#PS529 – Chronique – Hugo: biais andromorphiques dans la recherche en biologie

Chronique d’Hugo présentée dans le cadre de l’émission radio-dessinée #PS529 “Podcast Science ressort du placard” enregistrée à Strasbourg le 7 juin 2025

“La biologie est mâle-biaisée”

Notre histoire commence dans les laboratoires, où les expérimentations sont faites sur des modèles animaux. Alors oui, désolé je vous le dis d’emblée, je vais faire l’impasse sur le bien-être animal. Non pas que ce ne soit pas un sujet passionnant, mais je préfère me concentrer sur autre chose et il y a pas mal à dire. 

Les organismes modèles donc, sont les fameuses souris de laboratoire, ces petits rongeurs blancs qui ont beaucoup de points communs avec les humains et qui sont bien pratiques quand il s’agit d’étudier la neurologie, la physiologie ou tout autre domaine de la biologie et de la médecine.

Traditionnellement, beaucoup d’études n’utilisent que des souris mâles. Le choix d’exclure les souris femelles n’est pas totalement injustifié : le principal argument étant que leurs cycles hormonaux causeraient une trop grande variabilité comportementale et physiologique et que cela rendrait les données récoltées trop compliquées à analyser et à interpréter.

Le choix de ne considérer que la moitié des représentants d’une espèce animale modèle n’est pas anodin, ça modifie quand même pas mal notre modélisation de la réalité biologique. On pourrait donc s’attendre à ce que cette décision ait été prise suite à un processus méthodologique rigoureux et objectif. N’est-ce pas ? Eh bien, il n’en est rien : cette pratique s’avère être issue d’une croyance générale répandue chez les chercheurs (majoritairement des hommes) et qui a perduré au fil des années pour des questions d’habitude et de conformisme. Il a été démontré que de nombreux domaines de recherche en biologie ont une surreprésentation des mâles dans leurs études avec la neurobiologie en tête où il y aurait 5 fois plus d’études avec des modèles mâles qu’avec des modèles femelles. 

Mais attendez, notre histoire ne s’arrête pas là ! En laboratoire, les souris sont hébergées en petits groupes de quelques individus. S’il n’y a que des mâles dans ces collocations des rapports hiérarchiques apparaissent, ce qui a tendance à altérer le taux de certaines hormones, comme la testostérone, qui peut être jusqu’à 10 fois plus élevé chez le mâle dominant que chez les mâles subordonnés. Rassurez-vous, c’est un phénomène connu depuis longtemps, ces fluctuations hormonales chez les souris mâles sont considérées comme une “variabilité naturelle” et sont donc tout simplement acceptées ou ignorées. Vous vous souvenez pourquoi les souris femelles étaient exclues des études ? Accrochez-vous, on n’en a pas fini avec l’ironie…

En 2014, une méta-analyse sur plus de 300 études a montré qu’il n’y avait pas plus de variabilité dans les données récoltées sur des souris femelles que sur des souris mâles, et ce pour des mesures physiologiques, en biologie cellulaire, et en biologie comportementale.

Ce n’est finalement qu’en 2016 qu’il est rendu obligatoire, pour les études biomédicales en Amérique du Nord, d’avoir un sexe-ratio équilibré chez les animaux étudiés, donc d’avoir autant de mâles que de femelles, et de considérer le sexe comme une variable à part entière afin de s’affranchir du biais induit par la surreprésentation « traditionnelle » des mâles. 

Ouf ! Il en aura fallu du temps pour se défaire d’un biais sexiste ! Ça peut prêter à sourire, soupirer, rouler des yeux, souffler fort de l’air par le nez, ou toute autre réaction que vous affectionnez avec ce genre d’anecdotes, mais toutes ces années de quasi-monopole des mâles en tant que modèles d’études en recherche neurologique et biomédicale auront été autant d’années de retard dans la considération de tout organisme dont le fonctionnement biologique s’éloigne un peu trop de celui d’une souris mâle.

Alors, certes on retrouve des biais sexistes dans la recherche appliquée à l’espèce humaine, mais pas que ! On en retrouve aussi dans la recherche sur les animaux sauvages. Et oui !

Car il n’est pas tout d’inclure des femelles à part égale dans les échantillons, encore faut-il qu’elles soient autant considérées que les mâles.

Un bon exemple pour illustrer ce genre de biais de représentation est l’utilisation du mot anglais “promiscuous” (pro-misse-quiou-eusse). C’est un terme relativement ancien qui peut avoir plusieurs définitions, à l’origine il signifie “indistinctement”, ou “de manière indifférenciée”, mais il est surtout utilisé aujourd’hui pour définir une personne qui a beaucoup de partenaires sexuels, disons quelqu’un de “volage” pour rester poli. Parce que c’est un terme du langage courant plutôt péjoratif, un peu ambigu et absolument pas issu d’un vocabulaire technique. Il est malgré tout utilisé régulièrement dans des publications scientifiques pour décrire des comportements sexuels animaux. Pourtant les alternatives existent. Quand les animaux ont des partenaires multiples, il est beaucoup plus juste de parler de polygynie, de polyandrie ou encore de polygynandrie.

Une étude a recensé “promiscuous” dans différents journaux scientifiques et le constat est clair : parmi les publications où ce mot est utilisé, il désigne des femelles dans la très grande majorité des cas. C’est problématique dans les deux sens du terme ! Enfin je veux dire, c’est problématique pour les deux définitions de “promiscuous”. Car dans les comportements de reproduction des animaux, il y a très souvent un choix actif du partenaire de la part des femelles, elles ne vont pas “indistinctement” vers le premier mâle venu, mais ces comportements actifs de la part des femelles ne sont pas si souvent étudiés. Quant au côté “volage”, je dirais qu’on se passe bien des jugements moraux quand on étudie la biologie de la reproduction des espèces sauvages. N’est-ce pas ?

