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Podcast science 52 – La rentrée et les graisses alimentaires

Bienvenue dans le premier épisode de cette flambant neuve 2e saison!

En entrée

Petit bilan de la saison 1:

  • 51 épisodes classiques + 1 crossover avec Scepticisme scientifique, soit 52 épisodes en tout
  • 11 Invités: Paolo Ricci, Lucile Zahnd, Anh Tuan, Lia Rosso, Pascal Diethelm, Jean-Michel Abrassart, Nicolas Gauvrit, Marc Montangero, Pierre Kerner, Laurent Miéville, André Kuhn
  • 6 chroniqueurs invités (Anh Tuann, Marc Grenier, Guillaume Lebrun, Xavier Agnès, Lia Rosso et surtout Pierre Kerner avec sa formidable saga du vivant en 3 épisodes qui a bouclé la saison 1)
  • Episode le plus populaire: 18 – Les constantes fondamentales de l’Univers+Interview Lucile (2’683 downloads), 09 – Paradoxes temporels et intelligence du poulpe (2’325 downloads). En général, chaque épisode tourne autour de 1’300-1’400 téléchargements
  • 2.89 Go de fichiers mp3, soit 50 heures 10 minutes et 9 secondes d’émission;
  • Près de 6’000 visites mensuelles sur le site;
  • France, Canada, Suisse, Belgique en tête, et tout de suite derrière, Maroc, Algérie, Etats-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, Tunisie, Espagne, Réunion, Grèce, Brésil, Italie, Russie, Polynésie française, Chine, Nouvelle Calédonie… 77 pays dans les dernières stats, tous les continents sont représentés!
  • Un communauté toujours plus active
  • 244 fans facebook, des contributions permanents (Merci à Olivier Tripet, Xavier Agnès, Forza Pedro, Thibault Lacroix, Didier Fragne) facebook.com/podcastscience
  • 429 followers twitter twitter.com/podcastscience
  • 520 commentaires sur le site, avec mentions spéciales pour Pierre Kerner, Xavier Agnès, Marco, Forza Pedro, Brainfisch, Jonkalak, Jonathan Pain-Chammings, récemment Draculito, Vincent Lebreton, Grindaizer, aljès, Mentine, Venom, Jorj X McKie, chmox, Christophe Michel (chrismich), François Udrea, Khamphis,   Jenny Parker, Nicolas Gauvrit, Spout…
  • Un immense merci à chacun d’entre vous. Vous contribuez à faire de ce podcast quelque chose de différent, une formule unique qui n’existe pas ailleurs, nous ne serions pas grand chose sans vous.

Nouveautés de la saison 2:

  • Nous sommes membres (très fiers) du c@fé des sciences. Merci à notre parrain Pierre Kerner! http://www.cafe-sciences.org/
  • Nous avons failli passer à un rythme bi-mensuel, mais, pour éviter cela, nous avons trouvé une solution!
    • Arrivée de Marco pour une chronique mensuelle sur l’évolution
    • Un invité mensuel
    • Et pour les 2 épisodes restants, on reste comme avant: 1x Mathieu et 1x Alan
    • Tout cela dans la plus grande souplesse bien entendu, rien n’est gravé dans le marbre 🙂
    • Lucile reprend du service, elle va proposer une illustration toutes les 3 semaines environ, en rapport avec un dossier du podcast ou pas.
    • D’ailleurs, on a refait notre page de présentation. Avatars by Lucile. Si vous voulez avoir une idée de la tête qu’on a, rdv sur podcastscience.fm/about
    • En projet: live pour les interviews
    • Et tant qu’ faire, on lance un appel à coups de main (retranscriptions, amélioration site web, etc.)

Au menu: le dossier de la semaine

Sinon…

Le Bonus de Mathieu sur la phylogénie

Classification phylogénétique et évolution convergente
Pour compléter le dossier de Pierre, on apprend dans la chronique animalière de l’émission Continent Sciences (1:10 min – 3:30 min) qu’une mutation chez deux groupes d’animaux éloignés (celui des chauves-souris et celui des dauphins) amène une étonnante évolution convergente, ce qui induit un nouveau groupe phylogénétique.

Une étude a montré que l’évolution chez ces deux animaux s’est faite de la même façon pour une même mutation génétique. Il s’agit d’une protéine présente chez tous les mammifères et jouant un rôle dans l’amplification des ondes sonores en haute fréquence qui aurait évolué de la même façon chez la chauve-souris et le dauphin. Ce qui semble être un cas inédit…

Pour les passionnés du sujet, voici le lien:

1. http://media.radiofrance-podcast.net/podcast09/16256-29.08.2011-ITEMA_20303882-0.mp3     

Le plug

les 100 ans de la supraconductivité à Genève
http://www.manep.ch/fr/supra/

 

  • Expo Uni-Mail (GE) du 15.9 au 12.11, entrée libre
  • Spectacle Levitarium Museum Spectacle du 14 au 17.9, dans le cadre du Festival de la  Bâtie
  • Journée tous publics: expériences, mini-conférences le samedi 17.9 de 14h à 19h, Uni Mail
  • Conférence de Koichi Kitazawa, président de l’Agence japonaise des sciences et technologies, le mardi 20.9 18h30, Uni Dufour

Le dessert

Un petit débat entre Mathieu et Alan sur la marche du progrès, icone de l’évolution…

Illustration: la marche du progrès (version cochon)

Et vous, qu’en pensez-vous? Vous pouvez nous contacter via le formulaire ou en laissant un petit commentaire. Merci 🙂

La cerise sur le gâteau: la quote de Mathieu

Frequently, the way to understand a complicated system is to understand its component parts, but that’s probably not the case for the most interesting complicated systems—like us. – Robert Sapolsky 

Traduction libre: Souvent, la manière de comprendre un système consiste à comprendre les parties qui le composent. Mais ce n’est probablement pas le cas pour les systèmes compliqués les plus intéressants – comme nous.

Prochain enregistrement le mercredi 21 septembre, avec notre invité Julien Stervinou.

Bonne semaine!

Dossier – les graisses alimentaires

 

Dossier de l’épisode #52.

Je ne sais pas vous, mais quand on parle des différents types de graisses alimentaires, je me rappelle juste que les oméga-3, c’est bien et que les graisses animales, c’est mal.

Photo: le rayon "margarines" d'une supérette de quartier à Montréal, été 2009

C’est un peu court… Et il y a pire: dès qu’on parle saturé, monoinsaturé, polyinsaturé, ou si on me demande ce que c’est, en fait, que des acides gras trans,  je suis complètement paumé. Ou plutôt, j’étais paumé. Ça va mieux depuis ma petite investigation et je me réjouis de partager mes découvertes avec vous.

L’importance des graisses pour le métabolisme

Avant de parler de métabolisme, on peut carrément parler du vivant. On l’a vu avec Pierre Kerner lorsqu’il évoquait l’origine de la vie il y a un mois dans le premier volet de  son incroyable dossier sur l’arbre du vivant. La soupe primordiale était bourrée de lipides et on retrouve ces derniers jusque dans les membranes des cellules de tous les êtres vivants. Pas de gras, pas de vie, c’est aussi simple que cela.

Dans les organismes complexes, nous par exemple, les graisses assurent diverses fonctions:

Stockage d’énergie

Les triglycérides  (ou triacylglycérols), stockés dans les tissus adipeux, sont l’une des principales formes de stockage d’énergie chez les animaux. On verra un peu plus loin dans le dossier, dans le détail, ce que sont ces triglycérides. Les adipocytes, ou cellules grasses, sont spécialisées dans la synthèse et la dégradation, en permanence, de ces triglycérides. Elles sont contrôlées par l’activation hormonale d’une enzyme nommée lipase (un petit article pour en savoir plus sur les adipocytes). L’oxydation complète d’acides gras fournit une énergie extraordinaire, de l’ordre de 9 kcal/g, à comparer aux 4 kcal/fournis par la dégradation d’hydrates de carbones (c’est à dire de sucres) et de protéines.

Bon, ça, c’est pour la fonction qu’on connaît tous, qui nous vaut bourrelets et autres poignées disgracieuses et qui fait la fortune des cliniques de chirurgie esthétique. Mais les graisses assurent d’autres fonctions essentielles dans l’organisme.

Signalisation

Les recherches de ces dernières années ont mis le doigt sur les signaux lipidiques, élément essentiel des signaux cellulaires. On ne va pas entrer dans les détails ici, mais on va retenir que de nombreuses variétés de lipides ont été identifiées comme messagers cellulaires.

Autres fonctions

On n’y pense pas forcément dans ces termes, mais les vitamines liposolubles, les vitamines (A, D, E and K) ont également besoin de graisses pour être métabolisées. D’ailleurs ces vitamines elles-même sont des lipides. Stockées dans le foie et les tissus adipeux, elles sont essentielles, comme toutes les vitamines (c’est à dire qu’elles sont indispensables à l’organisme et que ce dernier est incapable de les produire lui-même). Une carence totale en vitamine A empêche la croissance et rend aveugle, les carences en vitamine D entraînent le rachitisme. En vitamine E, la stérilité et l’anémie du nouveau-né, et K, des hémorragies…)

L’article “Fat” de Wikipédia (version en anglais) indique en outre que les lipides peuvent servir de zone tampon pour les substances toxiques présentes en trop grandes quantités pour être absorbées par le flux sanguin. Ce qui permet de protéger les organes vitaux jusqu’à ce que les substances puissent être soit métabolisées soit éliminées par les selles, l’urine, le sébum, ou les cheveux. Cette section de l’article ne cite aucune référence et je n’ai pas eu le temps de creuser, à prendre avec des baguettes, donc.

Bref, dans tous les cas, simplement dire, “il faut éviter les graisses” est un discours simpliste complètement erroné. On s’en doutait. Ceci dit, l’abus de graisses alimentaires pose un vrai problème de santé publique.

Un problème de santé publique

Selon l’Oganisation Mondiale de la Santé (OMS), je cite,

  • Les maladies cardio-vasculaires sont la première cause de mortalité dans le monde: il meurt chaque année plus de personnes en raison de maladies cardio-vasculaires que de toute autre cause.
  • On estime à 17,1 millions le nombre de décès imputables aux maladies cardio-vasculaires, soit 29% de la mortalité mondiale totale. Parmi ces décès, on estime que 7,2 millions sont dus à une cardiopathie coronarienne (ndlr, c’est à dire des angines de poitrine et des infarctus du myocarde, petit nom de la crise cardiaque) et 5,7 millions à un AVC (ndlr: c’est à dire un accident vasculaire cérébral ou encore une attaque cérébrale) (dernières statistiques 2004)

Sur les causes, l’OMS donne les indications suivantes:

Les infarctus et les accidents vasculaires cérébraux sont généralement des événements aigus et sont principalement dus au blocage d’une artère empêchant le sang de parvenir au cœur ou au cerveau. Leur cause la plus courante est la constitution d’un dépôt gras sur les parois internes des vaisseaux sanguins alimentant ces organes. Les accidents vasculaires cérébraux peuvent aussi résulter du saignement d’un vaisseau sanguin cérébral ou de caillots.

Quels sont les facteurs de risque?

Les principaux facteurs de risques des cardiopathies et des AVC, sont une mauvaise alimentation, un manque d’activité physique et le tabagisme. Ces facteurs de risque comportementaux sont responsables d’environ 80% des maladies coronariennes et cérébraux vasculaires.

Les effets d’une mauvaise alimentation ou de l’inactivité physique peuvent se manifester par de l’hypertension, une élévation du taux de glucose ou du taux de lipide, un excès de poids ou une obésité, ces effets étant appelés «facteurs de risque intermédiaires».

(…)

Et le problème ne va pas en s’améliorant, l’OMS estimait en 2005 que 65.7% de la population des Etats-Unis était en surpoids (c’est quand même 2/3 de la population!) et  30.6% obèse. Obèse ne veut pas juste dire “gros”. Au sens de l’OMS, depuis 1997,  c’est une maladie. Obésité signifie “accumulation anormale ou excessive de graisse corporelle qui peut nuire à la santé ”

Je prends un peu des raccourcis, toutes les maladies cardiovasculaires ne sont pas dues à l’obésité, loin s’en faut, et la surconsommation de graisses n’est pas seule incriminée dans l’obésité, ce sont des sujets qui mériteraient à eux seuls un petit dossier, mais je voulais juste donner un peu de contexte à mon propos. La problématique des graisses que nous avalons en permanence n’est pas à prendre à la légère. C’est un problème extrêmement sérieux qui touche beaucoup de monde et ne serait-ce qu’à ce titre, je pense qu’il vaut la peine qu’on s’y penche d’un peu plus près.

L’utilisation des graisses par l’homme

En fait, les pays riches se trouvent aujourd’hui dans un contexte tout à fait unique à l’échelle de l’évolution humaine. Pour la première fois dans notre histoire, nous n’avons pas à affronter de famines ni à devoir dépenser une énergie folle pour manger à peu près à notre faim. À moins d’être un désorganisé du frigo et des courses, la nourriture nous est accessible en grandes quantités 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Mais les comportements que l’évolution a favorisé pendant des millions d’années comme le goût pour les aliments sucrés et gras, autrefois rares et salutaires, n’ont pas disparu avec l’omniprésence des McDo et des supermarchés. Le réflexe de s’empiffrer pour sa survie est toujours bien présent.

La journaliste scientifique Marion Sabourdy – alias @fuzzyraptor a récemment publié un post sur ssaft, le blog de Pierre Kerner, intitulé “J’ai testé la vie au paléolithique“. Son article, très sympa, est bien sûr plutôt critique à l’égard du régime paléolithique tendance bobo très en vogue dans certains petits milieux, mais sa lecture nous rappelle tout de même que notre diète a bien changé avec la sédentarisation du néolithique, modèle précurseur de notre civilisation actuelle. Cro-Magnon et Cro-Magnonette se nourrissaient de fruits, de graines, de racines, de noix, du poisson qu’ils pêchaient, de la viande (par définition plutôt maigre) du gibier qu’ils chassaient. Pour les hydrates de carbones, pas de sucre raffiné à l’époque, ni même de céréales. On se contentait du fructose que contiennent les fruits et de temps en temps, si on avait de la chance, on s’offrait une petite lèche de miel. Idem pour les matières grasses. Pas de beurre, d’huile d’arachide ou de saindoux pour faire revenir les médaillons poêlés, on se contentait des apports gras du poisson, des graines et des noix. Et pour ce que l’on sait que nos amis du paléolithique, contrairement à de nombreuses idées reçues, ils se portaient plutôt bien, étaient grands, n’avaient pas de caries et vivaient plutôt vieux quand ils n’étaient pas freinés dans leurs projets de retraite par quelque tigre à dents-de-sabre de passage (source: An evolutionary perspective enhances understanding of human nutritional requirements, Eaton&Conner, The Journal of Nutrition, 1996)

Au néolithique, en revanche, dès qu’on a élevé du bétail et pressé des olives, tout a changé. On pourrait presque dire que la voie de l’avènement du big mac était toute tracée. Articles intéressants ici :

Illustration: la marche du progrès selon Fuzzyraptor (piqué sur SSAFT avec la bénédiction de Pierre)

Qu’est-ce que la graisse?

Intéressons-nous maintenant aux graisses à proprement parler. Au fond, c’est quoi la graisse? Si on en croit notre bon ami wiki:

La graisse est un corps gras se présentant à l’état solide à température ordinaire. Le terme s’oppose aux huiles qui se présentent sous forme liquide. On distingue les graisses des cires, de composition similaire mais qui possèdent un point de fusion supérieur à 45 °C.

L’article Wikipedia ne nous apprend pas grand chose de plus, pour une fois. Il est assez lamentable en fait. La graisse est un corps gras. Dans le genre tautologie, on ne fait pas mieux. Alors, j’ai ressorti et épousseté mon bon vieux “Petit Robert” pour y découvrir que la définition n’est pas beaucoup plus claire:

Graisse: corps gras, matière grasse. Graisses animales, végétales (alimentaires ou industrielles). Voir beurre, huile, lanoline, margarine, spermaceti, suif.  Les graisses sont insolubles dans l’eau, combustibles et saponifiables (ndpv: càd transformables en savon) (…)

Pas terrible non plus… En résumé, la graisse, c’est gras. Ça brûle. C’est transformable en savon et ça ne se mélange pas à l’eau. De plus, graisse, huile et cire ont le même type de propriétés mais un point de fusion différent (c’est à dire qu’à pression équivalente, elles passent de l’état solide à l’état liquide à une température différente).

Le Petit Robert nous indique encore que les graisses peuvent être d’origine animale, végétale ou minérale, c’est-dire, obtenues par distillation du pétrole.

C’est marrant, je ne m’étais jamais rendu compte à quel point tout cela est imprécis. Graisse “minérale” obtenue par distillation du pétrole (dont on sait que la plupart de ses composants sont d’origine organique), c’est non seulement flou, mais carrément contradictoire… La chimie est bien plus précise que le Petit Robert, heureusement. De ce point de vue, les graisses minérales sont des alcanes,  dans une gamme précise, entre C15 et C40 si vous voulez tout savoir).

Mais bon, tout le monde est d’accord sur un point. Les graisses minérales ne se mangent pas. Or nous parlons aujourd’hui de graisses alimentaires, on va donc recadrer un peu et s’en tenir aux graisses animales et végétales, qui sont un sous-groupe des lipides répondant au doux nom de triglycérides, on avait dit qu’on reviendrait.

Mais avant d’y revenir, on va faire un dernier petit détour par le cholestérol, ça nous permettra de bien avoir tous les paramètres en tête quand on parlera des différentes problématiques liées aux différents types de graisse.

Le cholestérol

notre ami Wiki nous dit:

Le cholestérol est un lipide de la famille des stérols qui joue un rôle central dans de nombreux processus biochimiques.

Le corps s’en sert notamment comme point de départ pour fabriquer les œstrogènes et la testostérone.

Ni les graisses le cholestérol ne peuvent se dissoudre dans l’eau, on l’a vu. Ni dans l’eau, ni dans le sang, ce qui est plutôt problématique pour les faire circuler. Alors le corps a trouvé sa petite stratégie pour faire face à ce problème de chimie fondamental: il empaquette le gras et le cholestérol dans des minuscules particules recouvertes de protéines (qui elles, passent partout), c’est ce qu’on appelle les lipoprotéines.

