#PS529 – Chronique – Cleora: dysphorie de genre

Chronique de Cleora présentée dans le cadre de l’émission radio-dessinée #PS529 “Podcast Science ressort du placard” enregistrée à Strasbourg le 7 juin 2025

TW : suicide
Dysphorie de genre

Euphorique chronique

Avez-vous déjà connu un sentiment de joie et de sérénité intense, au point d’avoir l’impression d’être à sa place dans ce monde, et à l’aise dans son corps nous faisant ressentir que du bien-être, un flow continue vivant la partition qui nous correspond ? Ça, cette sensation, c’est ce qu’on appelle l’euphorie. Un état de sérénité intense. L’inverse, c’est ce qu’on appelle la dysphorie.

Être dysphorique, c’est ressentir un inconfort, une souffrance, une insatisfaction, un décalage entre nous et le monde qui nous entoure. C’est ça, la plupart du temps, la dysphorie dans sa définition la plus générale. Et pas qu’un simple état de déprime ou de déception passager.

Naître dans le mauvais corps

Quant à la dysphorie de genre, c’est donc cet état d’inconfort – de souffrance psychique voire physique – mais spécifique au genre. S’identifier à un genre particulier mais tout en ressentant une certaine souffrance sous-jacente. Reste à savoir pourquoi cette souffrance existe. Pourquoi cette dysphorie existe.

La plupart du temps, la phrase qui revient souvent pour expliquer le plus simplement cette souffrance est : « je suis né·e dans le mauvais corps ». Par exemple, si je suis né biologiquement homme mais que je me considère aujourd’hui comme une femme. La dysphorie de genre concerne donc majoritairement les personnes trans. Trans pour transgenres, c’est-à-dire les personnes nées sous l’étiquette imposée homme ou femme mais qui s’identifient à une autre identité de genre.

Identité biologique Vs Identité psychologique

Il y a alors un écart entre l’identité biologique assigné, imposé dès la naissance, et notre identité psychologique subjective vécu au dans la vie de tous les jours. Dit encore plus rapidement, un écart entre notre sexe biologique et notre identité de genre. Au lieu du mot écart on parle dès fois d’inadéquation ou mieux d’incongruence de genre. On pourrait aussi parler de dissonance de genre. Et quand cette incongruence, cet écart, cette dissonance devient une souffrance, on parle alors de dysphorie de genre. La dysphorie c’est avant tout une souffrance.

Ça peut s’exprimer notamment par le dégoût de certaines parties de son corps parce que ça nous rappelle que son corps exprime les traits du genre auquel on ne s’y identifie pas. On peut penser à toutes les caractéristiques sexuelles secondaires du corps. Reviennent souvent, la taille des hanches ou la taille des cuisses parce que trop liées à la perception d’un corps féminin par exemple. Ou encore la pilosité, la voix, la poitrine, la forme de la mâchoire, la taille même…

Dysmorphophobie Vs Dysphorie

Il faut bien la séparer la dysphorie de genre d’un simple complexe physique ou de la dysmorphophobie. La dysmorphophobie c’est une gros des pensées omniprésentes et négatives sur une partie de son corps ou son corps en entier, que ça c’est trop moche et trop laid ou que ça c’est trop bizarre et difforme, comme croire un défaut horrible parce que son œil gauche est immensément plus grand que son œil droit.

La dysphorie de genre ce n’est pas ça. Ou en tout cas ça peut, mais pas spécifiquement. Le corps ou la partie du corps est perçu·e comme un défaut, oui ok, mais surtout parce que ça fait référence au genre auquel on ne s’y identifie pas. Dysphorie et dysmorphophobie sont toutefois des souffrances qui peuvent tout aussi violentes et sévères des troubles du comportement alimentaire jusqu’aux idées et comportements suicidaires.