Pourtant, les comportements sexuels des animaux sont souvent présentés avec des termes propres à la morale humaine : “adultère”, “fidélité”… ou même chez une espèce où le mâle s’occupe des petits, il n’est pas rare que ce comportement soit décrit comme une “inversion des rôles”, sous-entendu que les rôles par défaut sont les mâles en compétition entre eux et les femelles dans le soin aux jeunes. C’est vrai pour plusieurs espèces oui, mais le règne animal est suffisamment vaste pour que ça ne soit pas non plus un modèle standard. 

Bref, vous l’aurez compris, le choix des mots est important pour ne pas trop projeter notre propre culture sur les animaux sauvages. Alors on peut dire que je suis tatillon, que je cherche la petite bête, que ce n’est pas si grave, mais la production scientifique créée le cadre avec lequel on regarde et on comprend notre monde. 

Tenez, prenons la base de la reproduction animale sexuée : les gamètes, spermatozoïde et ovule. Durant très longtemps, la manière de présenter la fécondation était plutôt, disons, “asymétrique”. 

Par exemple, on pouvait lire dans des ouvrages de médecine que les spermatozoïdes sont “produits” alors que les ovules sont “excrétés”. Puis que les “courageux” spermatos vont parcourir un “voyage périlleux” pour rejoindre l’ovule qui attend “passivement”, voire qui “descend” ou “tombe”. Puis un de ces braves petits soldats va “décider” de forcer le passage pour pénétrer à l’intérieur de l’ovule qui se fait alors féconder. OK j’en fais un peu des caisses, mais on n’est pas si loin de la représentation collective du processus avec des spermatos proactifs à qui on donne des valeurs de bravoure et de sacrifice, et un ovule passif qui ne fait rien à part recevoir.

Alors que dans la réalité un spermatozoïde est incapable de forcer quoique ce soit, il est intégré à l’ovule par un jeu de mécanismes de protéines sur la membrane cellulaire. D’ailleurs, petit fait amusant, ces protéines membranaires se complètent à la manière d’une serrure avec une forme de « verrou » d’un côté et une forme de « clé » correspondante de l’autre. Le spermatozoïde, dans sa représentation glorifiée de gamète actif s’est vu attribuer ce rôle de « clé » qui va déverrouiller l’ovule. Et ce même dans le nom donné à la protéine concernée. Mais vous savez quoi ? Dans la réalité, c’est le spermatozoïde qui a les protéines « verrou » et l’ovule qui a les protéines « clé ».

Le petit souci quand on raconte des histoires sur la biologie, c’est qu’on construit une narration, une fable, et que les protagonistes peuvent être personnifiés. Et, volontairement ou involontairement, on peut finir par se retrouver avec des gamètes carrément genrées. A partir de là, il suffit de pas grand-chose pour se mettre à genrer tout et n’importe quoi. Les comportements animaux, ou même les hormones. Tenez, si je vous dis “testostérone” vous me dites ? Mâle. Et si je vous dis “œstrogènes” ? Femelle. Oui, ces hormones ont des taux moyens différents entre les sexes biologiques et ont un rôle important dans leur différenciation, mais il n’y a en soit aucune raison de les masculiniser ou féminiser. Quasi-tous les organismes produisent ces hormones, qu’ils soient mâles, femelles ou autres. Et oui “autres”, je ne vous parle que de sexes binaires depuis tout à l’heure, et c’est déjà en soit un narratif plus ou moins réducteur sur la réalité biologique. La définition du sexe est relativement floue si on prend un peu de recul vis à vis des gamètes, mais c’est compliqué pour les scientifiques de tout prendre en compte.

Je m’explique. Dans les méthodes scientifiques, on va au plus simple : en écologie par exemple, on étudie surtout au niveau des espèces et des populations. La variabilité individuelle, les différences entre tel ou tel individu, quand on en considère des milliers, on s’en fout un peu : c’est surtout du bruit dans nos données. Pour étudier un système aussi complexe que le monde vivant, c’est très pratique, voire indispensable, de se construire des cases : “espèce”, “famille” ou “sexe”. C’est pratique de ranger, de compartimenter, de standardiser. C’est pratique mais ce n’est pas tout à fait juste : c’est une représentation schématique, simplifiée, dans le but de se faciliter la tâche (et c’est bien normal, on n’avancerait pas sinon). Mais le risque, si on ne fait pas gaffe, c’est de se retrouver prisonniers de ces cases, de restreindre sa vision au cadre qu’elles imposent et de répéter ce schéma, à chaque fois avec un peu moins de recul et de nuance. Jusqu’à considérer ce cadre conceptuel comme un modèle standard.

Alors, plus que jamais, nous devons continuer d’explorer et de raconter le monde vivant mais en ouvrant notre regard au-delà des cases que nous nous imposons. Il est important d’avoir conscience de la diversité et de la variabilité biologique des individus, car si elle n’est pas mise en avant dans les résultats scientifiques et les histoires que l’on raconte, elle ne fera pas partie de notre représentation du monde. En s’y mettant ensemble et de bon cœur, on peut redonner toute leur place aux notions de continuums, de continuités, de spectres et de nuances qui sont l’essence du vivant, et sans y projeter notre subjectivité. Ouvrons les cadres, bougeons les curseurs et bientôt la biologie ne sera plus mâle-biaisée !

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