Il existe de nombreuses variétés de lipoprotéines mais les plus importantes sont les triglycérides (si, si, promis, on va vraiment finir par y revenir!), les lipoprotéines de basse-densité (ou low-density-lipoprotein en anglais, abrégé LDL) et les lipoprotéines de haute-densité (high-density-lipoprotein, abrégé HDL).

  • Les LDL ou lipoprotéines de basse-densité transportent le cholestérol du foie vers le reste du corps. Les cellules se fixent sur ces paricules et en extraient le cholestérol. Quand il y a trop de cholestérol LDL, ces particules forment des dépôts sur les parois, entres autres, des artères coronaires (les artères qui recouvrent la surface du cœur). Ces dépôts – des plaques d’athérome –  rendent les artères plus, de fait, plus étroites et limitent les flux sanguins. Et quand des morceaux de plaque se détachent, cela peut provoquer un infarctus. On connaît mieux les LDL sous le nom populaire de MAUVAIS CHOLESTÉROL.
  • Les HDL, de leur côté, ou lipoprotéines de haute densité (High-density lipoproteins) récupèrent le cholestérol, depuis le sang, depuis les LDL et depuis les parois des artères pour le ramener vers le foie, où le corps les stocke en attendant d’en avoir besoin. Les HDL, sont un peu les camions-poubelle de la circulation sanguine. Pas de surprise, le petit nom populaire des HDL, c’est le BON CHOLESTÉROL.
On va garder tout ça en tête et reprendre notre petite investigation des graisses en général. Nous en étions donc aux graisses organiques, végétales et animales, et je vais donc enfin parler des triglycérides!

Les triglycérides

Structure chimique d'un triglycéride (Wikipédia)Chimiquement parlant, les triglycérides sont des acides gras (soit des chaînes d’atomes de carbone et d’hydrogène chapeautés par un groupe  d’acide carboxylique maintenus ensemble par une structure, généralement un glycérol, soit du carbone, de l’hydrogène, et de l’oxygène). Pour les puristes, les triglycérides sont des triesters de glycérol. Mais trêve de gros mots… J’ai juste envie de retenir que les triglycérides sont sympa à regarder. Si on les dépliait, ils auraient une forme de E majuscule.

Saturé et insaturé

On va rester un peu au niveau moléculaire pour comprendre la différence entre saturé et insaturé. Ne zappez pas, ça devient franchement intéressant.

Tous les acides gras n’ont pas exactement le même rapport hydrogène/carbone. Lorsque chaque atome de carbone est lié à deux atomes d’hydrogène, on dit que l’arrangement est  “saturé“, parce que les atomes de carbone sont “saturés” d’hydrogène, ce qui veut dire qu’ils sont liés au maximum possible d’atomes d’hydrogène.

Dans d’autres acides gras, un atome de carbone peut n’être lié qu’à un seul atome d’hydrogène et avoir une double liaison avec atome de carbone du voisinage.  Cela résulte en un acide gras “insaturé“. Plus précisément, dans ce cas, en un acide gras “monoinsaturé“. Alors du coup, qu’est-ce qu’un acide gras “polyinsaturé“? Eh bien simplement un acide gras qui contient plus d’une double liaison carbone.

Mais pourquoi est-ce que c’est si important pour nous de savoir si un acide gras est saturé ou insaturé?

Les différences se situent essentiellement à deux niveaux:

  1. l’énergie qu’ils contiennent;
  2. le point de fusion (pour rappel, la température à laquelle ils passent de l’état solide à l’état liquide).

Dans la mesure où les graisses insaturées contiennent moins de liaisons carbone-hydrogènes que les graisses saturées, elles libéreront moins d’énergie dans le métabolisme. Pas que l’hydrogène en soi soit plus grasse… C’est juste une question de géométrie. C’est comme au tétris: les acides gras saturés forment une belle ligne droite. Du coup, ils s’empilent parfaitement et cela donne une graisse bien compacte, du genre qui se fige au frigo. Tandis que les acides gras insaturés partent dans tous les sens et ne s’empilent qu’en laissant du vide entre deux molécules.

Et les acides gras “trans”?

Imaginons que nos atomes de carbone forment une ligne horizontale, comme un collier de perles déroulé. Lorsqu’un atome d’hydrogène vient se lier à l’un des atomes de carbones, il peut se placer soit au-dessus, soit en-dessous de l’atome de carbone. Quand on laisse faire la nature, l’hydrogène se place de manière aléatoire, sans pattern précis. Parfois dessus, parfois dessous. Et c’est pour ça que les acides insaturés s’emboîtent mal, on vient de le voir. Mais la plupart des acides gras trans sont produits artificiellement et leur structure moléculaire est nettement moins chaotique. Les atomes d’hydrogène sont parfaitement alignés, les molécules s’emboîtent, le gras se fige aussi au frigo, et vos artères font la gueule.

L’effet de ces différents types d’acides gras sur la santé

En termes de santé, entre saturé, trans et insaturé, il n’y pas photo.

Examinons d’abord les graisses saturées:

Notre corps sait les fabriquer. Nous n’avons aucun besoin d’en manger. On l’a vu, les anciens homo sapiens n’en mangeaient pas et ne s’en portaient pas plus mal. Dans les pays occidentaux, la plupart des acides gras saturés proviennent de la viande, de la volaille (surtout la peau), des fruits de mer, et des produits laitiers (fromage, lait, crème, glace…) Contrairement à ce qu’on pourrait croire, on en trouve aussi dans certaines graisses végétales, qui sont tout aussi mauvaises pour la santé. J’ai nommé l’huile de coco, l’ignoble huile de palme et l’huile de palmiste. Toutes ces graisses et huiles ont en commun d’élever le taux de LDL (mauvais cholestérol). Il faut donc les éviter à chaque fois qu’on en a la possibilité.

J’ouvre une minuscule parenthèse sur l’huile de palme. C’est la minute militante du Professeur Von. L’huile de palme est l’huile végétale la plus consommée sur la planète. 25% du marché même si on ne la trouve pas en supermarché. Elle est massivement utilisée dans les produits industriels, dans la restauration, partout. Elle est indiquée comme “huile végétale” sur les emballages. Parce que c’est autorisé. Et parce que les huiles végétales ont encore une bonne presse. Et pourtant… Autant manger du saindoux à la petite cuillère, ce n’est pas pire pour les artères. Mais ce n’est pas tout! L’utilisation massive de l’huile de palme par les industriels est à l’origine d’un désastre écologique sans précédent! Plus de 90% des forêts des pays producteurs, soit (Malaisie, Indonésie, Bornéo et Sumatra ont disparu au profit des palmeraies. Les conséquences pour la biodiversité sont catastrophique et nos cousins les orang-outans, en voie d’extinction, n’ont qu’à crever, en silence pour qu’on puisse s’empoisonner en paix. Voilà, je ne gueule pas souvent, mais c’est pour la bonne cause. Podcast Science offre un t-shirt à quiconque arrive à vivre une semaine entière sans consommer un gramme d’huile de palme. (Documentation à l’appui bien sûr, on est scientifiques dans l’âme 😉 )

Les ravages de l'huile de palme sur la forêt tropicale

Bref… Les graisses saturées, sont à ranger dans la catégorie “pas bon”, même si un petit barbecue en été ou une petite fondue en hiver, ça ne se refuse pas 😉

Les acides gras trans:

Si les graisses saturées sont à classer dans la catégorie “pas bon”, les acides gras trans sont carrément à ranger dans la catégorie “très mauvais”, pour ne pas dire toxiques. Elles sont pires que les graisses saturées quant à leur potentiel d’augmenter le taux de LDL et de diminuer le taux de HDL. Pour chaque 2% de calories absorbées quotidiennement issues des graisses trans (soit une portion de frites moyennes du MacDo), le risque de problèmes cardio-vasculaires augmente de 23%. Selon une étude américaine de 2006, (version payante ici et gratuite là, sur un site chinois), éliminer les graisses trans du régime des Etats-Unis préviendrait d’un coup entre 6 et 19 pourcent des infarctus (et morts associées), soit plus de 200’000 cas en moins chaque année. (13)

Les acides gras insaturés

Les graisses insaturées en revanche, sont à ranger dans la catégorie “bon”. Voire très bon. En 2003, une équipe de chercheurs néerlandais a publié une méta-analyse dans le American Journal of Clinical Nutrition. En se basant sur 60 études contrôlées différentes, il ont pu affirmer que remplacer les hydrates de carbone par des graisses mono- et poly-insaturées réduit de manière spectaculaire la présence de LDL dans le sang (LDL ou mauvais cholestérol). Ceci dit, quand on regarde un peu dans le détail, on s’aperçoit qu’il y a plusieurs catégories de graisses insaturées et qu’elles ne sont pas toutes au top.

Et les oméga 3 et oméga 6 dans tout ça?

Les acides gras N-3 et N-6 (appelés Oméga 3 et 6 dans la culture populaire uniquement) sont des acides gras polyinsaturés essentiels, c’est à dire qu’ils sont vitaux pour le métabolisme mais ne peuvent pas être synthétisés par le corps humain. Il est essentiel de s’en procurer via l’alimentation.

Les Oméga-3 ont une double liaison carbone=carbone au niveau du 3e atome de carbone dans la chaîne. Et les Oméga-6 au niveau du… 6e bien sûr!

Pour info, il existe également des Oméga-9, on en trouve dans des graisses d’origine animale et végétale, mais ceux-là ne sont pas essentiels car ils peuvent être synthétisés par l’organisme à partir d’acides gras insaturés.

Oméga 3 vs Oméga 6, une question de ratio

Les Oméga 3 sont super à la mode. Il ne se passe jamais plus de quelques semaines avant qu’un nouvel article ne soit publié, vantant leurs qualités (la semaine dernière, c’était l’effet bénéfique des oméga-3 de type DHA dans la réduction des effets des accidents vasculaires cérébraux). On les étudie massivement depuis les années 1970 et on ne cesse de leur découvrir de nouvelles vertus. Une chose est sûre, on n’en consomme en moyenne pas suffisamment. L’Agence Française de Sécurité Sanitaire des Aliments (l’AFSA), dans son rapport disponible en ligne, indique qu’on devrait en consommer 2 grammes par jour en moyenne et qu’on en est loin (les pêcheurs japonais et crétois en consomme 3 grammes)

Dans le même temps, les Oméga 6, consommés en excès sont reconnus comme cause d’infarctus, d’accidents vasculaires cérébraux, de troubles du rythme cardiaque, d’arthrite, d’ostéoporose, d’inflammations, de troubles de l’humeur, d’obésité et de cancer (après cette tirade, un petit lien s’impose sur l’étude anglo-américaine publiée en 2006 dans l’American Journal of Clinical Nutrition et qui affirme tout cela)

Ceci dit, de nombreuses études s’accordent sur le fait le problème, ce n’est pas les Oméga-6 mais le ratio entre les Oméga 6 et 3 qui est en cause dans notre alimentation: dans nos régimes occidentaux modernes, ce ratio est de 10-1, voire de 30-1 dans les cas extrêmes, alors qu’il devrait se situer dans les 4:1 (accès à l’abstract d’une étude de référence sur la question. Malheureusement l’article complet est payant, je ne l’ai pas trouvé en version gratuite).

En synthèse

Les diététicien-ne-s nous ont abreuvés par médias interposés de discours hyper-simplistes sur la question. En résumé, “les graisses animales, c’est pas bon, il faut leur préférer les huiles végétales”. Le discours a montré ses limites, tout le monde sait que les Oméga 3 du saumon sont plutôt bénéfique et presque tout le monde sait que les margarines hydrogénées (acides gras trans) et l’huile de palme sont extrêmement néfastes pour la santé. Pour ma part, je pense que la base “animal vs végétal” est un bon point de départ, mais qu’il faut bien tenir compte des exceptions.
En résumé,

  • les graisses saturées sont mauvaises pour la santé car elles augmentent le taux de mauvais cholestérol. Ce sont essentiellement les graisses animales (gras de canard, la peau de poulet, le saindoux, la graisse de rognons, les viandes grasses), la graisse de coco, l’huile de palme et de palmiste. Après, il faut nuancer. Le lait par exemple… Une enquête de l’émission suisse de défense des consommateurs, ABE, révélait l’année dernière que le lait bio contient 2 fois plus d’oméga-3 que le lait ordinaire de supermarché. Simplement parce que les vaches broutent, entre autres, du lin, et pas juste le trèfle ou le foin plus rentable. Idem pour les oeufs, la composition de leurs graisses va dépendre de la qualité du grain qu’on aura donné à dame poule;
  • l’huile de palme (indication: “graisse végétale” sur les emballages) est à proscrire à tout prix;
  • les graisses trans, qu’on trouve de moins en moins en Europe: les règlementations deviennent plus sérieuses, sont à bannir totalement aussi (margarines hydrogénées par exemple);
  • les graisses insaturées sont globalement meilleures pour la santé.
    • mono-insaturées: on les trouve en quantités variables dans l’huile de colza, d’arachide, d’olive. Dans les avocats. Dans les amandes, noisettes, noix de pécan et dans les graines (comme les graines de courge ou de sésame);
    • poly-insaturées: on les trouve en quantités élevées dans le tournesol, le maïs, le soja, les graines de lin, les noix, les poissons gras;
    • parmi les poly-insaturées, les meilleures de toutes, à privilégier autant que possible: on les trouve dans les poissons gras (saumon (surtout sauvage), le flétan, le hareng, le maquereau, les anchois et les sardines), l’huile de chanvre, l’huile de lin, les graines de lin, les graines de chia (une sorte de sauge), les noix, l’huile de colza, le soja et les légumes verts (chou, mâche, laitue, même si c’est en très petites quantités).

Maintenant, on n’a pas toujours le choix. Et finalement, tout est affaire de quantités…
Je n’ai pas détaillé les différents types d’oméga-3 ni les différents types de margarine, ni même les différents acides gras à proprement parler, il y plus de 30 sortes d’acides gras saturés, par exemple. Il y en aurait encore pour des heures et des heures tant le sujet est vaste et passionnant.
On reprendra peut-être un élément ou l’autre dans un prochain podcast, qui sait. En attendant, je vous conseille la lecture d’un dossier génial que j’ai trouvé sur le site de l’école de santé publique de l’Université Harvard dont je me suis largement inspiré pour ce petit dossier. Ou encore, l’histoire des graisses trans illustrée, tout simple et passionnant, par le “American Heart Association“. Ou encore [edit 2015] le guide Katom : https://www.katom.com/learning-center/myplate-resource-guide.html [/edit]
Stay fit!

Interview : André Kuhn – Les sciences criminelles (retranscription)


RETRANSCRIPTION DE L’INTERVIEW D’ANDRE KUHN DANS L’ÉPISODE 45, ENREGISTRÉ ET DIFFUSÉ SUR PODCASTSCIENCE.FM LE 13 JUILLET 2011.

UN IMMENSE MERCI À NOTRE AUDITEUR DRACULITO POUR CETTE RETRANSCRIPTION !

Alan : André Kuhn, vous êtes Professeur de criminologie et de droit pénal aux Universités de Lausanne et de Neuchâtel (en Suisse). Vous avez une double formation de juriste et de criminologue et vous avez exercé de nombreux métiers : juge d’instruction, directeur scientifique d’un institut de sondages, collaborateur scientifique à l’Office fédéral de la justice, directeur du Centre de formation continue de l’Université de Lausanne. C’est déjà très impressionnant, mais je ne peux pas arrêter là mon énumération : vous avez également été expert scientifique auprès du Conseil de l’Europe (notamment pour élaborer une recommandation visant à diminuer la population carcérale) et expert auprès de l’Institute for Crime Prevention and Control (institut affilié à l’ONU).

Aujourd’hui, vous êtes entre autres :

  • Expert scientifique auprès de la délégation dirigeant l’Observatoire de la sécurité de la Ville de Lausanne ;
  • Membre du groupe d’experts sur la statistique criminelle de l’Office fédéral de la statistique ;
  • Membre de la commission fédérale des projets pilotes auprès de la section “Exécution des peines et mesures” de l’Office fédéral de la justice ;
  • Membre de la Commission de dangerosité du canton de Neuchâtel…

Et ce soir particulièrement, vous avez en plus trouvé le temps de répondre à l’invitation de Podcast Science, vous ne pouvez pas savoir à quel point ça nous fait plaisir. Merci beaucoup !

Dans un de vos livres, qui s’appelle « Sommes-nous tous des criminels ? », réédité en 2010 aux éditions de l’Hèbe, dans la collection « La Question » (http://www.lhebe.ch/description.php?&id=74), vous proposez un aperçu de votre discipline, la criminologie, au travers de 21 questions, telles que : « Existe-t-il des sociétés sans crime ? », « Quel est le profil type du criminel ? », « La télévision est-elle criminogène ? » et vous démontez un certain nombre d’idées reçues.

Avant de regarder tout cela de plus près, nous allons poser le décor avec une première question de Xavier.

Xavier : Oui, il faudrait déjà savoir de quoi on parle. Qu’est ce que la criminologie et quelle est la différence avec la criminalistique, qui est une autre discipline qui étudie le crime ?

André Kuhn : Effectivement, ce sont deux sciences du crime, mais qui ont un point de départ très différent. La criminologie est une explication souvent sociologique, mais pas uniquement, elle peut aussi avoir un caractère psychologique, mais c’est essentiellement une explication sociologique du « phénomène criminel ». Alors que la criminalistique est une science exacte, mise au profit des autorités pénales dans le but de découvrir un criminel qui aurait commis une infraction.

Alan : Pour résumer, peut-on dire que la discipline « criminologie » est une branche de la sociologie, mais au carrefour avec le droit, l’anthropologie, la statistique et un peu de psychologie ?

André Kuhn : Oui tout à fait, c’est exactement ça. On essaye d’expliquer le phénomène criminel dans son ensemble. Celui-ci est, entre autres, défini par le Code Pénal donc c’est un peu de droit. Il est évidemment lié à la culture, donc c’est aussi pas mal  d’anthropologie et de la sociologie. Et il est également lié à la personnalité de certains individus donc il y a de la psychologie. Et on fait beaucoup de statistiques puisqu’il s’agit de faire des études, qualitatives et aussi quantitatives, pour essayer de voir comment évolue la criminalité, par exemple dans un certain Etat.

