Dossier réalisé par Johan Mazoyer dans le cadre de la radio dessinée
“il y a quelque chose de pourri au royaume du podcast”
La protection planétaire
Alors pour ceux qui ne me connaissent pas, je suis l’astrophysicien de la bande moi. Bon… le pourri, l’espace, toussa. Encore une fois, merci l’équipe, je note que les sujets d’émission en public sont tous très orientés : les plantes, les œufs, le caca, le pourri. De quoi je vais bien pouvoir parler moi….. Vous savez ce que c’est hein, c’est du bio-centrisme tout simplement. Une conception étriquée du monde qui favorise injustement la matière animée face à l’inerte ! Oui mesdames messieurs, de la discrimination, à croire que vous n’aimez pas les cailloux !
Alors que je voudrais tant vous parler de physique, froide et rationnelle, pure et mathématiquement exacte, en un mot propre. Ah si on me laissait le choix, j’aurais pu vous parler de la beauté nue et glacée d’une surface planétaire sans atmosphère, du silence éternel des trous noirs supermassif déchiquetant des étoiles, de la puissance purificatrice d’un astre entrant en supernova, nettoyant d’un seul coup d’un seul l’intégralité de ses planètes de leur saleté biologique. Et au lieu de ça, on me demande de parler du pourri, de cette vie purulente et crasseuse, salissant notre univers immaculé de ses sécrétions incontrôlées. La matière biologique est “une plaie, le cancer de cette planète. Vous êtes la peste, et nous, nous sommes l’antidote.” comme le dit si bien le héros de Matrix, l’agent Smith.

Ah oui, parce que la vie, ça suppure, ça s’étend, ça postillonne. Et nos germes, nos mycoses, notre pourriture ne cherche qu’une chose, c’est allez grouiller sur d’autres terrains de chasse. Si vous pensez le contraire, essayer de ne pas nettoyer votre salle de bain cette année, vous allez voir comme le pourri se propage ! Et donc ce soir, je veux vous parler d’une agression mesdames et messieurs.

D’un côté, la victime, l’univers, faisant son bonhomme de chemin tranquille, stérile, de toute éternité :
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
comme le dit Baudelaire (dans L’invitation au voyage). De l’autre, l’agresseur, la pourriture biologique :
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.
comme le dit aussi Baudelaire, mais pas dans le même poème (Une charogne). Et pour protéger l’univers contre la pourriture biologique, il y a… les officiers de la protection planétaire.
Attention c’est la protection planétaire, il ne faut pas confondre avec la défense planétaire, traite des moyens de protéger la Terre de l’impact des gros cailloux géocroiseurs sur la tronche en mode bye bye les dinosaures. Aparté, les astéroïdes, ce n’est pas par méchanceté hein, c’est la façon dont l’univers se défend contre l’agression biologique.
Non, la protection planétaire, c’est comment les agences planétaires vont protéger l’univers de la vie qu’on y apporte. Car oui, ce n’est pas nouveau, les humains ont toujours propagé des passagers clandestins avec eux, où qu’ils aillent. Par exemple, avant l’expansion massive des marines européennes à la renaissance, les îles isolées possédaient souvent une richesse écologique particulière, caractérisée par un grand nombre d’espèces endémiques. Mais elles étaient aussi très vulnérables à l’invasion des rats, qui arrivaient de douce sur les bateaux des marins, qui perturbent cet équilibre délicat établi sur des millénaires. Une étude de 2016 indique que le rat noir serait responsable de l’extinction de 75 espèces en cinq siècles, incluant 52 espèces d’oiseaux. Oui ce n’est pas que les dodos.
Et comme on commence à grouiller au quatre coins du système, il s’agit de faire attention de ne pas faire disparaitre les dodos martiens. Les missions Appolo ont ainsi laissé leur sale trace bactériologique sur la Lune, déjà tout simplement parce que les astronautes ont laissé leur sac à caca sur la surface immaculé de nos satellites !

