Chronique de Clara présentée dans le cadre de l’émission PS532 – Le cercle du 10 Septembre 2025
Si je vous dis cercle pierres et préhistoire à quel site pensez vous ?
Certainement le cercle mégalithique le plus connu au monde : Stonehenge, un site qui a été construit entre 3000 et 1100 avant notre ère. Cette construction composée de pierres levées est connue pour être un des plus beaux sites de cercles de pierre et des articles sortent régulièrement sur les dernières découvertes mises à jour par les archéologues. Je vais donc parler de cercles de pierre préhistoriques parfois nommés cromlech en français et datant généralement du milieu du néolithique au début de l’âge du Bronze.
En fait Stonehenge, ce qui signifie « hanging stone » en saxon (pierres suspendues), n’est pas qu’un cercle de pierres. Le site est très grand et a l’aspect d’un paysage rituel plus étendu, possédant d’autres types de structures.
Si je pars du centre de la structure connue on y trouve la pierre d’autel en grès vert qui proviendrait d’Ecosse à 700km de là (Anthony et al . 2024). Alors attention ce n’était peut-etre pas sa fonction c’était peut-etre une pierre dressée elle aussi qui serait tombée. Autour de celle-ci on observe un double cercle de mégalithes de grès gris appellées pierres de Sarsen (grès local) et entre, et au milieu des pierres bleues aussi agencées de manière circulaire. Alors pour y être allée elles sont quand même vachement grises… mais bleutées diront nous en comparaison aux autres. Ces pierres ne sont pas locales et leur origine a fait couler beaucoup d’encre, les fouilles menées par Mike Parker Pearson en 2017 et 2018 ont donné pour origine un autre cercle de pierre du Pays de Galles. C’est parmi les megalithes du cercle interne que l’on retrouve des trilithes qui sont ces portiques si caractéristiques de Stonehenge. Juste autour des 2 cercles de pierre on a trouvé 2 cercles de 30 trous puis plus loin et toujours concentrique les 56 trous dit d’Aubrey en honneur de John Aubray écrivain du 17eme considéré comme un des pères de l’archéologie. Ces trous sont espacés d’environ 5m et contenant dans un remplissage de craie, des fragments de charbon de bois, d’os humains carbonisés, de petits objets en os et silex taillé. Il y a plusieurs tombes à incinération dont certains trous d’Aubrey qui semblent indiquer des rites funéraires.
Il y a aussi 2 pierres dressées un peu particulières hors des cercles, 4 station stones montrant des directions opposées et des tumulis, le tout inséré dans un henge. Le mot Henge en archéologie correspond à une très grande enceinte circulaire (souvent >20m de diamètre) mais définie par un talus de terre et un fossé à l’intérieur avec quelques ouvertures soit une on parle alors de henge de classe I, soit 2 opposées les classe II soit 4, une à chaque quart qu’on appelle classe III. Ce type de structure date généralement du Néolithique/début de l’âge du Bronze et n’a pas de vocation défensive. Elle peut contenir d’autres structures à l’intérieur de l’enclos défini, comme par exemple des cercles de pierre et c’est d’ailleurs le cas des 3 plus grand cercles de pierres de GrandeBretagne, mais pas d’habitation. On pense pour cela plutôt à des utilisations type rituelles, ludiques, cérémonielles ou autre. D’ailleurs même si en réalité à stonehenge le fossé est particulier puisqu’il est à l’extérieur du talus, c’est à partir du mot « Stonehenge » que le mot « henge » a été choisi pour définir ces structures. Couper un mot pour en créer un autre, ça a un nom en français, c’est une dérivation régressive ou troncation ce que je ne savais absolument pas avant de faire cette chronique, donc je partage.
A partie de cette partie appelée Stonehenge on trouve de nombreuses autres structures réparties sur plusieurs km². Déjà il y a une l’Avenue, gigantesque allée qui amène jusqu’à la rivière Avon qui se situe à 3km. On pense que c’est par cette avenue que les pierres bleues ont été ramenées sur le site. On retrouve aussi le Cursus un enclos mégalithique de 3km de long à juste 700m de là. A environ 3km au nord est on trouve aussi l’enceinte de Durrington Wall et une zone appelée Woodhenge dont je reparlerai et aussi des tombes éparses découvertes généralement lors de projets routiers car on est juste à côté de l’autoroute et il y a régulièrement des travaux dans la zone alors que l’on sait très bien que le site est hyper étendu et que par conséquent on risque de le détruire.