Xavier : Il y a une chose qu’il me paraît important de relever, c’est qu’il s’agit bel et bien d’une science. Donc on s’appuie sur des faits, on utilise une démarche et une rigueur scientifique. C’est bien exact ?

André Kuhn : Oui puisque la sociologie elle-même est une science et que la criminologie est une partie de cette science sociologique. Bien sûr qu’il y a une certaine rigueur : il y a des hypothèses de départ, il y a une recherche empirique qui se fait sur la base des hypothèses, qu’on va essayer d’infirmer ou de confirmer en fonction des résultats que l’on obtient sur le terrain.

Xavier : Pendant que nous préparions l’interview, nous avons trouvé sur internet le résumé d’un ouvrage canadien qui interroge et critique le métier de criminologue au Canada. Un métier qui est dit trop proche des milieux du pouvoir. Alors qu’en est-il en Europe, en Suisse en particulier ? Pouvez-vous personnellement travailler librement dans vos recherches, pouvez-vous être complètement impartial dans vos recommandations ? Ou bien subissez-vous des pressions des politiques, des médias ou même de l’économie ? La distance est-elle toujours possible ?

André Kuhn : Généralement, quand on travaille dans une université, on est très indépendant. On a ce qu’on appelle une liberté académique, donc on choisit les thèmes de recherche dans lesquels on désire s’investir. Évidemment, lorsqu’on parle de la criminologie au service de l’Etat, j’imagine qu’on parle plus de la police scientifique ou de la criminalistique, qui est effectivement au service des autorités de poursuite et de la poursuite pénale. Il y a aussi une partie de la criminologie qui peut être considérée comme étant au service de l’Etat puisqu’aujourd’hui, bon nombre de recherches en criminologie se font dans le domaine de l’insécurité ou de la lutte contre la criminalité. Et évidemment, là où l’Etat est intéressé, il finance des recherches. Et si on participe à ses recherches, on participe à des recherches plutôt financées par l’Etat et donc étatiques. Donc effectivement, on peut considérer, selon ce qu’on fait, que l’on pourrait être un petit peu sous pression des autorités.
Vous avez mentionné tout à l’heure que j’étais membre de l’Observatoire de la sécurité de la Ville de Lausanne. Il va de soi que dans ce cadre là, je travaille entre autre avec des élus lausannois qui ont des idées politiques et qui cherchent à en savoir un peu plus dans le domaine de la sécurité. Évidemment, on va peut-être financer une étude plutôt qu’une autre en fonction de ce qu’on aimerait savoir. Et ce qu’on aimerait savoir dépendra peut-être de son idéologie politique. Il n’en reste pas moins que je me sentirais tout à fait libre de ne pas participer à une recherche si cette recherche pourrait me paraître trop dirigée. Alors je me sens totalement libre.

Xavier : Excellent, ça me rassure passablement. Après ces petites mises en place, on va rentrer dans des questions que vous relevez dans votre livre. Vous dites que « le crime, en tant que tel, n’existe pas ». Qu’entendez-vous par là exactement ?

André Kuhn : J’entends par là que le crime est en fait une définition sociale. Le crime est défini par l’homme lorsqu’il rédige par exemple le Code Pénal : on fait une liste de comportements que l’on ne désire pas avoir dans notre société. Et cette liste de comportements change à travers le temps et à travers l’espace. Les comportements incriminés n’ont pas été les mêmes il y a 300 ans qu’aujourd’hui; les crimes évoluent : l’homosexualité était méchamment réprimée il y a quelques centaines d’années, aujourd’hui elle est tout à fait acceptée. Idem pour l’avortement, l’objection de conscience, etc. Il y a des actes qui aujourd’hui sont réprimés et qui ne l’ont pas toujours été ; il y a des actes qui aujourd’hui sont réprimés et qui ne le seront peut-être plus dans quelques dizaines ou centaines d’années ; et il y a aussi des actes qui sont réprimés ici mais pas ailleurs. Quand je dis « ici », peu importe où on se trouve, il y a des différences à travers l’espace : la loi pénale allemande n’est pas égale à la loi pénale française, à la loi pénale canadienne ou à la loi pénale suisse.
Ça montre bien que toutes ces définitions de la criminalité sont des définitions qui sont socialement produites et qui ne sont pas universelles ou objectives : la criminalité n’existe pas en tant que telle puisqu’elle est construite par l’être humain.

Alan : J’aimerais bien qu’on aborde la question des métriques. Tout comme les concepts de distance et de poids ne sont pas mesurables tant que l’on ne les opérationnalise pas au moyen d’unités de mesure comme le mètre ou le kilogramme par exemple, vous dites que la criminalité n’est pas en soi une notion mesurable. Je me demandais si les criminologues ont pu définir des indicateurs. Ces indicateurs sont-ils fiables? Certaines choses ne sont-elles carrément pas mesurables ?

André Kuhn : Dans le domaine de la criminalité, on n’a pas, comme pour la distance ou le poids, un indicateur qui a été prédéfini et grâce auquel on va pouvoir mesurer des choses de manière simple. On est obligé de faire avec un certain nombre de données que nous fournissent, souvent, des statistiques.
On va travailler principalement avec 3 types de statistiques, que sont

  • les statistiques pénitentiaires, c’est à dire les prisonniers,
  • les statistiques de condamnation
  • et les statistiques policières.

Et en fait, on se rend compte lorsqu’on travaille avec ces statistiques, qui sont finalement des indicateurs de la criminalité, qu’ils ne sont pas forcément excellents. En tout cas, je pense aux deux premiers, statistiques pénitentiaires et statistiques de condamnation.
On les utilise souvent pour dire que la criminalité diminue ou qu’elle est stable. Et finalement, si on y réfléchit un tout petit peu, on se rend compte que ces statistiques ne mesurent absolument pas la criminalité : elles mesurent le nombre de criminels. C’est un petit peu comme si, dans un verger, je mesurais le nombre de pommiers pour savoir combien il y a de pommes. C’est juste impossible, le nombre de pommiers est impropre à mesurer le nombre de pommes. Et bien, les statistiques de condamnés et les statistiques de prisonniers sont impropres à mesurer la criminalité puisqu’un condamné ou un prisonnier peuvent avoir commis plusieurs infractions.
Ensuite, nous avons la statistique de police qui elle compte des cas, des crimes. Néanmoins, ces statistiques de police dépendent un tout petit peu de ce que fera la police. Si on est face à une police proactive – c’est à dire qui va aller chercher la criminalité sur le terrain – et bien il suffit que le commandant de la police dise à ses hommes « aujourd’hui, on va essayer de trouver un maximum de fumeurs de joints » pour que la statistique des consommateurs de stupéfiants augmente ce jour-là. Puis le lendemain, il décidera peut-être de s’attaquer aux voitures mal garées et la statistique des consommateurs de stupéfiants va tout simplement chuter au profit d’une autre statistique qui sera celle des parcages illicites, qui va elle augmenter. Donc on voit que cette statistique est un petit peu tributaire du travail de la police.
Donc les criminologues ont essayé de créer leurs propres indicateurs par l’intermédiaire de sondages. Alors on a inventé le sondage dit de « délinquance auto-révélée », dans lequel on demande aux gens de nous dire si ils ont déjà commis un certain nombre d’infractions. On s’est rendu compte en utilisant ce sondage, que ça marche avec les jeunes et que ça marche relativement mal avec les adultes qui sont plus méfiants. Ils ont des craintes d’avouer des infractions car ils ne savent pas forcément à qui ils sont en train de les avouer et ils préfèrent ne pas prendre de risques.
Puis on a inventé un deuxième type de sondage, le sondage « de victimisation », dans lequel on demande aux gens si ils ont été victimes d’une infraction, et en on partira de l’idée que pour une victime, il doit y avoir un crime commis. On fait un lien qui n’est pas forcément exact mais qui est quand même relativement correct. Il n’en reste pas moins que ces sondages-là ne nous permettront de mesurer correctement que les infractions dans lesquelles il y a des victimes, et absolument pas les infractions dans lesquelles il n’y a pas de victimes, telles que les infractions à la loi sur la circulation routière, à la loi sur les stupéfiants, le blanchiment d’argent. Tout cela n’a pas de victime directe et on ne peut pas demander à quelqu’un « avez-vous été victime de blanchiment d’argent ? ». Personne n’est victime directe d’un blanchiment d’argent.
On a des limitations pour chacun de nos indicateurs, donc il est relativement difficile de mesurer la criminalité et donc il sera aussi relativement difficile d’affirmer que la criminalité augmente, diminue, reste stable puisque cela dépendra de l’indicateur que l’on aura utilisé pour l’affirmer.

Alan : D’accord. Mais quand même, la criminalité augmente, non ? J’en ai une preuve. Je me suis rendu la semaine dernière sur le site de l’Office fédéral de la statistique, comme aurait pu le faire n’importe quel journaliste : c’est une base de données ouverte, avec des données brutes. Je me suis amusé avec le moteur de recherche de la base de données qui s’appelle « Criminalité et peines ». Résultat : j’ai constaté une augmentation des délits de 50% entre 2009 et 2010.
Alors si je vous dis tout, en fait c’était une augmentation de 50% sur un type de délit particulier, c’était la soustraction d’objets mis sous la main de l’autorité : il y a eu 12 cas en 2009 et 18 cas en 2010. Effectivement, c’est totalement marginal et anecdotique.
Mais il y a quand même un danger à avoir accès à ces données brutes, sans explication, et à pouvoir finalement dire n’importe quoi, non ?

André Kuhn : Alors est-ce qu’il y a un danger à pouvoir accéder à de l’information ? Moi je dirais non : heureusement qu’on peut accéder à de l’information. Le danger, c’est l’interprétation faite par des gens qui désirent manipuler une certaine opinion, ou par des gens qui n’ont aucune idée de la bonne manière dont il faut utiliser des données chiffrées.
Alors il va de soi que dans votre exemple, on a passé de 12 cas à 18 cas, une telle augmentation ne sera pas statistiquement significative. Passer de 12 000 à 18 000 cas, là on sera entré dans du statistiquement significatif, évidemment.
Mais là aussi, il existe une erreur lorsque l’on essaye de faire ce genre de comparaison, lorsque l’on  travaille sur une année. Il est clair qu’entre 2009 et 2010, il y a un certain nombre d’infractions qui auront augmenté un petit peu, d’autres qui auront baissé un tout petit peu. Finalement, ce qui serait intéressant, c’est de savoir sur les 10 dernières années, voire sur les 100 dernières années, ce qui s’est passé. Et lorsqu’on fait ce genre de travail-là, on observe que la criminalité n’augmente pas autant que ce que les gens pourraient imaginer.
La criminalité est quelque chose d’oscillant : ça augmente une année, ça rebaisse l’année suivante et puis ça oscille autour d’une sorte de ligne qui est relativement stable. Évidemment, on peut trouver une augmentation ; si vous aviez pris la différence entre 2008 et 2009, vous auriez peut-être vu une diminution. Mais tout ça, pris sur le long terme, est plutôt relativement stable. Voire même, pour les crimes les plus graves, à la baisse. La criminalité n’est pas à la hausse, la criminalité est à la baisse.
Pour ce qui est des meurtres par exemple, on peut aller trouver loin en arrière dans le temps, puisque c’est une des infractions qu’on relevait déjà il y a longtemps, plusieurs siècles en arrière,  on observe que du temps des bandits de grand chemin, on prenait quand même un peu plus de risques que ceux que l’on prend aujourd’hui. On observe surtout que la société actuelle est probablement l’une des sociétés les plus sûres qui a existé dans l’histoire en tout cas en Europe.

Xavier : Mais alors, quel est l’intérêt d’agiter sans cesse le spectre d’une hausse de la criminalité que l’on voit souvent dans les médias ? « La criminalité augmente ». Si on les écoute, on a l’impression que ça augmente tout le temps.

André Kuhn : C’est une superbe thématique politique qui permet de faire croire qu’il y a réellement un problème ou bien d’exacerber un problème – qui existe. Chaque infraction est une infraction de trop, chaque personne qui est victime est une victime de trop. Il n’en reste pas moins qu’il n’y en n’a pas tant que ça. Et mettre ces infractions en avant permet de jouer sur le sentiment d’insécurité des gens : c’est vrai, l’idée est quand même très électoraliste.

Alan : Dans le livre qu’on a cité en préambule, « Sommes-nous tous des criminels ? », vous posez une équation qui m’interpelle. Vous dites « davantage de policiers = davantage de criminalité ». Il y a sans doute un peu trop d’inconnues et de dimensions dans cette équation pour les néophytes que nous sommes. Est-ce-que vous pouvez nous aider à la résoudre ?

André Kuhn : Je vous parlais tout à l’heure de la police proactive : la police ne reste pas dans son bureau à attendre qu’on l’appelle pour ensuite venir sur les lieux d’une infraction qui aurait été dénoncée. La police va rechercher des infractions. Des infractions, il y en a beaucoup plus que celles que la police peut trouver. Il suffit de traverser à coté du passage piéton et vous commettez une infraction. Nous commettons tous des infractions chaque jour. Donc plus on mettra de policiers dans la rue, plus ceux-ci trouveront des infractions. Et d’ailleurs, plus on mettra de policiers dans la rue, plus ils devront en trouver pour justifier leur existence.
Donc ils vont les trouver, mais on va tout simplement descendre de niveau. On ne trouvera pas plus de meurtres : le nombre de meurtres est limité au nombre de cadavres et ceux-là on les connaît tous. Ce qu’on va chercher, ce sont des infractions supplémentaires. Alors on va trouver quelques fumeurs de joints de plus, on va trouver quelques personnes de plus qui commettent des infractions à la loi sur la circulation routière et puis on finira peut-être un jour par sanctionner des gens qui traversent à côté d’un passage clouté. Ce qui est une infraction d’ailleurs, donc il est logique de considérer qu’on pourrait se faire sanctionner pour avoir traversé la route en dehors des endroits où on a le droit de le faire.

Xavier : On parle beaucoup du profil type du criminel, vous en parlez aussi un petit peu dans votre livre. Dans l’immense majorité des cas, c’est un homme jeune, de milieu socio-économique défavorisé, âgé entre 15 et 25 ans, qui n’aurait pas encore trouvé ses marques dans la société. Rarement des femmes, même sur la route !
Contrairement à ce qu’on nous fait croire, à critère identique (âge, sexe, milieu social), il n’y a pas de sur-représentation étrangère parmi les criminels. Nous n’allons malheureusement pas pouvoir développer cela dans les détails, mais il y a matière à réflexion. Un mot peut-être sur la faible criminalité des femmes ? Y a-t-il des exceptions, des situations où la courbe s’inverse ?

André Kuhn : A ma connaissance, et pour ce qui est de la Suisse, parce que je ne connais pas les statistiques de l’ensemble des états européens sur le sujet, il n’y a qu’une seule infraction pour laquelle les femmes sont sur-représentées par rapport aux hommes : c’est l’enlèvement d’enfants. Mais l’enlèvement d’enfant, en Suisse, veut dire « l’enlèvement de ses propres enfants », lorsque l’autorité parentale a été confié à l’ex-mari. En Suisse, on vit encore dans une société où l’autorité parentale est généralement confiée à la mère lorsqu’il y a divorce, et lorsqu’elle est confiée au père, il arrive parfois que la mère le supporte relativement mal et en arrive à soustraire les enfants à l’autorité parentale de son ex-conjoint. Et c’est une infraction qui est plus souvent commise par les femmes que par les hommes.
Pour toutes les autres infractions, y compris la circulation routière, et même en contrôlant par le nombre de kilomètres parcourus, les femmes conduisent mieux que les hommes sur la route et elles commettent moins de crimes que les hommes de manière générale et elles en commettent de moins graves lorsqu’elles en commettent. Donc on voit qu’il y a effectivement une différence importante entre les hommes et les femmes.

Alan : On n’a pas eu le temps d’entrer dans le détail du profil type du criminel mais on sait que ça correspond à certains critères comme Xavier l’a évoqué. En général, plutôt un homme jeune, de milieu socio-économique défavorisé et âgé de 15 à 25 ans. Or, les politiques sécuritaires ont tendance à stigmatiser telle ou telle catégorie de personnes, souvent les étrangers ou les chômeurs. Finalement, tout cela est parfaitement inutile. J’ai bien compris ?

André Kuhn : Çà dépend de ce que l’on cherche comme utilité. Plus qu’inutile, il aurait mieux valu dire que c’est erroné. C’est erroné parce que ça me semble un tout petit peu une solution de facilité : « la criminalité, c’est les autres ! » ou « elle se trouve chez les autres ! ». Les autres, c’est qui ? C’est les jeunes, c’est les étrangers, c’est les chômeurs. Donc voilà ce qu’on va retenir du profil du criminel.
Mais j’aimerais quand même revenir sur cette idée d’étranger dans la criminalité. Je prends tout d’abord un exemple un petit peu idiot, pour essayer d’expliquer ensuite l’étranger. Nous savons aujourd’hui, très clairement, que les adultes de plus de 175 cm commettent beaucoup plus d’infractions que les adultes de moins de 175 cm. C’est très clair. A partir de là, on peut se dire qu’on va faire une politique criminelle qui consisterait à couper les jambes des gens les plus grands. Mais si on y réfléchit un tout petit peu plus, on observe que les gens de plus de 175 cm sont majoritairement des hommes. Et les gens de moins de 175 cm, majoritairement des femmes. Et donc, c’est la différence homme/femme qui est significative ; ce n’est évidemment pas la taille qui va jouer un rôle dans l’explication de la criminalité.
Pour les étrangers, c’est exactement la même chose. La variable « étranger », comme la variable « taille » dans la relation précédente, est complètement contenue dans les variables « sexe », « âge », « niveau socio-économique » et « niveau de formation ». Et lorsqu’on explique la criminalité par ces 4 variables, et bien la couleur du passeport n’explique plus rien du tout. Si on comparait des populations comparables, c’est à dire des jeunes hommes étrangers à des jeunes hommes suisses, on observerait exactement le même niveau de criminalité. Et pourquoi est-ce-qu’on trouve une sur-représentation des étrangers ? C’est tout simplement parce que la population migrante (dans tous les sens : vers nos pays ou de nos pays) est principalement constituée de jeunes hommes, et c’est justement la catégorie des gens les plus criminogènes et c’est donc ceux-là qui vont commettre des infractions à l’étranger.