Identité sociale

De la plus simple définition, pour faire comprendre rapidement ce qu’est la dysphorie de genre, c’est donc être né·e dans le mauvais corps. Ça sous-entend alors être né avec un corps biologiquement masculin mais s’identifier comme une femme. Inversement, être né biologiquement dans un corps féminin mais s’identifier comme un homme. Pour certaines personnes concernées, la dysphorie de genre se limite à ça. Mais c’est toutefois fortement réducteur quand on parle de dysphorie dans sa globalité. D’une part, parce qu’il n’y a pas que deux cases binaires (homme/femme), mais tout un spectre de différents genres qui existent (queer, fluide, non-binaire, etc.). Et d’autre part, parce qu’une dysphorie de genre n’est pas uniquement physique liée au corps.

Parce que le genre, ça ne se limite pas à un rapport de soi à soi-même. C’est surtout une construction sociale, un rôle social, allant de l’expression de ses comportements, jusqu’aux regards des autres sur soi. En plus de l’identité biologique et de l’identité subjective, on doit donc en ajouter une troisième, et pas des moindres, celle de l’identité sociale.

Petite histoire d’infantilisation

Pour les personnes à qui la dysphorie ne parle pas du tout, et qui ne voient pas de lien avec l’identité sociale, ou qui n’ont jamais été stigmatisées, je peux tenter une petite histoire à vous partager. Imaginez. Vous êtes au supermarché et vous passez à la caisse. Vous posez alors vos produits sur le fameux tapis roulant là, quand ce n’est pas une caisse automatique. Et puis tout à coup la personne derrière vous, vous tutoies en disant : « c’est pas très bon pour la santé ça, tu ne devrais pas acheter ça. » Étonné, vous tournez alors la tête vers elle, en levant les sourcils, choqué par le jugement. Une autre personne s’avance et ajoute encore : « c’est vrai, pour toi c’est pas très bon ; tu devrais faire attention » ; et elle prend alors d’elle-même le produit pour le retirer du tapis et partir le reposer dans son rayon du supermarché.

Vous commencez alors à ouvrir la bouche pour protester, mais la personne derrière vous pose sa main dans votre dos en proclamant : « c’est pour ton bien, mon petit / ou ma petite. » Vous regardez alors la personne à la caisse, cherchant un peu d’aide du regard, mais elle acquiesce au souriant. « Mais qu’est-ce que ça peut leur faire ? Si j’ai envie de manger ça, laissez-moi manger ça bordel ! », pensez-vous dans votre tête de manière agressive. La personne derrière vous reconnaît la colère sur votre visage et achève en s’exclamant : « Allons, allons, il faut que tu sois un peu responsable dans la vie, il y a certaines lignes à tenir ! »

Et Paf. Elle vous fait la morale. Se donne un air supérieur. Choisit à votre place. Et vous ordonne une manière de se comporter. Vous vous êtes fait infantilisé·e. On pourrait parler de dysphorie sociale où les gens vous prend pour quelqu’un que vous n’êtes pas. Ici donc un incapable comme un enfant de 3 ans ne connaissant rien au monde. Si ça ne vous arrive qu’une fois vous ressentez alors une sorte d’injustice, de colère passagère, mais si ça vous arrive tous les jours au quotidien, et que mêmes les institutions gouvernementales vous réduit à un enfant incapable de prendre les bonnes décisions pour sa propre vie… Bah… à force, soit on a envie de tout brûler, soit on a envie de se brûler… Bienvenue dans notre paternaliste société, où ce que je vous décris est… presque une réalité pour beaucoup plus de monde qu’on ne le pense, dès qu’on fait partie d’une minorité. Que ce soit en entreprise, dans les espaces publics, dans les institutions ou même en famille.

Violences sociales

Je doute que ma petite histoire atteigne les personnes que je voulais toucher, mais j’aurais au moins essayé. Pour revenir à notre dysphorie de genre, sur le plan social c’est un peu comme ma petite histoire, comme si les autres et la société savaient à ma place comme me genrer, me nommer ou m’habiller. Comme si c’était normal pour eux de choisir à ma place qui je suis. Si je me considère en tant que homme mais que tous les regards extérieurs m’impose que je sois femme, parce que soit disant c’est pour mon bien, que c’est plus normal, moins bizarre ou que c’est plus responsable… Tout ça, on peut parler de violences sociales.