Il faut comprendre qu’il y a eu une évolution dans le temps du site avec déplacement de certaines pierres, création de nouveaux cercles, disparition des anciens, etc. je me contente donc de quelque chose de non exhaustif car c’est un site très riche et complexe.
On pourrait parler des heures de Stonehenge mais en réalité il existe beaucoup d’autres cercles de pierres dressées ou cromlech, particulièrement en grande bretagne et Irlande où on en retrouve plus d’un millier et datant majoritairement de la fin du neolithique au début de l’âge du bronze – voire plus récent lorsqu’on s’éloigne de cette zone géographique. Ceux-ci sont tout aussi intéressants mais souvent moins étudiés. C’est pourquoi mon professeur d’archéologie en Erasmus en Angleterre nous avait dit : Si vous voulez vraiment faire avancer l’archéologie du Neolithique au Royaume Uni, let’s blow up Stonehenge ! Faites sauter Stonehenge c’est biensur un petit peu provocateur mais ce site est tellement connu et touristique qu’il concentre en effet surement une grosse partie de l’argent alloué…
Ces autres cercles de pierre ne sont pas forcément corrélés à un henge et par ailleurs leur centre n’est pas forcément libre ou avec un autel, on en trouve par exemple autour de constructions circulaires comme c’est le cas à Clava Cairn un très beau site libre d’accès du côté d’Inverness. De même leur fonction n’est pas forcément connue puisque il n’y a pas d’écrits à ce sujet, seulement les indices archéologiques. Des alignements solaires et lunaire ont parfois été démontrés comme à Stonehenge dont l’alignement du solstice est particulièrement connu, mais ce n’est pas le cas de tous les cercles et certains alignements sont remis en cause régulièrement comme c’est souvent le cas en astroarchéologie. De même les fonctions rituelles ne sont pas toujours claires même si on retrouve parfois des quantités d’ossements laissant à penser que des offrandes ou des sacrifices ont eu lieu. D’autres cercles entourent des zones de sépultures. L’archéologue Jacques Briard utilise le terme d « enclos sacré » afin de regrouper finalement toutes les possibilités autour de ces structures qui peuvent recouvrir des aspects architecturaux et culturels très variés.
Si les cercles de pierre levées britanniques sont particulièrement nombreux, ils sont en réalité présents dans d’autres régions d’Europe et du monde. Certains archéologues soutiennent qu’ils seraient apparus au nord-ouest de la France vers 5000ans avant notre ère avant de se transmettre au reste de l’Europe cependant d’autres soutiennent que les structures et bâtisseurs seraient indépendants. En France déjà où l’on peut citer entre autres le cromlech de Crucuno dans le Morbilhan, celui d’Oeuillet vers Grandville, mais aussi en Occitanie plus particulièrement vers la frontière espagnole comme le sarrat de cousseillot qui comporte 4 cercles et puis en Espagne juste de l’autre côté de la frontière Pyrénnéenne en Navarre et au Pays basque il y en a de nombreux exemple comme le Cromlech du col d’Ibardin, les cromlechs d’Errekaleku, celui d’Eteneta et bien d’autres. Au-delà on en retrouve ailleurs en Espagne mais aussi au Portugal, en Allemagne (j’avoue ne pas avoir mis les nom car ma prononciation est déplorable), en Pologne, en Bulgarie, en Suède même si le site suédois d’Ale’s stones n’est pas vraiment circulaire mais plutôt ovale. Et puis on peut sortir d’Europe et retrouver des cercles de pierre en Afrique au Maroc il y a Mzourah Cromlech qui date de 5000-4000 BCE, et puis autre exemple le site mégalithique de Sénégambie à la frontière entre le Sénégal et la Gambie et classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. On n’en entend pas parler mais c’est un site énorme qui avait certainement une fonction funéraire contrairement aux sites anglosaxons, avec en tout plus de 1000 monuments mégalithiques répartis sur 4 sites avec 93 cercles d’un diamètre de 4 à 6 mètres formés chacun de 8 à 14 pierres verticales.