Alan : Donc on est dans une situation typique d’un biais statistique en fait. On regarde les chiffres de travers, on leur fait dire ce qu’on a envie de dire avant de lancer les propositions de solutions.

André Kuhn : Voilà, c’est ça mais ce n’est pas un biais statistique, parce que la statistique montre des choses. Le problème est un problème d’interprétation : c’est un biais d’interprétation de la statistique.
La statistique nous montre clairement que « les hommes plus que les femmes », « les jeunes plus que les vieux », « les pauvres plus que les riches »… Tout ça est assez clair. Tout ça a des explications aussi, il y a des explications à ces phénomènes. Mais la couleur du passeport n’explique absolument rien de la criminalité lorsqu’on considère les autres variables d’abord :sexe, âge, niveau de formation et niveau socio-économique.

Xavier : En fait, on est typiquement dans le cas d’un indicateur qui n’était pas adéquat.

André Kuhn : Exactement. Comme lorsqu’on prend la taille pour mesurer la criminalité et qu’on a la taille des 175 cm qui serait une sorte de limite au delà de laquelle il ne faudrait pas monter sinon on deviendrait criminel.

Xavier : Ok, c’est extrêmement intéressant.

Alan : On aime bien déconstruire les mythes dans Podcast Sciences. Vous venez d’en déconstruire un tenace.

André Kuhn : Je suis bien content.

Xavier : L’approche sociologique du phénomène criminel, telle que vous la faites, ne laisse-t-elle pas de nombreux cas de côté ? N’y a-t-il pas des criminels nés ? Et qu’en est-il des aspects de la psychiatrie de la criminalité ?

André Kuhn : Quand on parle du criminel né, on entre dans de très vielles conceptions de la criminalité; on remonte à l’origine de la criminologie, puisque c’est de là que c’est parti : caractériser ces gens qui commettaient des infractions. On a fait des études génétiques, on a fait des études sur le faciès des gens : les oreilles décollées, le nez un peu plus ouvert, les lèvres d’une certaine sorte. On parle de la bosse des maths mais il y a aussi la bosse du crime qu’on peut détecter sur une tête, etc. Ça fait partie de l’histoire de la criminologie, et cette histoire n’est jamais morte. On continue aujourd’hui à envisager qu’il pourrait éventuellement exister une sorte de gène criminel. Certains vont même jusqu’à envisager le gène de la victime, « la victime née ». Tout ça existe dans la science, et finalement, depuis le temps que l’on cherche, on n’a jamais rien trouvé de très clair. On s’est mis d’accord sur l’idée d’un éventuel terrain favorable : on nous dit que certaines personnes ont un « terrain favorable » au développement de certaines pathologies, pathologies qui pourraient éventuellement être criminelles.
Et à partir de ce moment là, on pourrait partir de l’idée qu’il pourrait y avoir des pathologies, mais en bout de course, ce terrain favorable ne va pas s’exprimer chez chacun. Il y a des gens qui auront le terrain favorable mais qui ne deviendront pas, ni malade, ni criminel, et il y en a d’autres qui ont le terrain favorable et qui deviendront éventuellement malade ou criminel. Ce qui expliquera le passage du terrain favorable au crime lui-même restera une variable à caractère sociologique. C’est la sociologie qui permettra d’expliquer pourquoi certains qui avaient le terrain favorable ne l’ont pas développé alors que d’autres qui l’avaient l’ont développé.
Tout ça me fait penser au vieux débat entre les rousseauistes qui partent de l’idée que l’homme naît bon et que la société le pervertit, et les gens qui pensent plutôt comme des psychiatres et qui disent que l’homme naît plutôt mauvais, avec plein de pulsions et qu’ensuite la société sert à canaliser les pulsions. Alors, que la société serve à canaliser les pulsions ou qu’elle serve à pervertir un individu, ça reste la société qui fait quelque chose, et cette étude-là est une étude à caractère sociologique. C’est la raison pour laquelle la sociologie a une place aussi importante dans la criminologie.

Alan : Ok, alors on va laisser de côté la question des prédispositions génétiques au crime, et on va regarder les conditions environnementales qui permettent le crime. Vous citez une étude hollandaise qui a trouvé que le risque de vol de vélo est deux fois plus élevé lorsqu’il est situé devant un mur couvert de tags, plutôt que devant un mur propre. Qu’est ce que ça nous apprend, que le crime entraîne le crime ?

André Kuhn : Oui, on peut le dire comme ça. On peut le dire aussi autrement, en affirmant que c’est l’occasion qui fait le larron. On a des murs tagués qui vont laisser penser aux passants que les vélos qui sont devant ce mur ne sont probablement pas très surveillés et donc qu’il pourrait éventuellement en prendre un. Alors que le même mur propre, le même vélo sera considéré comme intouchable parce que garé devant un endroit qui est probablement sous surveillance parce qu’il est propre. Tout ça découle d’une théorie qui est celle des « broken windows », des « carreaux cassés », théorie vérifiée par des observations révélant que nous avons tous tendance à endommager d’avantage ce qui l’est déjà, alors que quelque chose qui est tout propre, on ne l’endommagera plus.
Quand vous avez eu des invités à la maison et que vous avez laissé votre tas de vaisselle dans l’évier, et bien le matin en vous levant, votre tasse à café, vous allez simplement la poser sur le tas de vaisselle et vous allez détériorer encore un petit peu plus votre cuisine. Alors que si vous aviez fait la vaisselle le soir après le départ de vos invités, vous auriez lavé et rangé votre tasse à café immédiatement. Ce sont des logiques psychologiques qui font que l’état des choses va inciter des gens à commettre ou à ne pas commettre une infraction.
Il suffit aussi de vous poser la question de savoir où vous allez faire uriner votre chien : est-ce-que vous allez le faire uriner contre le mur du voisin de gauche qui est tout propre, tout blanc, parce qu’il vient de le repeindre, ou le mur du voisin de droite qui est détérioré et sur lequel il y a un certain nombre de tags ? Logiquement, vous allez faire uriner votre chien là où la chose est déjà détériorée. Et cette logique-là, le criminel l’a aussi. On l’a tous, et le criminel l’a aussi. Le criminel potentiel, que nous sommes d’ailleurs, l’a aussi. C’est clair que pour bon nombre d’infractions, on peut affirmer que c’est l’occasion qui va créer le larron.
Et cela ouvre d’ailleurs une perspective de prévention très intéressante, qu’on appelle la prévention situationnelle, qui tente de travailler sur les occasions de commettre des infractions. Parce que si on diminue les occasions de commettre des infraction, il se pourrait qu’on diminue les larrons.

Xavier : C’est intéressant ça. Ça veut dire qu’on peut diminuer un certain nombre de crimes juste en faisant des aménagements. Mais est-ce-qu’il n’y a pas d’autres moyens d’éviter que des crimes ne soient commis ? Par exemple, est-ce-que certaines peines peuvent avoir des valeurs d’exemple, qui permettraient de les éviter ? On sait par exemple que toutes les études montrent que la peine de mort aux États-Unis n’a aucun effet dissuasif. Faut-il comprendre qu’aucune peine n’a jamais d’effet dissuasif ? Avez-vous une théorie là-dessus ?

André Kuhn : Oui, là aussi, on a une longue histoire de la théorie de l’effet dissuasif par rapport à la sévérité des peines. Tout d’abord on croyait que tout ça était linéaire, que plus on était sévère, plus on allait dissuader les gens de commettre des infractions, et cela de manière linéaire. On s’est rendu compte au 18ème siècle que tout ça était probablement faux et que la courbe n’était probablement pas du tout linéaire, parce qu’au début de la courbe, les choses seront plutôt plates, dans le sens où, qu’on vous mette 1 centime ou 10 centimes d’amende, ça n’augmentera absolument pas l’effet dissuasif alors que vous avez multiplié par 10 votre peine. Alors que si vous passez de 100 à 1000, que ce soit des francs suisses, des euros ou des dollars, vous allez probablement avoir un effet dissuasif un peu plus important. Puis ensuite, tout en haut de l’échelle, lorsque vous mettez 10 millions ou 100 millions d’amende à quelqu’un, là encore il n’y aura plus de différence puisque ce sera la faillite assurée pour chacun. Finalement, tout ça n’est pas linéaire.
Puis, les études sur la peine de mort, puisque vous les mentionnez, nous ont montré quelque chose de très intéressant. Parce que non seulement elles nous ont montré que la prévention générale, c’est à dire la dissuasion par la sévérité de la peine, la sévérité extrême de cette peine de mort, n’augmentait pas l’effet dissuasif par rapport à une peine privative de liberté d’une durée relativement longue, mais en plus de cela, on a pu voir que non seulement cela ne dissuadait pas les gens mais que ça les encourageait à commettre des infractions.
Dans les Etats américains qui ont réintroduit la peine de mort à la fin des années 80, en regardant le taux de criminalité 10 ans avant et 10 ans après la réintroduction de la peine de mort, on a pu observer que les crimes violents sont plus nombreux après la réintroduction de la peine de mort qu’avant son existence. C’est assez incroyable. Alors que dans les états voisins où on n’a pas touché à la peine de mort, rien n’a bougé en termes de criminalité. Donc en fait, la peine de mort a augmenté la criminalité par un effet de brutalisation.
C’est à dire que l’Etat montre l’exemple et désinhibe le citoyen. Si l’Etat montre l’exemple et tue des gens, pourquoi pas moi puisque je me fais cambrioler ? Dans ce sens, on a observé une augmentation des crimes violents dans les Etats qui ont réintroduit la peine de mort.
Cette première recherche, qui a été confortée par d’autres qui ont confirmé cette tendance à ce qu’on appelle la brutalisation, ouvre aujourd’hui aux criminologues un tout nouveau pan de recherche, puisqu’on se rend compte maintenant qu’à un moment donné dans l’échelle des peines, la sanction va augmenter la criminalité plutôt que la diminuer. Mais on ne sait encore pas aujourd’hui où se situe le point de rupture. On pourrait imaginer que 10 ans de prison fasse augmenter la criminalité, plutôt qu’elle ne la fasse diminuer, par rapport à une peine de 5 ans de prison. On ne le sait pas puisqu’on n’a jamais imaginé que l’effet dissuasif pouvait redescendre avec la gravité de la peine. On a toujours considéré qu’il allait monter ou se stabiliser à un certain niveau, mais qu’il redescendrait, ça, on n’y avait jamais pensé. Enfin… On y avait pensé mais on ne l’avait jamais démontré. Et ces recherches sur la peine de mort, qui nous le démontrent, ouvrent aujourd’hui des nouvelles hypothèses de recherche qui sont de se poser la question de savoir « jusqu’où sommes-nous tous peut-être brutalisés par notre système étatique ? ».
Pourquoi les parents, dans notre société, enferment leurs enfants dans leur chambre quand ils font une bêtise ? Et bien, c’est peut-être parce que ce qu’on appelle normalement une séquestration (c’est comme ça que l’appelle le Code Pénal) est autorisé, parce que l’Etat fait la même chose pour résoudre ses propres conflits avec les crimes.

Xavier : Joli mythe démonté aussi.

Alan : Décidément… On a parlé de la peine de mort, on ne peut pas ne pas penser à Robert Badinter, que vous citez justement dans votre ouvrage, lorsqu’il nous enjoignait tous à avoir l’honnêteté d’admettre que notre justice est une justice de prison. C’est vrai que c’est frappant : celui qui détruit un McDo ou qui viole une adolescente, brisant sa vie à tout jamais, se voit infliger le même type de peine, en tout cas de même nature : c’est toujours la prison alors qu’il s’agit de crime de natures très différentes, avec des motivations extrêmement différentes et surtout des conséquences très différentes. Est-ce-qu’il n’existe pas aujourd’hui d’autres réponses que la prison ?

André Kuhn : Il en existe d’autres mais elles sont relativement rares, c’est à dire qu’il n’y en a pas tant que ça. Aujourd’hui c’est soit une peine à caractère pécuniaire, soit un travail à fournir (on appelle ça du travail d’intérêt général), soit une surveillance particulière d’un individu, soit des arrêts domiciliaires. Ce sont des sanctions qui existent, pas forcément dans tous les pays mais on les trouve à certains endroits. Et il y a la prison.
En fait, la prison est une sorte de vestige du 16ème siècle que nous utilisons aujourd’hui encore en pensant que, grâce à ça, on arrivera à résoudre un problème, alors que la prison est probablement plus un problème en soi, qu’elle ne permet de résoudre les problèmes pour lesquesl elle a été créée.
Et cette prison qu’on utilise aujourd’hui comme quasi-réponse unique, en tout cas comme réponse principale à la criminalité, fait du droit pénal une sorte d’objet qui a un retard énorme sur d’autres sciences. Pensez à la médecine et au temps où la pénicilline était le seul médicament pour soigner tous les maux : ce temps-là est révolu. On a développé toute une série de médicaments différents pour des maux différents. Et bien en droit pénal, on n’en est pas encore là, on est loin de là puisqu’on considère qu’enfermer va tout simplement résoudre le problème.
Alors que le problème, pour le résoudre, devrait être pris en charge de manière personnalisée, si bien que la sanction elle-même devrait être hautement personnalisée pour arriver à faire en sorte que l’individu, une fois qu’il aura subi cette sanction personnalisée, puisse à l’avenir vivre en liberté sans commettre d’infraction.

Alan : Dans un tout autre registre, est-ce-que vous pouvez nous parler du poids des traditions religieuses dans la conception de la justice que se fait une société ? Si on pense aux trois religions abrahamiques, elles font l’apologie, à un moment ou à un autre de leur récit, de la loi du Talion qui dit « œil pour œil, dent pour dent, esclave pour esclave, femme pour femme », etc. Le poids de ces traditions doit bien avoir un impact culturel, sociétal, organisationnel à un moment donné.

André Kuhn : Alors on en revient à ce qu’on disait au début : la criminalité est une construction humaine, la réaction sociale au crime aussi, et finalement la religion fait partie de la culture de certaines sociétés. Et il va de soi que la religion aura un effet sur la conception que l’on va avoir de la criminalité et des sanctions à appliquer.
Il y a des religions, des textes religieux, qui considèrent que les textes divins sont des textes de loi pénale. Donc si la loi pénale devient divine, évidemment l’être humain, l’homme, ne pourra pas la modifier. Quand on vit dans cette conception-là, il va de soi que l’on va appliquer certaines peines qui pourraient, dans certaines sociétés qui se disent un peu plus modernes, être considérées comme un peu rétrogrades.
Mais la société judéo-chrétienne n’est pas en reste puisque nous considérons aujourd’hui encore, et depuis bien longtemps, que le travail est sacro-saint. Celui qui sait travailler ou celui qui a un travail est socialisé. Celui qui n’a pas de travail est une personne déviante, voire criminelle. Je ne parle pas ici du chômeur comme étant un criminel mais par contre on va forcer les gens à travailler dans un établissement pénitentiaire à titre de sanction, parce qu’on considère que le travail est re-socialisant, ou est un élément de re-socialisation. Alors que c’est une conception très judéo-chrétienne.
Vous parliez du Talion tout à l’heure, qui se trouve effectivement dans bon nombre de textes religieux. Il ne faut jamais oublier qu’à l’époque où ces textes ont été écrits, la loi du Talion était un progrès. Le droit pénal a fait un certain nombre de progrès. La loi du Talion disait « la vengeance doit se restreindre à 1 pour 1 ». Un œil pour un œil. Et non pas les deux yeux pour un seul œil. Parce qu’auparavant, on en était encore à une société qui se vengeait jusqu’à 10 fois autant que le crime initial. Donc en fait, pour un homme abattu, on se faisait abattre 10 hommes dans son clan. Et cela a été réglementé en disant qu’on ne pourrait pas aller plus haut que « 1 pour 1 ». Donc ça a été un progrès.
Ce progrès s’est poursuivi par la suite et on a considéré que « un œil pour un œil » n’était peut-être pas très intelligent. Gandhi disait d’ailleurs « qu’œil pour œil entraînerait une société aveugle » et il avait probablement raison. Donc ce qu’on a fait, plutôt que d’échanger un œil contre un œil, on a considéré qu’un œil valait quelque chose d’autre : soit une peine d’argent, soit éventuellement une peine de prison. Alors on a commencé à faire des relations entre l’infraction et non plus une contre-infraction identique, mais quelque chose d’un peu différent qui a été appelé « sanction pénale » dans notre système. Donc on voit bien qu’il y a une influence de la religion sur ce que l’on considère comme étant des crimes.
L’homosexualité qui était un crime à une époque où la religion avait une importance plus grande qu’à notre époque, a perdu sa caractéristique de crime lorsque l’aspect religieux est devenu moins pressant dans ce domaine. Donc on voit qu’il y a une relation, mais qui est simplement une relation culturelle : notre définition de la criminalité est liée à la culture dans laquelle nous vivons. Et il y a des cultures très différentes de la nôtre en matière de criminalité et en matière de réaction sociale au crime.

Xavier : Puisque vous le mentionnez, justement, on est baigné dans ce monde judéo-chrétien et on a une bonne idée de ce qu’est la justice chez nous. Mais est-ce-que vous avez des exemples d’autres sociétés qui ont des systèmes fondamentalement différents du nôtre ?