Au lieu des coups de poings physiques pour nous dire de rester à notre place, ce sont des coups avec des mots, des regards et des institutions qui nous imposent de rester à une place imposée. Imposée et même… enfermée, on pourrait dire. Enfermée dans une boîte, une catégorie sociale. Une boîte souvent étiquetée de ses stéréotypes où les femmes s’habillent en rose et sont émotionnelles et les hommes sont musclés et aiment les vroom vroom voitures.

Naître sous une étiquette imposée

Et ce regard imposé, cette boîte assignée entre homme ou femme, l’est déjà depuis la naissance. Pour citer wikitrans.co sur le sujet : « Les difficultés liées à la transidentité découlent davantage de l’assignation à la naissance que du corps dans lequel on naît. » Autrement dit, il y a davantage une dysphorie sociale du genre, plus qu’une dysphorie physique du genre qui est presque secondaire dans les souffrances ressenties. En tout cas pour la majorité des personnes concernées, pas tout le monde évidemment. Pour paraphraser un des témoignages entendus : « ce n’est pas le mauvais corps dans lequel on naît, mais la mauvaise société. »

Si vous m’avez bien suivi, vous comprenez que la dysphorie de genre est bien plus que se sentir en décalage ou sentir trop colérique ou trop triste. C’est se sentir nié dans sa propre identité. C’est beaucoup plus profond encore. Genre je suis là, telle une belle fleur unique en son genre qui pousse tranquillement parmi les autres, qui elles me traitent de mauvaise herbe qui n’a rien à faire là. Je dois avouer ne pas être sûr de cette analogie, mais j’essaye de transmettre un peu la violence ressentie.

Naître dans une mauvaise société

Cette stigmatisation continue provoque une énorme souffrance et bon nombre de troubles de l’humeur, allant de l’anxiété à la dépression. Chez les personnes trans, la prévalence de la dépression est doublée, comparée à la population générale. Quant aux idées suicidaires et tentatives de suicide… c’est encore pire. 40 % des personnes trans ont déjà tenté de se suicider…

Et encore une fois tout ça, tout ce qui est dysphorie, troubles de l’humeur, anxiété, dépression, idées suicidaires, troubles alimentaires ou même le dégoût de son corps est majoritairement une conséquence des violences sociales. « Ce n’est pas le mauvais corps dans lequel on naît, mais la mauvaise société. » Si je remarque quelque chose de bizarre chez moi, c’est surtout parce qu’on me le fait savoir. Et si cette chose dont tout le monde me fait la remarque, je me mets à la détester moi-même, en psychologie on parle d’intériorisation. Ça veut dire intérioriser parmi ses goûts, désirs et choix de vie, les normes qu’on nous impose.

Si je suis une femme et qu’on m’annonce à la tronche que jamais je serai une femme avec une barbe aussi visible, je vais commencer à détester ma pilosité. Bon. Ça reste évidemment simpliste dans la causalité des choses. C’est juste pour insister sur le fait que les souffrances psychiques ou le dégoût de son corps ne viennent pas comme ça par magie du jour au lendemain, mais ça s’implémente dans le quotidien par le regard des autres.

Pas inhérent à la personne transgenre

Une dysphorie de genre, est donc une souffrance majoritairement associées aux personnes trans. MAIS, qu’on soit bien clair, ce n’est pas parce qu’on est trans qu’on souffre de facto forcément d’une dysphorie. Ça ne concerne pas toute personne trans. Quelle proportion ? On en sait rien. Je dirais une majorité, mais je n’ai trouvé aucune donnée là-dessus.

La dysphorie de genre n’est pas non plus un critère à valider pour être légitime d’être perçu comme personnes trans comme certains médecins semblent supposer. Non. La souffrance n’est pas un package qui va avec. Si présente, elle vient après. Elle est en grande majorité acquise à cause des regards et situations extérieures. Et c’est là-dessus que je voulais insister durant cette chronique, j’espère l’avoir bien fait.