Si l’on se dirige un peu plus à l’Est il y a le site sousmarin de Atlit-Yam en Israel qui remonte lui à 6900 and 6300 BC . Plus récent il y a le site de Rujm el-hiri (known as the “Wheel of Ghosts”)dans l’actuelle Syrie qui présente plus de 42000 pierres basaltiques disposées en cercles concentriques autour d’un tumulus en pierres. On pensait que ce site avait des fonctions astronomiques cependant cela été réfuté récemment dans un article de 2024 (Khabaroba et al.) qui soutient plutôt une hypothèse de fonction funéraire même si aucun reste humain n’y a été retrouvé. Il y a aussi Carahunge en Arménie surnommé « Armenian Stonehenge » dont certains disent que c’est le plus vieil observatoire astronomique, affirmation qui donne lieu à pas mal de controverse. Gerald Hawkins qui a mené les études sur Stonehenge a soutenu en tous cas l’hypothèse d’une fonction astronomique. Certains réfutent et d’autres ne se mouillent pas trop en proposant que le site avait surement plusieurs rôle à la fois funéraire et aussi astronomique.
En Asie on retrouve peu de cercles de pierres mais il faut aussi noter celui d’Oyu au Japon surnommé « le stonehenge japonais » dans la région de Tohoku et construit lors de la période Jomon entre 2000 et 1500 avant notre ère, qui présente 2 cercles de pierre. En Australie les aborigènes ont aussi créé des cercles en pierre comme par exemple les « Bora rings » qui sont 2 cercles de pierres de tailles différentes utilisés dans les rites de passage des jeunes hommes à l’âge adulte. Même si de nouveau malgré une ressemblance certaine entre tous ces sites, les pratiques culturelles y étant liées étaient surement excessivement variées.
Changeons encore de continent, en Amérique du Sud on retrouve dans le parc archéologique du solstice au Brésil un cercle de pierre surnommé le « Stonehenge de l’Amapa », et constitué de 127 blocs de granite de 4m de haut formant un cercle de plus de 30m de diamètre, et dont on ne sait pas plus que les autres la fonction réelle.
L’amérique du nord n’est pas en reste si l’on prend en compte ce qu’on pourrait qualifier de pétroformes circulaires donc pas forcément des pierres dressés très hautes mais des formes circulaires délimitées par des pierres comme entre autres les roues de médecines qui sont des constructions sacrées pour les populations indigènes d’amérique du Nord ayant une symbolique qui va varier selon les cultures mais est liée à la vie, la santé, l’harmonie, le cosmos etc On y retrouve donc des rituels de guérisons, des danses cérémonielles, de l’astronomie…. Il y a une très grande variété de roues de la médecine qui se présentent comme généralement – mais pas seulement – au moins un cercle divisé par des rayons souvent au nombre de 28 mais pas forcément délimitant des zones qui vont représenter diverses choses selon la culture que ça soit le cycle de la lune (et oui 28) ou les saisons par exemple. Un alignement avec les points cardinaux est fréquent mais aussi parfois avec des phénomènes astronomiques. Une des plus anciennes roues date de 3200BCE, elle a été utilisés sur des longues périodes de temps mais aussi abandonnée et pour cela les archéologues pensent que les fonctions culturelles ont surement changées. Il y a eu plus récemment pas mal d’appropriation culturelle en particulier New Age autour de ces roues de la médecine MAIS c’est à la base des structures qui existent depuis des milliers d’années et dont on ne peut connaitre pour sur la signification.