André Kuhn : Oui, il existe plusieurs manières de faire justice dans le monde. Il y en a deux principales.
La première est celle que nous connaissons : elle part de l’idée que lorsqu’il y a des intérêts individuels qui se rapprochent un petit peu trop ou qui se superposent, la justice va intervenir à l’aide de son glaive. Elle va trancher le litige, elle va mettre les positions des uns et des autres sur une balance qu’elle va essayer d’équilibrer et elle va nous imposer cette solution équilibrée. C’est ce que j’appelle la justice du glaive.
Souvent, cette justice du glaive crée des mécontents, que ce soit celui qui s’est fait sanctionner parce que c’est un peu trop, ou celui qui a été victime parce que la sanction n’est pas assez importante. On voit que cela crée du mécontentement.
Il y a une autre manière d’envisager la justice : elle part de l’idée que l’infraction est quelque chose qui vient déchirer le tissu social. Le tissu social se déchire et que va faire la justice, quel sera le rôle de la justice ? Et bien ce ne sera pas de prendre le glaive et d’achever le tissu social, bien au contraire. Ce sera de prendre une aiguille et un fil et d’essayer de recoudre ce tissu social avec l’aide des personnes concernées, c’est à dire la victime et l’auteur. On observe que lorsqu’on pratique ce genre de justice-là, par l’intermédiaire de la médiation ou des cercles de sentence (il y a différentes manières de la pratiquer à travers le monde, surtout en Amérique du Sud et en Afrique, c’est là qu’on trouve le plus ce genre de conception de la justice), on observe qu’on est dans une situation où les gens sont plutôt gagnants ou sont plutôt contents. On est dans une situation win/win, voire win/win/win puisque non seulement l’auteur et la victime sont contents et ont l’impression d’avoir participé à la résolution de leur conflit, mais la société est gagnante aussi puisque les gens qui y vivent sont contents.
Et on peut illustrer ça par une parabole : la parabole de l’orange. Lorsque 2 personnes se battent pour une orange, que va faire le juge de chez nous, avec son glaive ? Il va tout simplement trancher l’orange en 2, il y aura 2 moitiés et il va donner une moitié à chacun des protagonistes.
Dans une autre forme de justice, le juge, le médiateur, va demander aux parties « pourquoi vous voulez l’orange ? ». Et il va peut-être se rendre compte que l’un des 2 veut faire un gâteau et a besoin de la pelure, du zeste, alors que l’autre veut faire un jus et a besoin de la pulpe de l’orange. Il va donc partager en la faisant peler et il va donner la pelure à l’un et le centre du fruit à l’autre. Et tout le monde sera content.
Donc on voit bien que le fait d’essayer de recoudre le tissu social avec les protagonistes plutôt que de leur imposer une solution étatique est une autre manière de faire justice et ça marche très bien là où c’est appliqué.

Xavier : Intéressant, très intéressant. Pour terminer, j’aime bien la dernière question de votre livre « sommes-nous finalement tous des criminels ? »

André Kuhn : Alors, si on définit la criminalité comme étant la commission d’une infraction, la réponse est clairement oui : nous commettons tous, tous les jours, des infractions puisque nous prenons une voiture et roulons un peu trop vite, nous traversons la route à côté des passages cloutés, nous ne laissons pas traverser quelqu’un qui veut traverser la route sur un de ces passages lorsqu’on est dans une voiture, etc. On enfreint régulièrement, tous les jours, des règles sociales qui sont sanctionnées normalement d’une sanction pénale.
On ne se fait pas attraper pour toutes les infractions que l’on fait, heureusement parce que sinon ça fait longtemps que le droit pénal n’existerait plus. Mais lorsqu’on définit la criminalité comme étant le simple fait d’enfreindre la loi pénale, il faut bien admettre que nous sommes tous des criminels. Et si on devait, au contraire, définir la criminalité comme étant quelque chose de très particulier (c’est celui qui tue un autre, qui viole quelqu’un), si on ne pense qu’à cette criminalité-là, alors on devrait avoir en contrepartie l’honnêteté d’admettre que cette criminalité n’est pas très importante en terme de nombre. Évidemment, elle est destructrice pour celui à qui arrive une telle infraction – comme je disais avant, chaque victime est une victime de trop – mais il n’en reste pas moins qu’il faudrait arrêter de dire « les jeunes font du bruit », « les jeunes roulent trop vite »… Non, ce n’est pas comme ça que ça se passe.
Soit on dit « les gens roulent trop vite et j’en fais partie », et on est tous des criminels, soit on ne considère pas que rouler trop vite fasse partie de la définition de la criminalité, et à ce moment-là, on est aussi obligé d’admettre que ces jeunes, à qui on attribue tous les maux de la société, ne sont pas si mauvais que ça. Et que finalement, des crimes, il n’y en n’a pas tant que ça dans notre société.
Donc tout est une question de définition. Le problème est que nous vivons dans une société où nous n’appliquons pas la même définition du crime à nous-même qu’aux autres. Lorsque quelqu’un d’autre roule trop vite, c’est un criminel, mais quand moi je le fais, « c’est parce que j’étais pressé… et puis c’est très rare… et puis je n’ai pas roulé si vite que ça… ». Voilà le fonctionnement de chacun de nous, et c’est bien là qu’est tout le problème de la perception de la criminalité : on l’aperçoit toujours chez les autres et on n’aperçoit jamais la sienne.

Alan : Et bien ce sera le mot de la fin pour cette interview. Un immense merci. Une dernière question peut-être… Comment peut-on faire si on souhaite en savoir un peu plus sur la criminologie ?

André Kuhn : Alors il y a des sites internet qui sont très instructifs, il y a pas mal de portails internet sur le crime. Il y a bon nombre de livres introductifs sur la criminologie. Donc on trouve beaucoup de choses sur la criminologie.
Je dirais plutôt qu’il faut en éviter certaines ! Il faut absolument éviter, si on veut savoir quelque chose d’objectif sur la criminalité : les romans policiers, les médias – sauf le vôtre évidemment (je plaisante). Et puis il faut essayer d’éviter tous les livres qui ne présentent qu’un cas qui est généralement une anecdote à l’intérieur de l’ensemble de la déviance (un cas n’est toujours qu’une anecdote). Le pire, ce sont les gens qui font de leur personne une sorte de cas central : « moi, monsieur machin, grand profiler, je peux vous dire que de la criminalité, il y en a tout plein ». Tout ça, ce n’est absolument pas scientifique donc c’est ce qu’il faut absolument éviter si on veut en savoir un tout petit plus sur la criminalité et sur la criminologie.

Alan : Merci du conseil. On va le suivre! Merci beaucoup pour cette interview, c’était vraiment très intéressant.

André Kuhn : Merci à vous pour cette interview, c’était très intéressant aussi de mon côté.

 

Plusieurs options pour écouter l’interview à la fin de la note de l’émission

Podcast science 51 – Pierre Kerner: l’arbre du vivant (3/3)

Salut tout le monde!

Point d’orgue cette semaine à la saga de Pierre Kerner sur l’arbre du vivant et fin par la même occasion de la saison 1 de Podcast Science 🙂

Le dossier de la semaine

La quote de Mathieu et de Pierre de la semaine

(eh oui, la quote  figure également dans la thèse de Pierre)
Backward chronology in search of ancestors really can sensibly aim
towards a single distant target. […] Go backwards and, no matter where
you start, you end up celebrating the unity of life. – Richard Dawkins, The Ancestor’s Tale
Traduction by Pierre himself:

Et cela donne en Français:

Parcourir notre chronologie à l’envers à la recherche d’ancêtres n’est voué qu’à trouver une très lointaine cible […] En remontant le temps, quel que soit le point dont on part, on finit toujours par célébrer l’unité du vivant
Richard Dawkins, Il était une fois nos ancêtres

Prochain enregisrement le mercredi 14 septembre prochain. Rendez-vous pour la saison 2, à bientôt!

Dossier – L’arbre du vivant 3/3

(Dossier de l’épisode #51. Cet article est publié en même temps sur SSAFT, le blog de Pierre Kerner)

Suite et fin de notre épopée pour percer le secret de l’arbre de la vie. Les semaines précédentes, nous avons exploré l’origine du vivant et la définition de vivant puis je vous ai raconté une histoire des classifications du Vivant jusqu’à aborder la méthode de la classification actuelle: la phylogénie.

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La classification phylogénétique du Vivant

Certains d’entre vous se demandent peut-être pourquoi le titre du dossier s’appelle l’arbre du vivant quand on va aborder la classification du vivant…
C'est vrai ça, pourquoi un arbre?
Pourquoi un arbre? Et bien tout simplement parce qu’un arbre représente facilement les relations de parenté. Comment représenter la généalogie, autrement qu’avec un arbre? C’est pas facile, hein?

Par contre, il faut faire très attention: c’est pas parce qu’on trouve un arbre dans un livre, qu’il s’agit nécessairement d’un arbre phylogénétique. De la même manière, si vous trouvez dans une entreprise un arbre hiérarchique cela ne signifie pas que le PDG a engendré tous ses employés… Il faut aussi distinguer un arbre phylogénétique d’un arbre généalogique. Ils sont tous deux issus de la même réflexion, mais dans un arbre généalogique on peut répondre à la question “qui descend de qui?”, tandis qu’avec un arbre phylogénétique, on ne peut répondre qu’à la question “qui est plus proche de qui?”.

Schéma général d'un arbre phylogénétique
Dans n’importe quel arbre, il y a des branches, des nœuds et des feuilles: les feuilles représentent les individus vivant à l’heure actuelle, et grâce aux branches et aux nœuds, on peut connaitre leurs relations de parentés. Là où il y a une différence entre l’arbre généalogique et l’arbre phylogénétique c’est quand on considère les nœuds. Dans un arbre généalogique, les nœuds représentent des individus réels, de véritables ancêtres. Comme je l’ai dit plus haut, quand on aborde les êtres vivants, c’est pratiquement impossible d’avoir accès aux ancêtres à l’heure actuelle. Du coup, les nœuds représentent des ancêtres hypothétiques. Là où la généalogie est une représentation directe du passé, la phylogénie ne s’attache qu’à reconstituer le passé. Et même si on veut faire une phylogénie avec des fossiles, ceux-ci seront placés sur les feuilles: on ne sait pas si le fossile qu’on tient dans la main est véritablement un ancêtre qu’on peut placer à un nœud (si ça se trouve on tient un individu qui est mort avant de se reproduire…) Dans le doute, on ne le considère pas comme un ancêtre et on le place au sommet de l’arbre, comme les autres espèces actuelles, ce qui va permettre de déterminer quand même avec quelles autres espèces le fossile est le plus proche.

Dans cet arbre phylogénétique, Mesonyx, Ambulocetus et Basilosaurus représentent des espèces fossiles
Dans cet arbre phylogénétique, Mesonyx, Ambulocetus et Basilosaurus représentent des espèces fossiles

Bref, tâchons de classifier le vivant. L’un des plus grands bouleversements qu’a subi la classification du vivant ces dernières années concerne la division du monde vivant. Historiquement, on partageait le vivant en deux domaines distincts: les organismes dont les cellules porte un noyau (qu’on appelle eucaryotes, avec par exemple des organismes unicellulaires comme la levure, l’amibe et des organismes pluricellulaires comme les plantes, les champignons, les animaux, etc…) et les organismes dont les cellules ne porte pas de noyau (qu’on appelle procaryotes avec par exemple les bactéries).
Procaryote (à gauche) et Eucacaryote (à droite)
En ce qui concerne la classification d’organismes unicellulaires (qui forment la majorité des organismes vivants) les phylogénéticiens du début du XXème siècle avaient évidemment beaucoup de difficultés à trouver des caractères homologues pour réaliser leurs phylogénies… C’est en effet plus difficile de trouver des similitudes entre des organismes qui ne sont formés que d’une seule cellule, que de trouver des similitudes chez différentes espèces d’animaux qui présentent des caractères morphologiques complexes et visibles facilement comparables.

Heureusement, avec l’avènement de la génétique moderne et l’accès aux séquences du patrimoine génétique de ces organismes, les chercheurs se sont trouvés dotés d’une ribambelle de nouveaux caractères comparables entre les organismes vivants: on peut ainsi comparer la séquence de gènes qui ont été conservées entre toutes les espèces vivantes depuis plus de 3 milliards d’années! Les séquences de gènes peuvent, au même titre qu’une particularité morphologique, être considérées grosso-modo comme des caractères homologues.

 Carl Richard WoeseGeorge Edward Fox

C’est avec ces nouveaux outils génétiques que Carl Woese et George Edward Fox ont décidé de classer tous les procaryotes… Et leurs résultats firent l’effet d’une bombe: à la base de l’arbre, témoignant du début de l’histoire de toutes les espèces, le monde du vivant n’était plus divisé en 2 domaines, mais en 3.

3 domaines du Vivant: Eubactéries, Eucaryotes et Archées

Ceux-ci portent les noms suivants: Eucaryotes, Eubactéries et Archées. Eubactéries et Archées sont des groupes d’organismes unicellulaires sans noyau, mais on ne peut plus les regrouper en tant que procaryote car le gouffre génétique entre eucaryotes et archées est aussi large que celui qui sépare eubactéries et eucaryotes! Pire, le fait que l’on ne possède pas de groupe extérieur pour le comparer avec ces trois domaines fait que l’on n’arrive pas à savoir quel groupe a émergé en premier. Est-ce que ce sont les eubactéries dont certaines populations ont ensuite donné naissance aux archées et aux eucaryotes? Ou est-ce que ce sont les archées, ou encore les eucaryotes? Pour l’instant, impossible à dire! On a donc un bel arbre avec trois branches initiales mais le tronc reste une inconnue.

Toujours est-il que cette révolution a apporté un vent de fraîcheur dans les esprits car tous les scénarios évolutifs devenaient envisageables y compris celui où des organismes complexes auraient émergés avant le lignage des organismes les plus simples de la planète (eubactéries et archées).
Bref un petit mot sur chacun des protagonistes de l’histoire:

Escherichia coli au Microscope Electronique à BalayageExemple d’Eubactérie: Escherischia coli

Les Eubactéries sont donc des organismes unicellulaires dépourvus de noyaux et rassemblent la plupart des bactéries que nous connaissons couramment: Escherischia coli, Bacillus anthracis (alias l’agent de l’anthrax), Vibrio cholerae (l’agent du choléra), Treponema pallidum (l’agent de la syphilis), Yersinia pestis (l’agent de la peste)… Bref, un bon lot de saloperies pour quelques espèces cruciales à notre survie… Au rang des bactéries essentielles, il y a les cyanobactéries sans lesquelles nous ne pourrions pas respirer à la surface de la terre: c’est grâce à elles si l’atmosphère terrestre a vu son taux de dioxygène s’élever de 1% aux 20% actuels!

Halobacteria sp. vu au Microscope Electronique à Balayage Exemple d’Archée: Halobacteria sp.

Les archées, ayant été découvertes assez récemment, restent une Terra Incognita de la microbiologie. Ce sont également des organismes unicellulaires sans noyaux. La majorité des archées découvertes sont Extremophiles et peuvent survivre et pulluler dans des environnements très hostiles comme les geysers, les cheminées hydrothermales, les rejets acides de certaines mines, etc… Mais on en trouve de plus en plus dans des lieux ordinaires comme… Notre estomac! Certaines sont même indispensables à la survie d’espèces animales comme les termites dont l’estomac est rempli d’archées méthanobactériales qui convertissent l’hydrogène en méthane et permettent la digestion du bois dont raffolent les termites.

 

Levure Saccharomyces cerevisiae vu au Micoscope à BalayageExemple d’Eucaryote: la levure Saccharomyces cerevisiae

Bon au passage, vous aurez remarqué qu’elles ont un peu les même tronches ces cellules…

Et pourtant elles sont les représentantes de trois lignées qui se sont séparées il y a plus de 3 milliard d’années!!!

Passons enfin au troisième domaine, celui des Eucaryotes. Bien qu’une bonne partie des eucaryotes soient unicellulaires, il s’agit de la seule lignée du vivant d’où ont émergé des organismes pluricellulaires (dont nous, Homo sapiens: nous sommes des eucaryotes, au même titre qu’une fougère, une amibe et une levure). Les cellules eucaryotes sont caractérisées par la présence d’un noyau qui contient l’information génétique de la cellule.

Cellule Eucaryote

Les auditeurs de Podcast Science ont probablement écouté l’émission  sur les mitochondries qui représentent une autre caractéristique spécifique aux Eucaryotes: ce sont ce qu’on appelle des organelles, des petites structures annexes au noyau qui baignent dans le milieu intracellulaire qu’on nomme le cytoplasme.
Une Mitochondrie... que c'est mimi!

Ces structures sont dotées de 2 membranes et sont indispensables à la respiration cellulaire. C’est grâce aux mitochondries que des molécules comme des sucres ou des lipides sont convertis, par oxydation, en énergie chimique. Certaines cellules eucaryotes ont d’autres organelles comme les chloroplastes qui confèrent aux cellules eucaryotes qui les portent la capacité de photosynthèse.

Un chloroplaste... Qu'est-ce que c'est classe!
Ce qui a souvent laissé pantois les chercheurs, c’est que chloroplastes et mitochondries possèdent leur propre ADN et sont capables de se diviser dans la cellule eucaryote. L’idée de génie qu’ont eu Carl Woese et Gary Olsen, c’est d’utiliser les séquences de certains gènes mitochondriaux et chloroplastiques pour faire leur phylogénies. Nouvelle Bombe dans le monde de la biologie (une habitude pour le bombardier qu’est Carl Woese!): les mitochondries et les chloroplastes se placent dans l’arbre du vivant au sein du groupe des eubactéries!

Où se placent les mitochondries et les chloroplastes dans l'arbre du vivantChloroplastes et mitochondries (en rouge) se trouvent au sein des Eubactéries

Comment interpréter ce résultat? Et bien c’est simple, cela signifie que les mitochondries et les chloroplastes sont les reliques d’eubactéries coincées dans les premières cellules eucaryotes. On ne sait pas s’il s’agit d’une symbiose, d’un parasitage, ou d’une digestion inachevée…
Endosymbiose de la mitochondrie

Endosymbiose des chloroplastes
Toujours est-il que les cellules eucaryotes sont toutes des chimères avec un peu d’eubactéries les accompagnants perpétuellement. C’est peut-être la plus vieille et la plus longue histoire d’amour jamais racontée! Et pourquoi pas la raconter en musique, hein?


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Vous allez entendre successivement le son de l’ancêtre de la mitochondrie, une protéobactérie alpha puis le son d’un eucaryote ancestral, et ensuite, le son de la chimère endosymbiotique actuelle. Et si l’on ajoute à l’équation l’ancêtre du chloroplaste, une cyanobactérie, alors un organisme eucaryote photosynthétique actuel est en fait une triple chimère. Et quand on parle de chimère, c’est au sens le plus profond du terme. En effet, si les mitochondries et les chloroplastes restent dans les cellules eucaryotes, c’est notamment dû au fait que leurs génomes se sont complètement mélangés: on retrouve dans le génome de la mitochondrie, des bouts de génomes d’origines eucaryotes, et vice-versa! Du coup, il est presque impossible que l’un puisse se passer de l’autre!

