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Podcast Science 245 – #psPlaisir – soirée radio-dessinée : science ou plaisir, pourquoi choisir ?

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Les dessins !

Admirez les œuvres incroyables réalisées sur le moment par Héloïse, Inti,  Mél, Phiip Lapin,  Puyo et Gilda !

Les photos !

Admirez les photos de Puyo :

Et les photos de Xavier :

Le compte-rendu

» Le compte-rendu de Pierre Kerner sur Strip-Science
(à venir)

Podcast Science 244 – Mission Euclid, Anaïs Rassat

 

Bonne année !
Euclid est une mission de l’Agence spatiale européenne dont le lancement est prévu pour 2020. La mission a pour but de nous aider à mieux comprendre ce qu’on appelle l’univers sombre. Pour en parler avec nous ce soir, nous avons la chance d’avoir avec nous Anaïs Rassat du CERN. Si vous nous écoutez en direct sur live.podcastscience.fm, n’hésitez pas à poser dès maintenant vos questions en les adressant à @ps dans la chatroom.

Nous sommes le mardi 12 janvier 2016, vous êtes sur Podcast Science et c’est l’épisode 244, bonsoir et bienvenue !

Le dossier de la semaine

Anaïs Rassat nous parle du projet Euclid

Les images de la soirée

La quote de la semaine

“Pour l’enfant, amoureux des cartes et d’estampes
L’univers est égal à son vaste appétit”

Le voyage, Beaudelaire.

La prochaine fois

246 – La méthode des lieux

Mardi 26 janvier – La méthode des lieux avec Timothée Behra

perte-de-la-memoire-immediateSi presque personne ne remet en question sa capacité à raisonner, presque tout le monde se plaint de sa mémoire. Ah, si seulement on pouvait se rappeler de ce code, du prénom de la nièce de son beau frère, ou de ce film…

Certaines personnes toutefois semblent échapper à ce destin, et disposent d’une mémoire impressionnante, apparemment sans limite : ils peuvent retenir 10 000 décimales de pi, les prénoms de 100 personnes croisées au cours d’une soirée, ou bien apprendre l’ordre d’un jeu de 52 cartes mélangées en moins d’une minute.

S’ils peuvent avoir l’air d’être des extraterrestres à première vue, ces “mnémonistes” affirment que leur mémoire n’a rien d’extraordinaire : nous sommes tous équipés d’une mémoire permettant de faire cela pourvu qu’on sache comment l’exploiter. En particulier, leurs prouesses reposent sur la “méthode des lieux”, une méthode de mémorisation connue depuis l’antiquité pour mémoriser discours et argumentations.

Comment fonctionne la mémoire, et comment peut-on l’améliorer avec la méthode des lieux ? C’est le sujet du prochain podcast avec notre invité, Timothée Behra, qui a étudié la mémoire et la méthode des lieux pendant son parcours en sciences cognitives

 
Conclusion

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#psPlaisir – Pierre Kerner : le plaisir trouble des obsessionnels compulsifs

La chronique de Pierre démarre à 1:55:54
» écouter sur Soundcloud

Billet diffusé dans le cadre de l’émission radio-dessinée #psPlaisir le 16 janvier 2016 à Lausanne et publié simultanément sur SSAFT.


Dur de faire original quand on doit préparer un sujet sur le plaisir et qu’on a déjà évoqué la bouffe, le sexe et l’alcool lors des précédentes émissions radio dessinées. Et pour couronner le tout, me voici en Helvétie: il faut donc que je trouve une facette de la question à laquelle les suisses soient sensibles. Alors qu’est-ce qui peut bien plaire aux suisses hormis le chocolat, le sexe en altitude et l’abricotine…
Et bien à en croire l’artiste suisse Ursus Wehrli, ce qui est susceptible de plaire à ses compatriotes, c’est de l’organisation aux limites de l’obsessionnel, en témoignent ses séries de photos où il trie des voitures dans un parking par couleur