Enfin, la dysphorie de genre n’est pas non plus un « effet de mode », une « épidémie sociale » ou « à cause des réseaux sociaux » ou « de faire trop d’écran » comme on peut lire ici et là comme ânerie parmi les discussions de certains papiers francophones. J’étais vraiment effaré de lire ça. Du manque de connaissances sur le sujet par les chercheurs et professionnels de santé dans le milieu francophone (article démontant ce types théories fumeuses : Claire Vandendriessche & David Cohen, 2024). Quand j’ai lu ça, j’ai vraiment eu l’impression de lire des papiers qui remontent à plus d’un siècle, où on catégorisait les femmes revendiquant leur identité et leur autonomie avec toute leur légitimité, leur colère et leurs souffrances, comme un effet de mode et pire qu’on les pathologisait comme des hystériques.

« Traitements » contre cette souffrance

Bref. Il y encore du chemin à faire. De nos jours, ça ne fait que quelques années que la dysphorie de genre est dépathologisée. C’est-à-dire que ce n’est pas un trouble ou une maladie. Maintenant qu’on sait un peu ce qu’est la dysphorie de genre, est-ce qu’on peut la réduire cette souffrance ? A priori oui. Et on a deux leviers pour ça. Soit on change la société et les mentalités. Et ça on l’a vu, il y a encore du chemin à faire… Soit on se change soi en transitionnant vers une autre identité exprimée, plus conforme à nos yeux et aux yeux de la société, à la fois physiquement et dans les comportements.

Évidemment entrer changer soi et les mentalités de toute une société, il y en a un plus facile que l’autre à court terme. Et encore… je dis à court terme, mais transitionner vers une autre identité de genre est un long chemin semé d’embûches s’étalant sur plusieurs longues années… Dont, je le rappelle, beaucoup n’arrivent pas au bout en mettant fin à leurs jours… Une personne transgenre a au moins 4 fois plus de risque de se suicider qu’une personne cisgenre.

Ce chemin de transition ou d’affirmation de son genre, peut passer de diverses manières, par la chirurgie, le traitement hormonal jusqu’aux papiers administratifs et juridiques, en changeant de prénom par exemple, et enfin surtout tout ce qui est exprimé socialement c’est-à-dire les expressions de genre : tout ce qui est de l’attitude, sa voix, les expressions et comportements renvoyés, les vêtements portés, le maquillage, la pilosité visibilisée, etc…

Euphorie de genre

Et tout ce chemin de transition de genre n’a qu’un seul but, se sentir à sa place dans son corps et dans cette société. Que les gens et notre regard puisse voir et nous adresser avec notre réelle identité. Et quand ça se réalise enfin, quand un inconnu au lieu de monsieur on m’appelle madame par exemple, ce que je ressens n’est plus de la dysphorie de genre mais de l’euphorie de genre.

J’ai commencé en parlant d’euphorie, terminons aussi là-dessus. L’euphorie de genre c’est évidemment tout l’inverse des souffrances évoquées. Parmi les témoignages et une rare étude exploratoire sur le sujet, évidemment ce sont les émotions positives qui ressortent en premier. L’euphorie de genre c’est de la joie et du bonheur. Mais aussi bien plus d’aisance, de confiance et d’affirmation de soi. Ce qui revient souvent aussi c’est un sentiment de calme et de sérénité, voire de soulagement à ne plus devoir se forcer à jouer un rôle social qui n’est pas le sien. Parmi les expressions que j’ai lues, celle qui me semble le mieux résumer l’euphorie de genre est la suivante : un « sentiment joyeux de justesse » (Beischel, Gauvin & van Anders, 2021 cité par Jacobsen, 2022). Juste être soi-même, et être perçu tel quel jusque dans les interactions sociales : un « sentiment joyeux de justesse ».

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