Penchons-nous maintenant sur les eucaryotes. Autant le dire tout de suite, à l’oral, il est quasi impossible de représenter la classification de ces organismes dont on a recensé plus d’1 738 575 espèces (et estimé le nombre à plus de 8 700 000!). L’arbre des eucaryotes est un arbre gargantuesque aux branches innombrables.
Et pourtant, certains s'y essaient... Un arbre des EucaryotesIl y a pourtant un aspect qu’on peut transmettre à la base de l’arbre des eucaryotes: ceux-ci se sont scindés en deux lignées bien distinctes: les unicontes et les bicontes.

Unicontes et Bicontes, Roger & Simpson 2009 Curr Biol

Tous les organismes bicontes, à la base tous unicellulaires, portent deux flagelles, cette sorte de petite queue qui sert à leur mobilité, tandis que les organismes unicontes (tous à la base unicellulaires également)… et ben ils n’en portent qu’un. Chez ces deux lignées, il y a eu émergence de la pluricellularité (plusieurs fois d’ailleurs, une convergence évolutive de taille !) Et au passage, certaines cellules que les organismes pluricellulaires eucaryotes produisent gardent une relique de ces deux innovations évolutives: les unicontes pluricellulaires produisent en général des spermatozoïdes avec un seul flagelle, tandis que les bicontes produisent en général des spermatozoïdes avec deux flagelles.
Les bicontes d’une part et les unicontes d’autre part forment 2 groupes monophylétiques, c’est-à-dire un ancêtre et tous ses descendants.

 

Une paramécie, vue au Microscope Electronique à Balayage

 

Chez les bicontes, on trouve la Lignée Verte (la lignée des organismes ayant effectué la première endosymbiose chloroplastique… et non un roman de Stephen King…), mais aussi des paramécies ou encore des apicomplexés (contenant les agents de la malaria et de la toxoplasmose).

Les unicontes quant à eux, regroupent l’ensemble des espèces animales, mais aussi le groupe des champignons, ou encore celui des amibes. Vous avez bien entendu: les animaux sont donc, en terme de parenté, plus proches des champignons et des amibes que d’un Sapin!

 

Vous lui trouvez pas un air de ressemblance?

 

Et ce, quel que soit la complexité des champignons: la levure, organisme unicellulaire appartenant au groupe des champignons, est plus proche de l’humain que de n’importe quelle plante!

Levure Saccharomyces cerevisae
La séparation arbitraire classique du règne animal et végétal a enfin explosé.
J’en profite au passage pour appuyer sur un point crucial concernant cette révolution: le fait d’être doté de capacités de photosynthèse n’est pas une innovation évolutive caractérisant la Lignée Verte. Rappelez-vous, les chloroplastes sont des reliques de cyanobactéries, et il y en a encore plein à travers le monde: ce ne sont pas des plantes pour autant. D’autre part, il y a beaucoup d’autres organismes eucaryotes qui sont capables de photosynthèse. Classiquement, ils étaient regroupés sous le nom d’algues. Et bien les algues, c’est un groupe qui n’a aucune valeur phylogénétique: c’est un patchwork d’organismes pas du tout apparentés avec en son sein des espèces unicontes et bicontes. Un vrai fouillis sans aucun sens!
Tous les noms en vert désignent des groupes d'espèces qu'on appelait algues

Tous les noms en vert désignent des groupes d’espèces qu’on appelait algues… Autant dire que les algues ne représentent donc pas un groupe avec un ancêtre et tous ses descendants… Sinon, nous serions des algues!

Bon allez, je sais qu’il vous démange de savoir maintenant où sont les animaux dans cette classification. Et bien les animaux font partie, comme je le disais, du groupe des unicontes, proche parents des champignons. De nos jours on donne au groupe monophylétique des animaux le nom de métazoaires.

Différents Métazoaires
Il faut garder en tête que pour affirmer que toutes les espèces animales forment un groupe monophylétique, les chercheurs ont utilisé de très nombreux outils pour réaliser leurs arbres, avec une batterie de preuves moléculaires, anatomiques, fossiles, etc. pour appuyer cette hypothèse. De nos jours, le groupe des Métazoaires semble robuste. On sait que les métazoaires sont tous pluricellulaires… mais la pluricellularité a émergé plusieurs fois au cours de l’évolution… C’est seulement après avoir conclu que les métazoaires forment un groupe, qu’on peut se demander quelles sont les véritables innovations évolutives qui les caractérisent. Je vous préviens, c’est pas folichon, folichon…

Une des innovations évolutives des Métazoaires, le collagène!
Les métazoaires sont ainsi caractérisés par leur capacité à produire du collagène, la structure de leur spermatozoïde, la production asymétrique de gamètes femelles, des liaisons cellulaires particulières appelées desmosomes… Bref, rien de transcendantal au final…

Arbre phylogénétique des Métazoaires
Quels sont donc les différents groupes de métazoaires? Et bien là, on arrive à un point où la communauté scientifique connait plus de remous. Qu’à cela ne tienne, je vous tiendrai au courant si tout ce que je dis aujourd’hui subit une nouvelle révolution suite à des découvertes fondamentales ultérieures.

Bobus lepongusStaurocalyptus sp.
Diverses éponges

 

A la base des métazoaires, il y a le groupe des éponges: le premier groupe à avoir divergé du reste de l’ensemble des métazoaires. Les éponges n’ont pas de plan d’organisation caractéristique: c’est à dire qu’on a du mal à trouver une symétrie chez elles. Il ne faut pas les prendre pour des bouseuses pour autant: il existe par exemple certaines espèces d’éponges carnivores!
Trichoplax adhaerens
Il existe un second groupe à la base des métazoaires: le problème c’est qu’il ne contient qu’une seule espèce, Trichoplax adhaerens. C’est un organisme totalement incongru, une sorte de tapis de cellule, qu’on a découvert par hasard poussant dans un aquarium. A lui tout seul, il forme le groupe des Placozoaires (enfin le groupe du Placozoaire pour être précis…) Mais il faut l’avouer: il est très difficile de savoir de quel groupe cette drôle de bestiole est la plus proche.

L'arbre phylogénétique des Eumétazoaires

Tout le reste des Métazoaires forme un groupe monophylétique très robuste avec de nombreuses innovations évolutives marquées: c’est le groupe des eumétazoaires. Les eumétazoaires sont caractérisés par un système nerveux, la production de nombreuses cellules différenciées, la présence d’une cavité digestive différenciée, etc. Disons que les eumétazoaires, ce sont les animaux qui ont de la gueule! Ce sont à vrai dire des animaux qui présentent, dans la grande majorité des cas, un plan d’organisation.

Chez les eumétazoaires, on retrouve deux groupes d’émergence précoce qui possèdent une symétrie radiaire: les cnidaires et les cténophores.

Exemple de Cnidaires et Cténophores

Exemples de cnidaires et cténophores

(A) Groseille de mer Pleurobrachia pileus.
(B) Ceinture de Vénus Cestum veneris. (C) Beroe cucumis.
(D) Colonie de siphonophores Marrus orthocanna.
(E) Corail Alcyonium digitatum. (F) Anémone Actinia equina.
(G) Physalis Physalia physalis. (H) Méduse Chrysaora hysoscella.
J’me la pète un peu mais, au passage, c’est une illustration tirée de ma thèse…

Ouh là, vas-y que j’t’embrouille avec mes mots d’extraterrestre. On la refait en compréhensible: les premiers eumétazoaires qui se sont séparés évolutivement du reste de leur cousins, sont des organismes dont les descendants actuels sont possèdent un plan d’organisation particulier: ils ont tous un axe principal de symétrie et c’est tout.

Symétrie RadialeOn ne peut pas différencier la droite de la gauche, seulement le haut et le bas. Ces animaux appartiennent à des groupes qu’on a appelé cnidaires et cténophores (ce qui probablement ne vous dit rien), et dont quelques exemples d’espèces sont les méduses, les coraux, pour ceux qu’on connait tous, et les siphonophores, groseilles de mer et ceinture de vénus, pour ceux qu’on connait moins bien mais qui ont des noms qui claquent!

Le reste des eumétazoaires provient d’une lignée dont l’innovation évolutive principale est qu’ils possèdent une symétrie bilatérale, un plan de symétrie qui passe le long du corps pour le séparer en deux parties égales et qui permet de définir une partie droite et une partie gauche, un dos et un ventre, une partie antérieure et une partie postérieure. Du coup, il est assez compréhensible que ces animaux à la symétrie bilatérale soient regroupés sous le nom des bilatériens.
Symétrie bilatérale

Les bilatériens ont acquis une ribambelle de caractères issus d’innovation évolutives: ils possèdent notamment une tête différenciée et un système nerveux central. Au passage, vous l’aurez peut-être remarqué: l’être humain appartient à la lignée des bilatériens.

Symétrie bilatérale chez l'homme, si vous aviez des doutes...
Continuons à explorer le groupe des bilatériens: celui-ci est scindé en deux groupes extrêmement importants: le groupe des deutérostomiens, et le groupe des protostomiens. Je sais, je sais, c’est encore des gros mots… Mais si ça peut vous consoler, ces gros mots, au moins, sont beaucoup plus valides que ceux qu’on utilisait du temps de la classification classique: Cœlomates, Acœlomates, Pseudocœlomates… Il s’agissait de groupes qui avaient été déterminés sur l’absence de caractères évolutifs plutôt que la présence d’une innovation évolutive: le piège béta pas sans rappeler le problème qu’on a eu avec la distinction erronée entre procaryotes et eucaryotes…

Bref, qu’est-ce qu’on y trouve dans ces grandes lignées des bilatériens? Et bien les Deutérostomiens comportent des espèces assez connues, à commencer par nous les humains, représentant d’un groupe beaucoup plus large appelé chordé. Mais on y trouve aussi des étoiles de mers, des oursins et des concombres de mers.

 

Quelques exemples de Deutérostomiens

Quelques exemples de Deutérostomiens
(A) Xenoturbellidé Xenoturbella bocki. (B) Salpe Salpa.
(C) Amphioxus Branchiostoma lanceolatum. (D) Enteropneuste Saccoglossus. (E) Pangolin Manis temminckii. (F) Etoile de mer Mediaster aequalis.
j’vous ai dit que c’est tiré de ma thèse?

Les Protostomiens, sans rentrer dans le détail, regroupent des animaux aussi divers que les mollusques, les vers annelés, les insectes et les crustacés…

 

Quelques exemples de Protostomiens

Quelques exemples de Protostomiens
(A) Chaetognathe Eukrohnia. (B) Homard trapu Galathea strigosa.
(C) Annélide polychète Myrianida pachycera. (D) Escargot Architectonicida.
(E) Plathelminthe Pseudobiceros ferrugineus.
Non parce que c’est joli quoi!

Hop hop hop, minute papillon! Si les deutérostomiens regroupent les humains avec les oursins et les étoiles de mers, et qu’il s’agit d’un groupe monophylétique distinct des protostomiens, est-ce que ça veut dire qu’on est plus proche, en terme de parenté, d’un truc qui pique et qui broute les fonds marins par rapport à une fourmi, ou un poulpe au comportement mille fois plus complexe?

 

Les joyeuses retrouvailles entre un humain et un concombre de merLes joyeuses retrouvailles entre un humain et un concombre de mer

Et ouaip, ça y’est, vous êtes fin prêt à découvrir certaines claques que la phylogénie moderne s’est permise d’infliger à l’égo tout puissant de l’être humain. Fini la place privilégiée d’Homo sapiens dans la nature: et oui, humain, il faut que tu acceptes enfin tes cousins un peu gogol dans ta famille proche à l’échelle des bilatériens.
Dans un futur proche, je publierai sur SSAFT une suite de jeux où je demanderai aux lecteurs de deviner, entre différentes espèces, “qui est plus proche de qui?” Je présenterai aussi des groupes qui n’existent plus dans la phylogénie moderne (spoilers: on parlera notamment de poissons, d’invertébrés et de reptiles), des groupes donc pour lesquels je vous expliquerai pourquoi ils n’ont pas de sens en phylogénie.

En gros, on n’arrêtera pas de parler de Phylogénie sur SSAFT. C’est une passion qu’il faut avoir dans la peau!

La phylogénie dans la peau!Une belle image qui a déjà pointé le bout de son grain de beauté sur SSAFT

Mais pour clore le sujet, j’ajoute quand même une dernière citation de Richard Dawkins qui est très à propos:
(et qui figure dans ma thèse! ouais je sais chuis lourd…)

Backward chronology in search of ancestors really can sensibly aim
towards a single distant target. […] Go backwards and, no matter where
you start, you end up celebrating the unity of life.
Richard Dawkins, The Ancestor’s Tale

Et cela donne en Français:

Parcourir notre chronologie à l’envers à la recherche d’ancêtres n’est voué qu’à trouver une très lointaine cible […] En remontant le temps, quel que soit le point dont on part, on finit toujours par célébrer l’unité du vivant
Richard Dawkins, Il était une fois nos ancêtres

Vu comme ça, c’est classe de travailler sur la classification du vivant, non?


Liens:

  • Le documentaire Espèce d’espèces (extrait 1 & 2)
  • Emission C’est Pas Sorcier sur la Théorie de l’évolution 1 & 2

Références:

  • Lecointre G, Le Guyader H, Visset D: Classification phylogénétique du vivant, 3rd edn: Belin Paris; 2001
  • Woese CR, Fox GE: Phylogenetic structure of the prokaryotic domain: the primary kingdoms. Proceedings of the National Academy of Sciences 1977, 74(11):5088.
  • Miyata R, Noda N, Tamaki H, Kinjyo K, Aoyagi H, Uchiyama H, Tanaka H: Phylogenetic relationship of symbiotic archaea in the gut of the higher termite Nasutitermes takasagoensis fed with various carbon sources. Microbes and Environments 2007, 22(2):157-164.
  • Mora C, Tittensor DP, Adl S, Simpson AGB, Worm B: How Many Species Are There on Earth and in the Ocean? Plos Biol 2011, 9(8):e1001127.
  • Dawkins R, Wong Y: The ancestor’s tale: a pilgrimage to the dawn of evolution: Mariner Books; 2005.

Podcast science 50 – Pierre Kerner: l’arbre du vivant (2/3)

Bonjour à tou-te-s!

Cet épisode constitue le 2e volet d’une saga en 3 épisodes proposée par notre ami Pierre Kerner, alias Taupo, chercheur en génétique évolutive et brillant vulgarisateur scientifique sur son blog Strange Stuff and Funky Things. Pierre a pris les commandes du podcast et nous parle de l’arbre du vivant.

Le dossier de la semaine

La quote de Mathieu

Men […] have had the vanity to pretend that the whole creation was made for them, whilst in reality the whole creation does not suspect their existence. [Anonyme]

Traduction libre: “Les hommes […] ont la vanité de croire que la création toute entière a été faite pour eux alors qu’en réalité, la création toute entière ne soupçonne pas leur existence”

Episode 3/3 en ligne la semaine prochaine. D’ici là, patience et bonne semaine!

Dossier – L’arbre du vivant 2/3

 

(Dossier de l’épisode #50. Cet article est publié en même temps sur SSAFT, le blog de Pierre Kerner)

On continue notre épopée fabuleuse à la découverte de l’arbre du vivant: la semaine dernière, nous avons exploré l’origine du vivant et la définition de vivant. On avait abouti à la conclusion que le vivant était d’une diversité incroyable et qu’une des aventures scientifiques les plus chaotiques a été celle qui a cherché à classifier le vivant. Aujourd’hui Alan et Mathieu de Podcast Science vont donc m’écouter raconter une histoire des classifications du Vivant jusqu’à aborder la méthode de classification actuelle: la phylogénie.

Histoire des classifications du Vivant

(Oui OK, j’viens de le dire, mais ça tape un peu plus en gros titre)
Maintenant les choses sont plus claires, et on a une vue d’ensemble de ce qu’est le vivant, mais les questions qu’on se pose sur le vivant ne s’arrêtent pas là: prenons la perspective d’un homme de l’antiquité, un érudit de son temps mais qui ignore beaucoup de chose sur la nature du vivant, le dénommé Aristote.

Portrait d'Aristote. Marbre du Pentélique, copie romaine de période impériale (Ier ou IIe siècle ap. J.-C.) d'un bronze perdu réalisé par Lysippe.

Il s’interroge sur le monde qui l’entoure et notamment sur tous les organismes vivants qui lui sont donnés d’observer. Il voit bien qu’il y a des différences entre une vache, un buisson, un poulet, un homme, une salade, une moule, une écrevisse, etc. Une envie folle de classifier tout ce bazar le prend. Mais comment s’y prendre? La première chose qu’il décide de faire, c’est de classer tous les organismes vivants selon qu’ils soient des plantes ou des animaux. C’est pas idiot et ça viendrait à l’esprit de tout le monde de distinguer des trucs qui bougent, qui mangent, qui émettent des sons, d’autres trucs immobiles et pas très causants. Instinctivement, quand on classe, on a tendance à regrouper ensemble des éléments qui partagent des caractéristiques communes. A la suite de cette première distinction, Aristote ne s’ intéresse pas vraiment aux plantes et se penche plutôt sur la classification des animaux. Pour les classer, il sépare les animaux en deux groupes: les animaux qui ont du sang, et ceux qui n’en ont pas (sur le coup, il s’est un peu chié dessus niveau observation mais faut pas lui en vouloir, y’avait pas wikipédia à l’époque…). Les animaux sanguinolents, il les sépare en cinq groupes: les animaux à quatre pattes vivipares, les oiseaux, les animaux à quatre pattes ovipares, les cétacés et enfin les poissons. Notons qu’il avait eu la supra classe de remarquer la différence entre poissons et baleines, et ça c’est fort pour un mec du 4ème siècle avant J.C.! Pour les animaux anémiques, il s’est dit que cinq groupes, ça ferait joli aussi, bien équitable et tout et tout. Du coup il les a séparés en Céphalopodes, Animaux avec segments (vers, etc…), Animaux à carapace molle (crabes et autres crustacés, Animaux à carapace dure (les huitres, les moules et les escargots…), et genre… tout le reste avec dans le même panier les étoiles de mer, les oursins, les éponges… tout ce qu’il considérait comme un lien entre le monde végétal et animal.