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… ou encore classe ses pâtes lettres par ordre alphabétique…
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L’artiste va même jusqu’à corriger quelques œuvres célèbres et ainsi ranger la chambre de Van Gogh…
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… dépointiller un tableau du pointilliste Seurat…
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ou réorganiser harmonieusement une toile de Kandinsky…
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Avant d’aller plus loin, il faut que je m’assure que mon audience helvétique est bien réceptive et sujette à cette passion obsessionnelle pour l’organisation. Du coup, si mes calculs sont bons, je devrais obtenir une réaction en vous diffusant les images suivantes de parts de pizzas et gâteaux coupés n’importe comment…

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…, d’une ligne d’interrupteurs non alignés…
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… ou d’un motif de macadam non symétrique…
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J’vous sens tendu là, non? Allez, une petite cure qui devrait vous soulager et vous faire plaisir, avec un parfait alignement de bouts de baskets converse…
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, une camionnette transportant des paquets organisés comme un Tetris…
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…un sandwich sans bout de jambon qui dépasse…
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… et un yoghurt dont l’opercule a été retiré sans perturber l’hymen lacté sous-jacent…
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Mais en fait, il faudrait peut-être établir une distinction entre plaisir et soulagement (la sensation qu’on éprouve lorsqu’une douleur, irritation ou anxiété cesse). Moi personnellement, je surkiffe ce genre d’images d’organisation hardcore: j’en éprouve du plaisir, pas un soulagement. Avant de préparer cette chronique, je m’imaginais par association que les personnes atteintes de troubles obsessionnels compulsifs éprouvaient un plaisir incontrôlable et addictif face à ce type de constructions ordonnées qui relèvent du rituel. Il m’a suffi de quelques recherches préliminaires, pour me rendre compte de l’étendu de mon ignorance.  Bref, la rédaction de cet article ne s’annonçait plus vraiment être une partie de plaisir… et pour être tout à fait sincère, ce que je vais vous proposer maintenant ne sera pas la description d’une facette du plaisir mais plutôt la réalisation de son portrait en creux. On va tenter de cerner les frontières du plaisir… et de percevoir l’impact de son absence.
Alors pour moi, les personnes atteintes de troubles obsessionnels compulsifs, c’était grosso-modo des gens qui kiffent ranger, ne supportent pas le désordre, des perfectionnistes qui attachent une importance énorme à des petits rituels du quotidien… Bref, des Sheldon Cooper: le gars qui ne peut pas pas rentrer chez Penny sans avoir tapé trois fois à la porte en prononçant son nom.

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Vous imaginerez donc bien que je n’ai même pas levé un sourcil en découvrant l’année dernière cette vidéo caricaturale de Rhett & Link sur les TOC:

Pourtant, les mêmes comédiens avaient pris le soin de publier une vidéo accompagnant la précédente et expliquant justement que leur clip était une manière de se moquer des usages abusifs de l’expression “avoir des TOC”.

Cette autre vidéo du Dr. Natascha M. Santos déconstruit de façon très pédagogique les nombreux mythes tenaces qui existent concernant les TOC (et si vous ne deviez regarder qu’une vidéo de cette article, la voici) :

