contre les LGBT-phobies. La dernière mouture est donc disponible depuis quelques semaines :

ILGA Rainbow Map 2025

La France a retrouvé une place honorable avec 62%. Les locomotives aujourd’hui sont Malte (88%), la Belgique (85%), l’Islande (84%). On voit une polarisation de plus en plus nette entre une Europe de l’Ouest globalement de plus en plus verte (même la Suisse est enfin en vert désormais avec un score de 50% !!!) et une Europe de l’Est de plus en plus rouge, dans le sillon de la Russie désormais à 2%. Le score du Royaume-Uni s’effondre dans le sillon du Brexit. Mon 2e pays, autrefois pionnier des droits LGBT+ est maintenant à la ramasse avec un score de 46% seulement, une montée de la criminalité et des violences LGBTphobes en particulier. Et la carte a été publiée juste avant la récente décision de la cour suprême britannique de forcer les hommes trans à utiliser les toilettes des femmes et vice-versa. Cette évolution catastrophique m’emplit de tristesse. Un petit mot sur la remontada de la Suisse quand même… On a toujours 20 ans de retard sur tout le monde, mais il s’est quand même passé plein de trucs ces dernières années : 

  • Révision de l’article 261bis du code pénal en 2020 (qui condamnait les insultes racistes. Cet article condamne désormais également les violences verbales à caractère homophobe. Malheureusement pas encore les insultes transphobes…) 
  • On a connu une facilitation du changement de genre à l’état civil en 2022
  • Puis le mariage civil pour toutes et tous en 2022 (par plébiscite populaire après qu’un parti religieux et populiste a bloqué la décision favorable du parlement et exigé un référendum)
  • Et finalement, le 1er novembre 2023 : levée des dernières discriminations homophobes au don du sang (j’ai pu donner mon sang ce jour-là pour la 1e fois et c’était un moment particulièrement émouvant !)
Alan au Centre de prélèvement de sang de Lausanne Epalinges le 1er novembre 2023, 1er jour de la levée de l'interdiction du don du sang pour les hommes gay en Suisse

À en croire ces chiffres et mon expérience, donc, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes en Suisse en ce moment… Pourtant pas plus tard que dimanche passé, la Radio Télévision Suisse postait ceci sur un de ses comptes Instagram :

Capture d'écran d'un post Instagram de la RTS : Selon une enquête de l’institut GFS Berne, « En Suisse, 1 personne LGBTQ+ sur 4 déclare avoir subi une agression physique ou sexuelle au cours des 5 dernières années »

Selon une enquête de l’institut GFS Berne, « En Suisse, 1 personne LGBTQ+ sur 4 déclare avoir subi une agression physique ou sexuelle au cours des 5 dernières années ». Sur les cas signalés, la moitié concernait des agressions envers des personnes trans. Ce qui n’est pas du tout surprenant dans cette ambiance créée par ces populismes d’extrême-droite qui prospèrent partout sur la planète, même dans les démocraties occidentales où on s’y attendait le moins.

En conclusion, ça va mieux ou moins bien ? Pour mettre les choses en perspective, je regardais il y a quelques jours un documentaire du Guardian sur les derniers jours de la criminalisation de l’homosexualité sur l’Île de Man (entre l’Angleterre et l’Irlande) en 1992 !

La police y chassait avec zèle les hommes qui avaient des rapports sexuels avec des hommes. Les médias publiaient leurs noms dans la presse ! Cela a donné lieu à des suicides… C’était digne de la Russie d’aujourd’hui et ce n’était pourtant pas si loin. Et contemporain pour bon nombre d’entre nous ! 

Donc, globalement, sur ces 30 dernières années et en Europe occidentale du moins, ça va mieux. Et même plus spécifiquement sur ces 10 dernières années : à fin juin 2015 seuls 17 pays proposaient le mariage pour toutes et tous. Aujourd’hui, le chiffre a plus que doublé puisque le mariage pour toutes et tous existe dans 38 pays, dont la quasi totalité de l’Amérique du Sud et un premier pays en Asie avec la Thaïlande. Progrès indéniables, donc. On est mieux hors du placard ! Mais franchement, ce n’est pas encore ça… Rien n’est acquis comme le montre l’exemple du Royaume-Uni ! La Russie a régressé. La Hongrie aussi. On ne parle même pas de l’Ouganda ! La montée des nationalismes et disons-le carrément, des fascismes, un peu partout dans le monde laisse présager des régressions dans les efforts pour un monde plus inclusif avec des droits égaux pour toutes et tous. On constate une recrudescence des crimes LGBTphobes un peu partout ces dernières années !

Alan, croqué par Mel pendant l'événement

Alors, je vous propose de continuer ce qu’on fait le mieux sur Podcast Science… Continuons d’aiguiser notre sens critique, d’ouvrir nos cœurs aux personnes qui en ont le plus besoin et faire ce que nous pouvons, à notre petit niveau, pour un monde plus juste et plus inclusif et qui base ses décisions sur des faits et de la connaissance plutôt que sur des peurs et des préjugés. Soutenons-nous les uns les autres. Respectons-nous les uns les autres. Cessons de nous cancel les uns les autres, car on ne serait pas assez ceci ou cela. Mais célébrons nos diversités ! Il y a de la place pour tout le monde. 

Bon mois des fiertés ! 

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