On se rend donc compte que si une très grande concentration de cromlech se retrouve en Europe et plus particulièrement en Irlande et Uk et aux alentour ce type de structure circulaire se retrouve un peu partout. Evidemment on peut soupçonner qu’une partie des cercles de pierre existant ont été détruits pour de nouvelles constructions par exemple. Il est aussi intéressant de se demander si c’est l’unique forme de ces structures. Si vous vous souvenez j’ai parlé d’un woodhenge à stonehenge situé à environ 3km de la structure principale. Ce sont 6 cercles (enfin ovales) concentriques non pas délimité par des pierres mais des poteaux en bois avec au centre une sépulture d’enfant qui a été interprétée comme une offrande mais les restes ayant été détruits pendant le Blitz on ne saura jamais vraiment. Alors bien évidemment le bois se dégrade donc on ne peut pas l’observer aussi facilement que des roches de quelques tonnes. Mais les archéologues trouvent ce qui s’appelle des « trous de poteaux ». En effet là où se tenait le poteaux un trou s’est constitué lorsque celui-ci est tombé ou a été enlevé et a pu se remplir d’un sédiment différent ou bien il a pu pourrir à l’intérieur ce qui a créé de même un trou au remplissage différent du reste du sol à cet endroit. Lors de la fouille l’archéologue peut repérer ces zones différentes et révéler ainsi des structures boisées ayant disparues. On ne peut bien évidemment pas dire s’il s’agissait uniquement de poteaux ou si une structure de type toit était tenue. Cependant les timber circle (en anglais) sont aussi assez courant, un des plus connu étant Seahenge une structure retrouvée dans la mer, je vous conseille d’aller voir les photos. Il est supposé que les poteaux pouvaient être remplacés régulièrement pour conserver la structure et que certains de ces cercles ont été remplacés par des cercles de pierre qui se conservent tout de même beaucoup mieux dans le temps. Tout comme les cercles de pierre on retrouve des cercles en bois dans plusieurs civilisations à différentes époques par exemple on retrouve de nombreux cercle de poteaux chez les nord-amérindiens dans la culture Hopewell ou sur le site de Poverty point en Louisianne qui date de 2000BCE. Il y a même des témoignages écrits du 16ème siècle décrivant des danses autour de poteaux disposés en cercles.
Ces structures en pierre ou bois semblent disparaitre en Europe du moins sous cette forme lors de l’âge du Bronze sans qu’une raison ait été particulièrement identifiée, changement culturel ? utilisation d’anciens sites ? Pas d’obsolescence programmée avec les rochers… en tous cas les structures architecturales circulaires aillant des rôles cérémoniels, culturels, spirituels, ludique ont continué d’exister que l’on parle des temples grecs ronds à colonnes comme le Tholos de Delphes, de plusieurs scènes ou zones de spectacles comme the Globe à Londres ou encore certaines arènes sans oublier les cercles et demi-cercles dans des lieux de délibération, de prise de paroles et de décision comme par exemple notre hémicycle en France. Le cercle permet à tout le monde de voir un point d’intérêt central, mais aussi de voir tout le monde comme lorsque les enfants se mettent en cercle, ses fonctions peuvent être extrêmement diverses et plus on remonte dans le temps et moins il est facile d’interpréter la fonction sociétale de ces structures. Et en parlant de temps, puisqu’il m’en reste un peu, allons le remonter jusqu’à 176 500 ans dans la grotte de Bruniquel (Jaubert et al. 2016). Ça serait dommage de ne pas évoquer ce site incroyable quand on parle de cercle de pierre même si on s’éloigne un peu. Dans cette grotte occupée par les néanderthaliens les scientifiques ont retrouvé 2 structures circulaires, enfin annulaire car il manque une petite partie, créées à partir de stalagmites cassées et agencées de cette manière. Donc il y a plus de 175 000 ans un homininé créait déjà volontairement des cercles de roches.
J’espère que vous y penserez la prochaine fois que vous vous assiérez en cercle entre amis.
En savoir plus :
Anthony J. I. Clarke, Christopher L. Kirkland, Richard E. Bevins et Nick J. G. Pearce, « A Scottish provenance for the Altar Stone of Stonehenge », Nature, vol. 632, no 8025, août 2024, p. 570–575
Jaubert, J., Verheyden, S., Genty, D. et al. Early Neanderthal constructions deep in Bruniquel Cave in southwestern France. Nature 534, 111–114 (2016). https://doi-org.insu.bib.cnrs.fr/10.1038/nature18291 Khabarova et al. 2024 “Discussion Points of the Remote Sensing Study and Integrated Analysis of the Archaeological Landscape of Rujm el-Hiri” Remote Sens.16(22), 4239; DOI: 10.3390/rs16224239