Traduction:
Une méprise bien courante consiste à croire que si vous aimez méticuleusement organiser vos affaires, garder vos mains propres, ou planifier votre week-end dans les moindres détails, vous pourriez être sujets aux TOC. En fait, les TOC, qui signifie troubles obsessionnels compulsifs, sont une condition psychiatrique grave qui est souvent mal comprise par la société et même par des professionnels de la santé mentale.
Commençons donc par déboulonner quelques mythes.
Mythe 1: les comportements répétitifs ou rituels sont synonymes de TOC.
Comme son nom l’indique, Le trouble obsessionnel compulsif a deux aspects: D’une part les pensées, images ou impulsions intrusives, connues comme sous le nom d’obsessions, et d’autre part les compulsions comportementales auxquelles s’adonnent certaines personnes pour soulager l’angoisse que leur causent les obsessions. Les types d’actions que les gens associent souvent avec les TOC, comme le lavage excessif des mains, ou la vérification des choses à plusieurs reprises, peuvent être des exemples de tendances obsessionnels ou compulsives que beaucoup d’entre nous présentent de temps à autre. Mais le trouble réel est beaucoup plus rare et peut être très handicapant. Les personnes touchées ont peu ou pas de contrôle sur leurs pensées obsessionnelles et leurs comportements compulsifs, qui ont tendance à prendre beaucoup de temps et interférent avec leur travail, l’école ou la vie sociale au point de causer une détresse importante. Cet ensemble de critères de diagnostic est ce qui sépare les personnes souffrant de TOC de ceux qui peut être juste un peu plus méticuleux ou obsédés de l’hygiène que d’habitude.
Mythe 2: le principal symptôme des TOC est le lavage excessif des mains.
Bien que le lavage des mains soit l’image la plus courante des TOC dans la culture populaire, les obsessions et les compulsions peuvent prendre de nombreuses formes différentes. Les obsessions peuvent se manifester comme des craintes de contaminations et de maladies, un souci de ne pas nuire à autrui, ou des préoccupations concernant des numéros, des motifs, la moralité ou l’identité sexuelle. D’un autre côté, les compulsions peuvent aller du nettoyage excessif ou encore des vérifications répétées, ou bien à l’arrangement minutieux des objets, ou encore des parcours de marche dans des configurations prédéterminées.
Mythe 3: Les personnes atteintes de TOC ne comprennent pas qu’ils agissent de façon irrationnelle.
En vérité beaucoup de personnes souffrant de TOC comprennent assez bien la relation entre leurs obsessions et leurs compulsions. Être incapable d’éviter ces pensées anxieuses et la réalisation de ces actions rituelles tout en étant conscient de leur irrationalité fait partie de la raison pour laquelle les TOC sont si pénibles. Les sujets de TOC avouent souvent se sentir fou de vivre leurs anxiétés basées sur des pensées irrationnelles sans trouver le moyen de contrôler leurs réponses.
Mais donc qu’est-ce qui cause exactement les TOC? La réponse frustrante est que nous ne savons pas vraiment.
Cependant, nous avons quelques indices importants.
Les TOC sont considérés comme des troubles neurobiologiques. En d’autres termes, la recherche suggère que les cerveaux de personnes souffrant de TOC sont câblés de manière à générer leurs comportements particuliers. La recherche a impliqué trois régions du cerveau impliqués de manière variable dans le comportement social et la planification cognitive complexe, le mouvement volontaire, et les réponses de motivation et émotionnelles.
L’autre pièce du puzzle est que le TOC est associé à de faibles niveaux de sérotonine, un neurotransmetteur qui communique entre les structures du cerveau et aide à réguler les processus vitaux, tels que l’humeur, l’agressivité, le contrôle des impulsions, le sommeil, l’appétit, la température corporelle et la douleur.
Mais est-ce que la sérotonine et l’activité dans ces régions du cerveau sont les sources des TOC ou des symptômes d’une cause sous-jacente encore inconnue de la maladie. Nous ne saurons probablement pas avant d’avoir une compréhension beaucoup plus intime du cerveau.
Les bonnes nouvelles sont qu’il existe des traitements efficaces pour les TOC, comme des médicaments qui augmentent le taux de sérotonine dans le cerveau en limitant sa réabsorption par les cellules cérébrales, de la thérapie comportementale qui désensibilise progressivement les patients à leurs angoisses, et dans certains cas, la thérapie par électrochocs ou une intervention chirurgicale, lorsque les sujets de TOC ne répondent pas à d’autres formes de traitement.
Savoir que votre propre cerveau vous ment alors que vous n’êtes pas capable de résister à ses commandes doit être particulièrement angoissant. Mais avec de la connaissance et de la compréhension vient la possibilité de demander de l’aide, et la recherche future en neurobiologie pourra probablement nous fournir les réponses que nous cherchons.

Loin des clichés, lors de l’interview d’une de ses amies, atteinte de TOC, la blogueuse Fiamma Luzzati retient cette citation  Nous [les personnes atteintes de TOC] on a le circuit cérébral des routines déréglé. C’est comme un vieux vinyle rayé: la pointe bute et joue toujours les mêmes notes. La vie s’arrête, mais pas le temps.