Alors, vous allez me dire, bon ça va sur la Lune, ce n’est pas non plus l’endroit le plus habitable de ce côté-ci du système, normalement pas trop de soucis de prolifération de la flore intestinale de Buzz Aldrin ! Oui… sans doute.
Lors de la mission Apollo 16, les astronautes ont réalisé une expérience au cours de laquelle ils ont conservé un échantillon de neuf espèces de microbes à l’extérieur du vaisseau spatial, les exposant ainsi aux conditions les plus difficiles de l’espace. Nombre d’entre eux ont survécu (même si bien sur quelques jours dans l’espace ne sont pas la même chose que 50 ans). Ces expériences sont reproduites de manière régulière sur la station spatiale internationale, et des dizaines de composés organiques, microbes et champignons ont été ainsi exposés et montrés une résistance tenace aux conditions du vide ou martiennes. Autre exemple, des spores bactériennes ont été réactivées dans l’Arctique après des milliers d’années passées dans la glace.
Il n’est donc pas totalement exclu que les spores contenues dans les matières fécales des missions Appolo puissent être réactivées après des décennies passées sur la lune. Et d’ailleurs, des chercheurs suggèrent très sérieusement que d’aller chercher le caca d’Armstrong sur la Lune pour le ramener pour analyse serait un bond de géant pour la recherche en astrobiologie.
Bon du coup, on voit que déjà là, on n’est pas tout à fait sûr que ça ne se propage pas… alors qu’en est-il sur Mars, qui a une atmosphère, et même un peu d’eau liquide ! Car oui, si on commence à se dire que la vie Martienne actuelle n’est sans doute pas des plus trépidantes, on sait aussi que Mars fut chaude et humide dans le passé et des milliards sont actuellement investis pour envoyer des missions pour détecter une vie passée, à travers des traces fossiles, voire la ramener sur Terre. Imaginez la révolution philosophique que cela engendrerait ! La vie ne serait pas apparue qu’une seule fois, mais deux fois, sur deux astres différents ! Mais vous comprenez bien que si on commence à creuser sous le sol de Mars, il faut faire TRES TRES attention de ne pas détecter… la propre vie qu’on y aurait amené ! Pour les rovers martiens comme pour les restaurants de stations de ski, c’est la même règle “merci de ne pas ramener votre propre pic-nic !”
Et c’est le travail des officiers de protection planétaires qui sont dans toutes les agences spatiales et en particulier à la NASA et à l’ESA. En plus d’avoir la carte de visite la plus cool du monde, ils sont chargés de faire appliquer des règles qui sont éditées par le COSPAR (Comité pour la recherche spatiale) une organisation non gouvernementale scientifique internationale, dont les bureaux se trouvent d’ailleurs à un jet de pierre de l’endroit où nous enregistrons cette chronique, juste à Châtelet. Bon, ne vous attendez pas à croiser Will Smith en sortant, en fait, c’est uniquement le siège, le COSPAR au final ce sont surtout des scientifiques de tous les pays qui se réunissent tous les deux ans qq part dans le monde pour discuter et éditer en particulier des règles de protection planétaire.

Quelles sont-elles ? Et bien il y a deux critères pour évaluer les risques, le premier, c’est relatif à la sonde ou au robot, que nous appellerons ici l’intrus aux mains sales. S’il reste en orbite ou fait juste un léger passage au-dessus, ce n’est pas la même chose que s’il se pose au sol, et même là, il y a des différences s’il se déplace ou pas, où de l’application avec laquelle il met ses sales paluches partout, par example en forant sous la surface. Le second, c’est relatif à la victime de l’effraction, une planète ou un corps du système solaire qui fait sa vie tranquille depuis 10 milliards d’années avant que l’intrus aux mains salles n’arrive. En effet, la victime sera plus ou moins vulnérables en fonction de sa capacité estimée à se protéger contre une attaque bactériologique en règle. Alors je ne vais pas vous mentir, c’est très anthropocentré ces catégories, c’est classé en fonction de l’intérêt que le corps en question a pour la recherche de la vie dans l’univers, pas vraiment du point de vue de la victime si vous voulez mon avis. À partir de ces critères, le COSPAR a définit 5 catégories.
La première, ce sont les victimes dont on se fout parce qu’on a du mal à imaginer qu’on puisse y trouver de la vie. Je cite “corps célestes qui ne présentent pas d’intérêt direct pour la compréhension du processus d’évolution chimique ou de l’origine de la vie”. Ils incluent la Lune, Mercure, Vénus, et les astéroïdes non carbonés (c’est environ 25% des astéroïdes). Bon pour ceux-là, pas de considérations pour la victime ni de règles particulières, vous pouvez y laisser vos excréments comme on l’a vu, ça ne fait pas vraiment sourciller le COSPAR. On peut noter que la présence d’une atmosphère, comme sur Venus, n’est pas un critère nécessaire, les conditions sur Venus sont tellement effroyables qu’on peine à imaginer qu’il y ait pu avoir de la vie un jour.
La seconde catégorie, ce sont les géantes gazeuses, les comètes et les astéroïdes carbonés. Ce sont, je cite, “des corps célestes présentant un intérêt significatif pour le processus d’évolution chimique et l’origine de la vie, mais pour lesquels il n’y a qu’une faible probabilité que la contamination transportée par un engin spatial puisse compromettre l’exploration future.”. Pour cela, il faut bien documenter les stratégies d’impact et faire attention à l’avenir de la mission une fois finie.
La troisième catégorie, on commence à aller vers des victimes de choix pour notre intrus aux mains sales, les endroits du système solaire où il y a le plus de chance que la vie s’y soit développée et / ou qu’elle s’y développe si l’on y introduit. Donc ce sont les corps avec de l’eau liquide et une atmosphère, j’ai nommé Mars bien sûr, et puis le satellite de Jupiter Europe et le satellite de Saturne Encelade. La catégorie 3, c’est seulement pour les orbiteurs, pas ceux qui se posent dessus, comme la sonde américaine Cassini qui est passé proche Encelade dont on a parlé il y a peu dans notre épisode 502, où la mission européenne Mars Express. Pour cela, il faut faire attention à la décontamination de la mission avant le départ, et prévenir tout risque de crash malheureux. C’est par exemple pour cela que la mission Cassini a été précipité dans Saturne à la fin de sa vie pour éviter qu’elle puisse contaminer un autre astre.