En fait, son mode de classification repose sur l’observation des organismes et la détermination de caractéristiques communes plus ou moins visibles. Pas bête on l’a dit mais tout de même assez arbitraire : pourquoi privilégier a priori les caractéristiques visibles par l’œil humain? Surtout qu’Aristote favorise les caractères qu’il trouve d’abord chez les humains et les recherche chez d’autres organismes. Ca nous donne une classification peut-être pratique selon un certain point de vue mais très anthropocentrique et qui ne reflète pas réellement l’histoire du vivant: il crée le groupe des invertébrés car ce sont des espèces sans vertèbres parce que l’humain, lui, le beau gosse, il en a une belle vertèbre. Par ailleurs, Aristote s’est aussi mis en tête d’organiser les organismes selon une échelle de complexité: une échelle des êtres, la Scala Naturae développée plus tard par Gottfried Leibniz. Selon Aristote, les êtres vivants suivent une gradation linéaire qui permet d’obtenir leur classification suivant leur degré de perfection: ça correspond à une échelle immuable donc chaque barreau représente un degré de perfection avec, en bas de l’échelle, les êtres les plus simples, et à son sommet, la perfection absolue: l’être humain dans toute sa splendeur. Vu que ça flatte pas mal notre égo, et qu’en plus c’est en parfaite adéquation avec la représentation judéo-chrétienne du monde, pas étonnant que cette échelle ait été conservée pendant des siècles.
Echelle des êtres
Curieusement, cette manière de classer les êtres vivants est restée stable pendant des siècles, et les révolutions les plus importantes sont apparues… en botanique! Agacés par les erreurs de classification (certaines plantes portaient plusieurs noms, certains noms désignaient plusieurs plantes), certains botanistes du XVIème siècle ont décidé de faire la révolution et de classer les plantes… par ordre alphabétique. Ca semble encore plus aberrant car pour utiliser cette classification, il fallait connaître le nom de la plante à l’avance (et du coup, pourquoi l’utiliser…) mais cela a permis de donner un coup dans la fourmilière et de réveiller les esprits. Parce que la question sous-jacente à cette révolution c’était: “Ouais c’est p’tet con de faire ce genre de classification, mais qu’est ce qui fait qu’une classification est bonne alors?”.

Classement alphabétique
Au XVIIIème siècle, un certain Carl von Linné non seulement établit une classification du vivant mais surtout détermine une méthodologie rigoureuse pour construire sa classification.

Carl von Linné par Alexander Roslin
En gros, il considère que le vivant est une grosse bibliothèque: il sait pas trop comment tous ces livres sont arrivés là, mais c’est pas grave, on va les classer quand même et on va faire du boulot rigoureux.
Il crée par exemple la notion de niveaux hiérarchiques dans les classifications avec 7 rangs: règne, embranchement, classe, ordre, famille, genre, espèce. L’idée, c’est que ces niveaux hiérarchiques s’emboitent: l’espèce fait partie d’un genre qui fait partie d’une famille qui fait partie d’un ordre, etc. Linné appelle chaque rang un taxon, et la méthode pour ranger les espèces, la taxinomie.

La classification hiérarchique du vivant“Mais pourquoi 7 taxons?” me demanderez-vous… Et bien parce qu’à l’époque on considère que le chiffre 7 est un chiffre parfait… Super la rigueur scientifique pour le coup. Il faut dire qu’à l’époque quand on réalisait une classification du vivant on avait bien l’intention de retrouver l’ordre de la création divine: du coup, mieux vaut que tout soit parfait comme le Big Boss l’aurait voulu. Au passage, il faut également remercier Linné pour la manière dont les scientifiques nomment les espèces: en effet, celles-ci suivent la nomenclature binominale où l’on ne donne que les noms des deux derniers niveaux, le genre et l’espèce, pour nommer un organisme. Exemple: Cyrtolobus funkhouseri, le plus funky des membracidés est un insecte du genre Cyrtolobus et dont l’espèce est funkhouseri et dont la bouille ressemble à ça:

Cyrtolobus funkhouseri

A partir de Linné, les méthodes de classification s’affinent. Pour réaliser les groupes d’espèces qui vont rentrer dans chaque rang hiérarchique, les chercheurs de l’époque vont observer des caractères et, selon qu’ils sont similaires ou différents entre les espèces, les organiser en différents groupes. Comme l’avait déjà fait Aristote mais cette fois-ci de manière un peu plus raisonnée. Bien sûr, si on prend n’importe quel caractère, comme la couleur, la taille, le nombre de poils dans les narines, on risque d’obtenir des classifications très différentes.

Bernard de JussieuAntoine Laurent de Jussieu

Pour obtenir des classifications plus robustes, il faut attendre Bernard de Jussieu et Antoine Laurent de Jussieu qui vont imposer des classifications botaniques beaucoup plus rigoureuses car ils vont donner des valeurs aux caractères et chercher les caractères les plus constants entre espèces: si, dans un pré, toutes les fleurs ont des couleurs différentes, ce n’est pas un bon caractère pour les classer. Si par contre, de nombreuses fleurs ont le même nombre de pétales, ce caractère-là est beaucoup plus informatif.

Georges Cuviers par James Thomson
En zoologie, c’est Georges Cuvier (moins connu sous les noms de Jean Léopold Nicolas Frédéric Dagobert Chrétien Cuvier) qui va appliquer la méthode des Jussieu à la classification des animaux. Cependant, le vivant est toujours perçu comme une création divine et le travail du classificateur, c’est encore de retrouver cette organisation! Dieu a créé toutes les espèces au moment de la création et les chercheurs vont tâcher de retrouver l’ordre parfait selon lequel s’organisent ces espèces.

Puis arrive le siècle des Lumières et avec lui, son lot d’idées révolutionnaires qui vont notamment bouleverser la conception du vivant et du coup notre manière de l’appréhender, le comprendre et enfin le classer. L’énorme changement qui fout complètement le bordel chez les scientifiques, c’est la remise en question du fixisme des espèces. Et si, comme le proposa Lamarck, les êtres vivants se transforment au cours du temps, et que, génération après génération, ils génèrent ainsi de nouvelles espèces?

Jean Baptiste de Lamarck

Grâce à Lamarck (moins connu sous les noms de Jean-Baptiste Pierre Antoine de Monet, chevalier de Lamarck), non seulement on se passe de l’intervention divine pour organiser le vivant, mais en plus, on envisage que les espèces se transforment: la nature n’est plus fixe, comme le concevait Cuvier, mais changeante! En plus, l’idée du transformisme fait rentrer la notion de temps dans la classification du vivant. Pour classer les espèces, il faudra retrouver comment elles se sont changées les unes dans les autres au cours du temps.

Cette idée est brillante… et vraie! Là où s’est planté le pauvre Lamarck, c’est sur la manière dont il a envisagé que les espèces se transforment en d’autres espèces. Selon lui, les caractères acquis au cours de la vie sont transmis à la descendance et c’est ça qui fait que les êtres vivants, et les espèces à grande échelle, se transforment: c’est l’hérédité des caractères acquis.
Par exemple, selon Lamarck, si on prend l’espèce ancestrale de la girafe, une espèce au cou de petite taille, les individus de cette espèces qui cherchaient à manger les feuilles les plus hautes des arbres se retrouvaient avec un cou légèrement plus grand et transmettraient ce caractère à leurs descendants. Et au fil des générations, ce caractère se serait exacerbé jusqu’à donner les cous invraisemblables des girafes actuelles.

L'exemple de la giraffe de Lamarck

Selon Lamarck, pour résumer, les espèces acquièrent de nouveaux organes, les modifient ou en perdent pour s’adapter au milieu dans lequel ils vivent, puis transmettent se caractère à leur descendance.
Malheureusement pour Lamarck, son idée séduisante ne reflète pas ce qui se passe véritablement dans la nature. Pour le tester, rien de plus simple: prenez une population de lézards, coupez-leur les membres, faites-les se reproduire et observez si leur descendance n’a plus de pattes (ou même des pattes plus petites). Vous pouvez répéter cette expérience de nombreuses fois: il y a de fortes chances pour que vous obteniez une population avec quelques lézards à pattes courtes, mais aussi des lézards à grandes pattes. Le fait est que les populations ne suivent pas une direction inhérente quand ils se reproduisent: elles varient! Et ça Lamarck avait du mal à le concevoir parce qu’il travaillait surtout dans des musées et ménageries. Là où, il fallait aller, c’est à la ferme! Et c’est exactement ce qu’a fait Charles Darwin!

Charles Darwin par George Richmond
De retour d’un voyage en bateau à travers le monde, Charles Darwin (moins connu sous le nom de Charles Robert Darwin… C’est lourd?… bon OK, j’arrête), au lieu de s’enfermer dans son bureau, enfile ses bottes, et va poser de nombreuses questions à des fermiers et des éleveurs. C’est grâce à eux qu’il va attacher une grande importance aux variations qui existent entre les individus d’une même espèce. Pour lui, avant de considérer l’espèce, il faut considérer les variations qui existent entre les individus. A ses yeux, c’est uniquement la moyenne de ces variations qui donne une certaine idée de ce qu’est une espèce. Lamarck considérait que les espèces étaient caractérisées par une sorte d’essence, une image parfaite de l’espèce dont certains individus déviaient. Pour lui, les variations sont des aberrations par rapport à un plan idéal. Ce serait comme dire que, sous prétexte que la majorité des individus humains sont bruns l’espèce humaine est brune. Darwin retourne cette idée sur elle-même: les espèces ne sont qu’une collection d’individus très semblables car très proches sur le plan de la parenté. Cependant, tous les individus d’une espèce sont sujets à des variations et le concept d’espèce n’est qu’une norme qu’on applique aux populations d’individus qui la constituent. En reprenant l’exemple des cheveux, Darwin aurait simplement remarqué que le caractère de la couleur des cheveux varie entre les différents individus de l’espèce humaine.

On the Origin of Species, un livre qu'il est bien!
La suite, étalée sur plusieurs décennies, c’est la rédaction lente d’une théorie qui va bouleverser la science du vivant. Charles Darwin va comprendre et démontrer que, dans des conditions de l’environnement et un moment donnés, certains variants au sein d’une espèce sont avantagés et deviennent plus nombreux parce qu’ils laissent plus de descendants que les variants compétiteurs. Les variations sont sélectionnées à chaque génération et la population évolue au cours de sa généalogie, parfois jusqu’à se scinder en plusieurs espèces. De plus, Darwin comprend que la ressemblance entre certaines espèces est due à des caractères hérités d’une espèce ancestrale. Il y a des liens entre les individus composant une espèce mais aussi des liens entres les espèces. Et ces liens sont de même nature : la parenté. Deux espèces distinctes peuvent être sœurs ou cousines du premier, second, troisième degré. Exemple: Nous humains, sommes cousins des chimpanzés. Et le groupe Humain-Chimpanzé est cousin, d’un plus lointain cousinage, avec les macaques. Enfin, grâce à Charles Darwin, on peut enfin fonder la classification du vivant selon un processus naturel véritable: celui de l’évolution! Darwin comprend que la ressemblance entre certaines espèces est due à des caractères hérités d’une espèce ancestrale et qu’une classification naturelle du vivant doit donc être fondée sur une recherche de parenté. La classification du vivant devient le reflet de la très longue histoire du vivant, c’est à dire une sorte de généalogie. Et pour représenter cette classification, Darwin ne pense pas à un sommaire au début de nombreux volumes poussiéreux, ni à une échelle pour représenter l’ascension du vivant vers la complexité. Pour Darwin, il faut représenter les classifications sous forme d’arbre, pour représenter ainsi les liens de parentés entre les êtres vivants… Un arbre évolutif:

Arbre évolutif

La Phylogénie

A partir de ce moment, on pourrait penser que tous les scientifiques de la terre entière allaient se mettre à travailler, main dans la main, à la réalisation d’une classification du vivant de la mort qui tue! Et bien non, ça a trainé pas mal, notamment parce que toute la communauté scientifique ne s’est pas mise à appliquer la théorie de l’Evolution à la lettre pour établir les classifications. Au final, l’organisation divine ou le Lamarckisme ont eu la peau dure et il a fallu attendre les années 50 pour qu’un certain Willi Hennig (Emil Hans… j’m’en fous, c’est mon blog…) jette les fondements d’une méthodologie rigoureuse pour réaliser une classification naturelle du vivant.

Willi Hennig
Cette méthode, Willi Hennig la nomme la cladistique et c’est la méthode que les chercheurs continuent à utiliser pour classifier le vivant, pour établir les liens de parenté entre les êtres vivants.

L’idéal pour établir les liens de parentés entre les êtres vivants, ce serait d’établir une généalogie complète de chaque organisme vivant. Mais malheureusement pour les chercheurs, ni les bactéries, ni les arbres, ni les moustiques et encore moins les ornithorynques n’ont gardé un registre d’état-civil pour pouvoir déterminer qui étaient leurs ancêtres. Allez hop, flemmards de chercheurs, va falloir réfléchir à une autre solution là! A défaut de pouvoir établir une généalogie, il va falloir essayer de deviner quels sont les liens de parentés sans avoir au préalable établi une généalogie complète.   On va donc essayer de répondre à la question «Qui est plus proche de qui?». Imaginez un peu Colombo face à une trentaine de d’individus qu’il doit regrouper, sans consulter leur registre d’état-civil, en fonction de leur parenté. Est-ce que Mr. A est le cousin germain du 3ème degré de Mr. X? Dur, dur. Et à votre avis, quelle va être la méthode de déduction que va utiliser Colombo pour déterminer ces liens de parentés? Et bien c’est une méthode absolument pas du tout nouvelle: c’est la similitude! Colombo va regarder la couleur des yeux, de la peau, des cheveux, la taille, la forme du visage, etc. et tout ça pour regrouper les suspects en fonction des similitudes qui les relient. L’idée sous-jacente est que plus les individus se ressemblent, plus il y a de chance qu’ils aient des liens de parenté forts par rapport aux autres, que moins de générations les séparent d’un ancêtre commun par rapport au reste des individus.

Il faut que je fasse une petite pause là, pour appuyer un peu sur ce que je viens de dire. C’est crucial! Ce que vous devez enfin réaliser, c’est qu’on a fait des bons gigantesques en terme de philosophie sous-jacente des classifications du vivant, en abandonnant toute idée d’anthropocentrisme, d’ordre divin, ou de hiérarchie du vivant. On se base sur une donnée pertinente : l’évolution des organismes vivants et des espèces, qu’on considère comme une famille dont on essaie de comprendre l’histoire. Mais en ce qui concerne la méthodologie, le concept de base, vous devez commencer à vous rendre compte qu’il est souvent le même: la ressemblance.
Mais avec la méthode qu’on appelle cladistique ou phylogénie, on cherche des ressemblances qui proviennent d’un ancêtre commun. On appelle ça des caractères homologues, c’est-à-dire des caractères dont la similitude est expliquée par leur transmission héréditaire, au fil des générations d’individus et d’une espèce à une autre. Exemple, chez les animaux vertébrés, la mâchoire est un caractère d’homologie… Tous les animaux qui possèdent une mâchoire, l’ont hérité d’un ancêtre commun.

Bien sûr il faut être prudent et il y a toujours place à l’erreur! Il existe des similitudes qui ne sont pas héritées d’un ancêtre commun. Ce n’est donc pas un caractère homologue et on parle alors de convergence évolutive. L’exemple le plus illustre chez les animaux est l’aile.

Convergence évolutive de l'aile
Il est très improbable (et à vrai dire, soyons fou, disons qu’il n’est pas possible) que tous les animaux ailés aient acquis le caractère “aile” d’un ancêtre commun. L’ancêtre commun des mouches, des chauves-souris, des pigeons et des poissons-volants n’avait certainement pas d’ailes et n’a pas transmis ce caractère qui aurait été maintenu, de générations en générations, chez toutes ces différentes espèces. Ce caractère particulier est survenu plusieurs fois au cours de l’évolution au hasard des variations et des sélections de ces variations.
Le jeu, ça va être donc de chercher chez différents espèces des caractères homologues car issus d’un ancêtre commun.

Donc pour résumer, aujourd’hui, la classification des êtres vivants consiste à rassembler les espèces ou ensembles d’espèces en groupes en fonction de la parenté et ces regroupements doivent être faits sur la base de caractères homologues, c’est-à-dire de caractères qui se ressemblent car hérités d’un ancêtre commun.

Attention cependant, il faut être précis en parlant de caractères homologues. La méthodologie de la phylogénétique selon Willi Hennig c’est de ne plus de se contenter de chercher des caractères similaires et différents pour faire ses classifications: ce qu’il cherche, ce sont des caractères avec deux états: primitif et dérivé, ou encore un caractère ancestral et un caractère modifié par une innovation évolutive. Exemple: dans l’échantillon des tétrapodes, un bon caractère va être celui du membre dont l’état ancestral est une nageoire et l’état dérivé, une patte. C’est une des bases de la phylogénie. Grâce à cette idée, on est à la recherche de caractères issus d’innovation évolutive et qu’on va utiliser pour faire nos groupes. L’idée, c’est qu’un caractère issu d’une innovation évolutive a été transmis par un ancêtre à toute sa descendance.

Bon maintenant, il va falloir être franc, tous les chercheurs qui se mettent à vouloir classifier les espèces ne s’attèlent pas à l’ensemble du vivant: non seulement c’est une tâche gargantuesque (on a recensé plus d’1 749 577 de différentes espèces vivantes) mais en plus trouver des caractères d’homologie devient un casse-tête insoluble si on veut considérer toutes les espèces. Ce qu’on fait donc, c’est toujours se concentrer sur un échantillon d’espèce. Et après on donne sa petite contribution à la grande classification de tout le vivant.