Les TOC: la vie s’arrête, mais pas le temps

Comme nous l’apprenait Clara Moreau dans son dossier sur les maladies mentales pour Podcast Science, si on cherche à diagnostiquer un trouble mental, nombreux sont ceux qui vont se référer à la 5ème édition du DSM, le fameux manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux réalisé par l’Association Américaine de Psychiatrie. On y découvre que les critères diagnostiques pour les TOC sont la présence d’obsessions et/ou de de compulsions (merci captain obvious) qui sont définies ainsi:
Les obsessions sont des pensées, des envies, des impulsions récurrentes et persistantes qui sont perçues comme non désirées et intrusives.  Chez la plupart des sujets, elles  sont sources d’anxiété et de détresse. Ces obsessions peuvent porter sur des domaines très variés : il peut s’agit par exemple de doutes permanents concernant des actes de la vie quotidienne (comme avoir bien fermé la porte, l’eau ou l’électricité), de la peur irrationnelle de perdre des objets, d’être contaminé, de faire du mal à autrui, d’être le responsable d’une catastrophe, etc. Par ailleurs, les personnes affectées par ses obsessions cherchent à s’en débarrasser, la plupart du temps à travers des mécanismes cognitifs ou encore des actions (qui sont le plus souvent compulsives).
Les compulsions sont définies comme des actions répétitives (laver ses mains, classer et ordonner des objets, vérifier des choses) ou des actes mentaux répétitifs (prier, compter, répéter des séries de mots) que les sujets se sentent obligés de réaliser en réponse à une obsession et qui doivent l’être selon des règles précises et rigides voire ritualisées. Ces compulsions sont effectuées afin de réduire l’anxiété générée par les obsessions sans pour autant être liés de manière réaliste à la probabilité de neutraliser ce qui cause l’anxiété de prime abord.
Chose importante: les personnes atteintes de TOC peuvent ne subir que des obsessions, sans recours aux compulsions.

A écouter cette liste de symptômes des troubles obsessionnels compulsifs, je suis à peu près certains que plusieurs d’entre vous commencent à s’inquiéter de leurs propres épisodes obsessionnels et compulsifs. Alors, est-ce que vous êtes réellement des sujets de TOC qui s’ignorent? C’est possible car les troubles obsessionnels compulsifs ont une prévalence importante, d’environ 2% dans la population mondiale, sans distinction de sexe. Cependant, ce qu’il reste à déterminer c’est si ces épisodes viennent affecter votre qualité de vie. Et c’est précisément à propos de ce point que naissent la plupart des mythes et méprises au sujet des TOC.
Car si on parle de TOC, c’est qu’il s’agit bel et bien de troubles, c’est-à-dire d’évènements qui viennent empoisonner la vie des personnes qui en sont atteintes. S’il vous arrive de vérifier plusieurs fois que votre porte est fermée, que le gaz est éteint, cela ne signifie pas pour autant que vos comportements viennent entraver votre vie sociale, votre niveau d’anxiété, etc. Dans ce cas, ne vous inquiétez pas trop, vous ne faites qu’exprimer un comportement normal associé à une situation anxiogène.
On peut s’étonner que les TOC ne soient au final que l’extension d’un comportement normal. Pourtant, une récente étude réalisée en République Tchèque semble avoir révélé un lien entre anxiété et actes rituels compulsifs chez des individus lambda. Voici l’étude réalisée : deux cohortes d’étudiants devaient répondre en 5 minutes à un questionnaire sur un objet d’art que l’on mettait à leur disposition puis on leur demandait de le nettoyer jusqu’à ce qu’ils le considèrent propre.
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Pour la première cohorte, la tâche se résumait à ces consignes. Pour la seconde, on annonçait aux étudiants qu’ils devraient, en plus de ces consignes, préparer une présentation orale concernant cet objet. Mais, après seulement trois minutes, on leur imposait de passer directement à la phase de nettoyage. Le niveau d’anxiété (enregistré par un Cardiofréquencemètre) était bien plus important pour ces derniers étudiants et leurs mouvements durant la phase de nettoyage (enregistrés par des accéléromètres) étaient beaucoup plus répétitifs et méticuleux. En d’autres termes, il semblerait que l’anxiété favorise des comportements rituels pour tout le monde, et pas seulement des sujets atteints de TOC. La différence chez les sujets atteints du TOC, c’est que ces solutions sans effet sur la source de l’anxiété s’imposent à eux sans qu’ils puissent les refreiner. Cette observation montre bien que la notion de plaisir n’entre pas en compte dans ces épisodes de compulsion.