La quatrième catégorie, là, c’est sérieux, c’est le contact direct entre la victime et l’intrus porteur de la pourriture biologique, j’ai nommé l’atterrisseur à la surface. Là on parle uniquement de rovers martiens pour le moment, mais un atterrisseur sur Europe est prévu pour un décollage en 2026. Là, les contraintes sur la propreté sont très strictes, et les officiers de protection planétaires vérifieront à toutes les étapes que les mains sont bien propres avant de se mettre à table. Cela implique de réorganiser totalement la chaine de construction car chaque pièce doit être testée et décontaminée de manière individuelle pendant la construction, mais aussi de choisir des matériaux qui résistent bien à de multiples décontaminations agressives.
Enfin, la catégorie 5, c’est la contamination… inverse, lors de retour sur Terre d’échantillons, qui pourrait potentiellement poser un danger pour nous d’ailleurs. Du coup j’aime appeler cette catégorie, “et si les dodos, c’était nous ?” Pour ceux-ci, un impact destructif à la surface de la Terre de la capsule de retour doit être évité. L’échantillon doit être ramené dans un container étanche. L’analyse des échantillons doit se faire dans un environnement confiné.
La sonde Genesis a ainsi ramené des particules collectées dans le vent solaire, première mission de retour d’échantillon à part les retours de la lune par les missions Appolo. Pour son atterrissage, tout est ainsi prévu, un parachute doit s’ouvrir et pendant la descente, un hélicoptère doit passer pour rattraper le caisson de retour d’échantillon au vol pour le faire atterrir le plus doucement possible. Ce rattrapage en vol fut l’objet de nombreux entrainements et il y a même un second hélico de prévu en cas de panne…. Bon pas de chance, le 8 septembre 2004, le parachute ne s’ouvre pas et du coup la sonde tombe sans parachute depuis l’orbite. Voilà la photo du résultat, au premier plan la sonde éclatée dans le désert de l’Utah, avec un photographe taquin qui a inclus les deux fiers hélicos en fond pour montrer comme tout cela a bien été prévu. Donc la première ré-entrée dans le cadre de cette catégorie 5 s’est finie avec la plupart des containers exposés. Peut mieux faire.

Et une mission de retour d’échantillon martien dont est déjà bien en cours. En ce moment même, le rover Perseverance est en train de collecter des échantillons et une vingtaine de petits tubes ont été déposés sur Mars. Ces tubes seront collectés par un autre rover, européen, puis envoyé dans l’espace et ramené sur Terre, dès la fin de notre décennie.
En fait là, on est à cheval entre les catégories 4 et 5. Bien sur si vous introduisez une bactérie terrestre qui aurait suivi perseverance dans le voyage dans ces échantillons, vous aurez bien une detection à l’issue de l’aller retour… en mode retour à l’envoyeur. De la même façon, il faudra faire attention au retour d’éviter les atterissages incontrolés en mode Genesis. Bon, vous comprenez bien maintenant que si on veut un jour réussir à répondre à l’une des questions les plus importantes depuis Galilée, la vie est-elle apparue sur la Terre uniquement ou ailleurs dans notre système solaire, il faut donc prendre toutes les précautions…

Mais certains chercheurs pensent à cela comme une course contre-la-montre.
Parce que oui, il est bien possible que l’humain arrive sur Mars de notre vivant. Un humain c’est cra-cra, c’est pas facile a bien nettoyer. En fait, ce jour-là, la protection planétaire, c’est fini, la souillure biologique terrienne aura atteint Mars. Pour revenir à notre métaphore insulaire, c’est un peu comme étudier la faune et la flore des lagons de Moruroa. Pour des résultats optimaux, il était sans doute préférable de le faire avant les 179 essais nucléaires français qui y ont eu lieu. L’équivalent de cette explosion nucléaire, le jour où l’une des questions les plus importantes de toute l’histoire de l’humanité deviendra peut-être insoluble, le jour où Mars sera irrémédiablement souillée, c’est le jour où Elon Musk commencera à y chier.