Bien sûr on ne se limite pas à un seul caractère. On en cherche plein pour réaliser nos groupes. Mais l’idée c’est qu’à la fin de notre étude, les groupes soient définis par un ensemble de caractère dérivés, par un ensemble d’innovations évolutives. Grâce à cela, nos groupes sont considérés comme représentant un ancêtre hypothétique et l’ensemble de sa descendance: des groupes qu’on appelle monophylétiques. La phylogénie revient donc à déterminer, dans un échantillon d’espèces, comment celles-ci peuvent être regroupées en différents groupes monophylétiques.
Malheureusement, il est très difficile d’expliquer comment construire une phylogénie sans se mettre à en construire une soi-même. Faut pas le cacher, c’est un pas un exercice des plus Funky… Heureusement, un blog ami, le blog de Jean-Philippe Colin, contient plusieurs articles sur la question où Jean-Philippe a notamment tenté de faire la première classification phylogénétique des êtres fantastiques (les elfes, orques, hobbits, etc…). Je vous invite donc à consulter ces liens pour vous familiariser avec le travail d’un phylogénéticien (1, 2, 3 et 4)

Au fait, pour trouver les caractères homologues entre les espèces, il y a plein de perspectives possibles: l’observation morphologique comme le font les Paléontologues, l’observation des gènes comme le font les Généticiens… donc ce qu’il faut garder en tête ici, c’est que la classification du vivant est toujours remise en cause par les nouvelles découvertes que l’on fait en biologie, que ce soit en paléontologie avec la découverte de nouveaux fossiles aux caractères jamais rencontrés, ou encore en génétique, biologie du développement, etc… Mais une chose reste constante depuis plusieurs décennies: la méthode et le fondement naturel des phylogénies. Et ça, c’est une acquisition inestimable dans l’histoire de la classification du vivant.

La semaine prochaine viendra le moment tant attendu, le moment où l’on va explorer ensemble, la Classification phylogénétique du vivant, selon les données les plus récentes.
Liens:
La classification d’Aristote
Les articles de JP Colin (1, 2, 3 et 4)

 

Références:
Lecointre G, Le Guyader H, Visset D: Classification phylogénétique du vivant, 3rd edn: Belin Paris; 2001

Darwin C: On the Origin of Species by Means of Natural Selection, or the Preservation of Favoured Races in the Struggle for Life, 1st ed. edn: London: John Murray; 1859.

Podcast science 49 – Pierre Kerner: l’arbre du vivant (1/3)

Bonjour à tou-te-s!

Cet épisode constitue le 1er volet d’une saga en 3 épisodes proposée par notre ami Pierre Kerner, alias Taupo, chercheur en génétique évolutive et brillant vulgarisateur scientifique sur son blog Strange Stuff and Funky Things. Pierre a pris les commandes du podcast et nous parle de l’arbre du vivant

Le dossier de la semaine

L’interlude de Mathieu pour se changer les idées

La quote de Mathieu

The origin of life (abiogenesis) has nothing to do with the theory of evolution – auteur inconnu

Traduction: “l’origine de la vie (abiogenèse) n’a rien à voir avec la théorie de l’évolution”

(Tiré d’une vidéo formidable sur l’abiogenèse, que Pierre a traduite en français et publiée dans le dossier)

 

Episode 2/3 en ligne la semaine prochaine. D’ici là, patience et bonne semaine!

Dossier – L’arbre du vivant 1/3

Dossier de Pierre (Taupo) dans l’épisode #49.

A la fin de l’interview que j’ai donnée pour Podcast Science, Mathieu et Alan ont évoqué quelques questions auxquelles ils auraient aimé que j’apporte des réponses. Il y avait notamment une question de Mathieu (quelle est la distinction entre animal/organisme vivant/organisme unicellulaire/métazoaire… et les lignées évolutives associées à ces organismes) à laquelle je n’ai pas pu apporter de réponses par manque de temps et je pense qu’on a tous été un peu frustrés de ne pas en parler. A leur demande et pour mon plus grand plaisir, je vais donc vous parler de l’arbre du vivant.

Une histoire de l’origine du Vivant

Commençons d’abord par effectuer un voyage dans le temps et imaginons qu’on puisse assister à l’émergence du vivant. On ne sait pas très bien quand ni où cet évènement a eu lieu: probablement il y a plus de 3,5 milliards d’années et sur la Terre. Il est aussi plus que probable que cet évènement ait eu lieu dans de l’eau. Donc imaginons qu’on puisse mettre la tête sous l’eau pour observer ce qui se passait à l’époque: qu’est-ce qu’on y trouverait avant l’émergence du vivant? Et bien plein de choses! Certains points d’eau ont pu, dans des conditions particulières, accumuler tout un tas de molécules de plus en plus complexes. On peut y trouver par exemple des nucléotides, ces molécules qui, mises bout à bout forment des chaînes qu’on appelle les acides nucléiques (ADN/ARN):

 

Nucléotides

On y trouve aussi des acides aminés, qui peuvent aussi être liés les uns aux autres pour former des chaînes appelés peptides (les plus petites protéines).

acide aminé

Et enfin, on y trouve des lipides, des molécules qui peuvent s’organiser spontanément en petite bulles… de gras: acide gras

Avec tous ces ingrédients mélangés, pas étonnant qu’on appelle ce milieu à l’origine du vivant une soupe. La soupe prébiotique pour être précis: y’a du gras, des petits bouts de protéines et même des fragments de brins d’ADN et d’ARN pour le fumet. C’est une bonne partie des ingrédients qui constituent les êtres vivants tels qu’on les connait aujourd’hui, des ingrédients qu’on appelle macro-molécules (un joli nom pour parler de molécules catégorie poids lourd). Ces macro-molécules font des choses assez improbables comme interagir entre elles ou s’auto-organiser avec l’exemple des bulles que forment spontanément les lipides dans un milieu agité. Au final, cette soupe prébiotique est le théâtre d’une chimie qui va dans toutes les directions. Les lecteurs de mon blog SSAFT, savent que j’aime à illustrer mes articles avec une ribambelle d’images et vidéos. Je me suis donc donné comme défi de chercher à illustrer ce Podcast avec des sons. Et pour illustrer la chimie prébiotique, voici le son que j’ai choisi:

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C’est l’illustration des interactions aléatoires de ces molécules, au gré des forces physiques et chimiques qui règnent dans leur environnement. En gros, c’est le souk, tout part dans tous les sens et le peu de structure organisée qui se crée est vite fait décomposé. En plus, pour que des acides nucléiques et des protéines s’auto-assemblent, il faut que les briques élémentaires qui les composent (nucléotides et acides aminés) soient toujours disponibles dans la proximité de l’assemblage parce que pour l’instant, c’est comme si un constructeur devait faire l’aller-retour entre l’usine à brique et son chantier pour bâtir sa maison. Ce serait donc bien pratique si tous ces éléments essentiels étaient enfermés dans une bulle de lipides: on obtiendrait un milieu extrêmement favorable pour de la chimie de haute voltige et des assemblages de plus en plus complexes et stables. C’est ce qui s’est très probablement produit au sein de notre soupe prébiotique: des assemblages fortuits de briques élémentaires de macro-molécules enfermés dans une couche de lipide. On a là le précurseur d’une cellule vivante: l’émergence d’une proto-cellule que l’on peut illustrer de manière sonore comme ceci:

 

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Maintenant qu’on a été témoin de l’émergence de ces proto-cellules, on peut se demander ce qu’elles font. Et bien comme ces bulles de lipides sont un peu perméables, elles peuvent capter de l’environnement externe les briques élémentaires qui passent près d’elles. Si elles croisent des nucléotides et des acides aminés, hop, ils se faufilent à travers les lipides et se retrouvent assemblés dans de grosses chaînes d’ADN ou de protéines qui sont trop volumineuses pour ressortir. Et si elles croisent des lipides, zou, à la surface pour une bulle de plus en plus grande. Au final, ce qu’elles font, ces proto-cellules, c’est s’offrir un gueuleton! C’est ce qu’on appelle le métabolisme de la cellule et c’est ce qui va leur conférer une autonomie de plus en plus importante.

Et puis quand à un certain moment, ces proto cellules se sont bien gavées et sont devenues bien grosses, il est fort probable que les bulles se soient fragmentées, se séparant en deux bulles portant chacune une partie du butin accumulé. Dans ce butin, il y a les fameux acides nucléiques alias ADN et ARN composés de nucléotides. Chaque molécule d’acide nucléique varie en fonction de l’ordre dans lequel sont assemblés les nucléotides qui les composent. L’ADN et l’ARN sont aussi capables de former des assemblages complémentaires, des assemblages de deux molécules qui une fois séparées contiennent l’information nécessaire à la reproduction de leur molécule complémentaire. C’est pour ça qu’on considère que l’ADN et l’ARN sont les molécules à la base de la reproduction.

 

Composition de l'ADN

 

Revenons à nos proto-cellules pour illustrer le phénomène: une grosse proto-cellule est sur le point de se diviser tant elle est volumineuse. En son sein, deux molécules d’ADN complémentaires se sont lentement assemblées. Chacune contient l’information pour reproduire la molécule complémentaire. Après la division, chaque molécule d’ADN se retrouve isolée dans une nouvelle proto-cellule plus petite, et chacune va pouvoir permettre l’assemblage de sa molécule complémentaire. Il y a donc eu hérédité d’une information: l’information génétique et la reproduction, main dans la main, viennent d’émerger au sein des proto-cellule et on peut illustrer le phénomène de la manière suivante:

 

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Mais si les proto-cellules étaient uniquement capables de se dupliquer à l’identique, voilà quelle serait la situation sur terre, même après des milliards d’années:

 

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C’est presque aussi agaçant que le son que j’ai utilise pour la soupe pré-biotique, hein? Heureusement pour nous, chaque processus de réplication n’est pas 100% fidèle. Les divisions ne sont pas parfaitement symétriques et des erreurs peuvent se glisser lors de la construction des molécules d’ADN complémentaires. En d’autres termes, les cellules qui se répliquent créent inévitablement des variants. Et ça, c’est la biodiversité, ce fantastique phénomène que j’illustrerai de la manière suivante.

 

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Chaque variant maintenant possède une copie unique d’ADN. Et chaque variant va se dupliquer. Seulement il y a des variants qui vont peut-être se dupliquer plus vite, de manière plus efficace, etc… Et ceux-ci vont se trouver en plus grand nombre parmi les proto-cellules. Et puis il y a ceux dont les molécules d’ADN ou d’ARN vont, en fonction de l’information qu’elles portent, réaliser des processus favorisant soit la duplication, soit la vitesse de réplication de leurs macro-molécules, soit carrément des processus pour aller grailler directement une autre proto-cellule plutôt que se casser la tête à piocher dans la soupe chaque brique… Là, au cas où vous l’avez pas compris, je suis en train de vous décrire les premiers pas de ces proto-cellules dans la grande aventure de l’évolution: les variants subissent une sélection et certains vont pouvoir se reproduire et d’autre pas. C’est l’influence de la sélection naturelle sur la biodiversité, menant à l’évolution de ces premiers organismes vivants au fil des générations.

Tout ce dont je viens de vous parler, c’est une présentation extrêmement simplifiée de l’origine du vivant, un domaine scientifique qui s’appelle l’abiogenèse. J’ai évité de rentrer dans le détail parce qu’il y a beaucoup de choses dont on va parler aujourd’hui, mais je vous ai tout de même préparé une traduction d’une vidéo très bien faite sur le sujet:

 

 

La définition du Vivant

Au final, en vous décrivant les étapes de l’émergence des organismes vivants, je vous ai aussi décrit les différents critères qui rentrent dans la définition la plus largement acceptée du vivant. En effet, le vivant peut se définir par différentes capacités:

– Capacité à croître

– Capacité à se nourrir

– Capacité à se reproduire

– Capacité à évoluer.

Cependant, j’aimerais faire une mise en garde sur les définitions. Une définition, si précise soit-elle, ne garantit pas une représentation fidèle de la réalité. C’est surtout le cas en biologie car souvent, les définitions s’effondrent quand on éprouve leurs limites. J’ai d’ailleurs trouvé une “quote” parfaitement adéquate (pour voler un peu la vedette à Mathieu). C’est une citation de Richard Dawkins dans son ouvrage le gène égoïste et qui donne en Anglais:

Human suffering has been caused because too many of us cannot grasp that words are only tools for our use, and that the mere presence in the dictionary of a word [like ‘living’] does not mean it necessarily has to refer to something definite in the real world. Richard Dawkins, The Selfish Gene

La traduction étant: Beaucoup de tort a été fait parce que la majorité d’entre nous n’arrive pas à accepter que les mots sont uniquement des outils pour notre usage, et que leur seule présence dans un dictionnaire, comme pour le mot vivant, ne signifie pas nécessairement qu’il se réfère à quelque chose de concret dans le monde réel.

En ce qui concerne la définition du vivant, ses limites proviennent du fait que la vie n’est pas une substance aux propriétés éternelles: la vie, c’est un processus. Et définir ce processus revient à décrire ses caractéristiques telles qu’on les rencontre chez les organismes vivants actuels, c’est à dire les capacités énoncées précédemment: au cours du processus de la vie on peut observer des phénomènes de croissance, d’ingestion, de réplication et d’évolution. Mais pour chacune de ces caractéristiques, on va vite rencontrer des exceptions problématiques, comme le cas des hybrides stériles par exemple: un mulet, sous prétexte qu’il n’est pas capable de se reproduire, devrait-il être exclu du vivant?

Pauvre mulet...

 

Le cas le plus célèbre d’entités dont on ne sait s’il faut les exclure ou les inclure dans le vivant, est celui des virus. Aujourd’hui, sur Terre, tous les organismes qu’on considère comme vivant ont leur information génétique contenue dans des acides nucléiques (ADN/ARN). Les virus possèdent une information génétique de la même nature. Ils ont un génome. Cependant, comme ils ne sont pas autonomes et qu’ils n’ont pas la capacité de se reproduire sans infecter d’abord une cellule, de nombreux scientifiques choisissent de les exclure du vivant. Mais au final, est-ce que les virus ne pourraient pas représenter un domaine altéré du vivant?

Virus: Aux frontières du vivant

Il y a de nombreux scénarios qui se penchent sur l’origine des virus: certains pensent qu’il s’agit des descendants des premiers balbutiements de la vie: de la proto-vie ayant été maintenue en évoluant grâce à leur capacité à parasiter des cellules. D’autres pensent que les virus sont des organismes parasites tellement modifiés qu’ils ont perdu leurs capacités à croître et à se reproduire. Dans ces deux cas de figures, exclure les virus de la vie semble un choix subjectif.

Par contre, si on relâche la définition, on se trouve à inclure, au sein du vivant, des substances incongrues.

Cristal de Kaolinite

 

C’est pas exemple le cas des cristaux de silices dans une solution. Ceux-ci sont capables de s’organiser spontanément et donc de croitre, de se répliquer une fois brisés et leur structure peut également contenir des variations héréditaires. La seule chose dont n’est pas capable un cristal, c’est une forme d’autonomie grâce à un métabolisme… mais c’est le cas des virus aussi! Bref, c’est le bazar… le bazar du vivant!

Bon, pour les besoins du Podcast, restons avec notre définition où l’on considère la cellule, avec ses quatre capacités, comme l’unité fondamentale de la vie et où les plus petits organismes vivants sont formés d’au moins une cellule: des organismes aussi différents qu’une levure (qui est un organisme unicellulaire) ou encore une fougère ou un éléphant sont tous considérés, selon cette définition, comme des êtres vivants.

Donc vous le voyez bien, même si on restreint l’ensemble du vivant avec cette définition, ça nous fait un sacré paquet d’organismes vivants qui existent sur notre planète! Evidemment, il n’est pas question de considérer qu’un organisme est plus ou moins vivant par rapport à d’autres. En revanche force est de constater que dans la besace du vivant, il y a une foultitude d’espèces extrêmement différentes, et qu’elles sont extrêmement variées. Il est tout à fait instinctif de vouloir comprendre cette diversité du vivant et de tenter de la raisonner… en la classifiant.

Et c’est ce qu’on s’attachera à faire, ensemble, la semaine prochaine.

Liens:

Références:

  • McKay CP: What Is Life—and How Do We Search for It in Other Worlds? Plos Biol 2004, 2(9):e302.
  • Dawkins R: The selfish gene: Oxford University Press, USA; 2006.

Podcast science 48 – La prosopagnosie

Salut todos!

Le dossier de la semaine

La petite news de la semaine qui réveille le dimanche matin

via notre ami Ben (de l’excellent Niptech Podcast) :
Le physicien du CERN Dragan Slavkov Hajdukovic postule que la matière noire serait une illusion causée par le vide quantique.

Les explications du professeur Mathieu:

Il y a désormais 3 écoles pour expliquer la vitesse de rotation plus rapide qu’attendue des galaxies:

  • La première école invoque l’existence de la matière noire.
  • La deuxième école invoque une modification de la loi de la gravitation (théorie MOND).
  • La troisième voie proposée par Hajdukovic n’introduit ni la matière noire, ni la modification de la loi de la gravitation.

Selon cette nouvelle théorie, il y aurait 2 types de charges gravitationnelles:

  • La charge gravitationnelle positive de la matière – La particule virtuelle a une charge gravitationnelle positive.
  • La charge gravitationnelle négative de l’antimatière – L’antiparticule virtuelle a une charge gravitationnelle négative.

Ces charges gravitationnelles de signe opposé généreraient des dipôles gravitationnels dans le vide quantique. Le tout prenant une forme de fluide dipolaire responsable de l’effet gravitationnel agissant sur la vitesse de rotation des galaxies qui est plus élevée que celle attendue.

Retour sur l’émission de la semaine dernière

Les quotes de Mathieu

A nouveau deux pour le prix d’une seule:

  • Ce qui nous manque le plus, ce n’est pas la connaissance de ce que nous ignorons, mais l’aptitude à penser ce que nous savons. – Edgar Morin
  • L’avenir de l’espèce humaine dépend non de ses découvertes, mais de ce qu’elle en fera. – Inconnu.

Ce qui entraîne un petit plug de Mathieu pour le concept de “Slow Science” issu d’un mouvement plus global Slow Movement (Slow Food) :

  • http://slow-science.org/ Le manifeste en deux mots:
    • La science a besoin de temps pour penser et digérer ses découvertes.
    • Faire appel à l’interdisciplinarité pour remettre une découverte dans son contexte global.
    • La science doit être un processus méticuleux. Il ne faut pas espérer des scientifiques des pansements, des patchs rapides à appliquer aux problèmes de la société.
    • La slow science s’appuie sur un recherche scientifique conduite par la curiosité , plutôt que par des objectifs de performance.
Rendez-vous la semaine prochaine avec notre ami Pierre Kerner qui nous mijote un petit dossier de derrière les fagots!