Dans un article paru dans Médecine/Sciences João Flores Alves dos Santos et Luc Mallet ajoutent que:

Les compulsions ne visent pas le plaisir chez le patient qui critique leur caractère excessif ainsi que leur inutilité. Cependant, lorsqu’il essaie de réprimer ou de neutraliser ses compulsions, il voit son niveau d’anxiété s’aggraver.

On est bien loin d’une image de l’obsessionnel compulsif éprouvant du plaisir à la vue de leur baignoire parfaitement astiquée ou de leur placard merveilleusement rangé. Ce type de représentation renvoie en fait à d’autres troubles que les TOC : en effet, il existe des troubles liés aux rituels et qui font intervenir la notion de plaisir. C’est le cas par exemple des troubles de la personnalité dits anankastiques : dans ce cas, des sujets décrits comme ultra perfectionnistes et hyper attentifs aux détails, associent un tel plaisir à l’ordre et au contrôle , qu’ils emploient de manière excessive, sans lien nécessaire avec une situation d’angoisse,  des rituels leur procurant de la satisfaction. D’autre part, on peut aussi évoquer le cas de patients atteints de troubles du spectre autistique qui peuvent réaliser des actions rituelles par désir de conduire une activité plaisante. Cela dit, ce dernier cas est assez ambigu : plusieurs études ont souligné une relation étroite entre autisme et TOC (on parle alors de troubles comorbides) avec notamment 13 fois plus de risque de trouver des troubles du spectre autistique chez des patients atteints de TOC (6,6 % d’entre eux) que chez des patients sans ces troubles (0,5%).

Pour couronner le tout, non seulement les sujets de TOC n’éprouvent pas de plaisir à effectuer leurs rituels, mais leur trouble entrave leur capacité à avoir du plaisir, notamment les plaisirs sexuels… Une récente étude a ainsi relevé que des patientes atteintes de TOC étaient plus susceptibles d’éprouver du dégoût à l’idée de relations sexuelles, et que leur capacité d’éprouver du désir, de l’excitation et des orgasmes étaient significativement moins importante que d’autres femmes.

Pour comprendre les TOC, plusieurs approches de recherches sont employées: l’approche psychologique, bien sûr, qui explore les pensées intrusives que tout un chacun est susceptible d’avoir, mais qui deviennent excessives et menaçantes chez les patients de TOC. C’est également cette approche qui a permis de trouver des liens et des distinctions avec d’autres troubles anxieux, comme la syllogomanie (la tendance à accumuler de manière excessive des objets):

syllogomanieLa dysmorphophobie (la crainte obsédante d’être laid ou malformé):
dysmorphophobieL’excoriation cutanée (l’arrachage compulsif de bouts de peau):
excoriation cutanéeOu encore la trichotillomanie (l’arrachage voire l’ingestion compulsifs de cheveux – on parle alors de trichophagie). Ce trouble peut laisser des séquelles visibles sur le crâne des patients:
trichotillomanieEt d’autres moins visibles comme pour Ayperi Alekseeva  dont la compulsion a entrainé la formation d’un trichobezoar, une énorme boule de cheveux de 4 kg coincée dans son estomac et le début de son intestin qui a du être retiré chirurgicalement:
trichobezoartrichobezoar
Mais il existe d’autres approches pour comprendre les TOC comme les approches génétiques et neurochimiques qui ont révélé quelques pistes sur les régions cérébrales impliquées, (à savoir le cortex, le striatum et le thalamus), et aussi la balance chimique à l’origine du trouble (probablement liée à une baisse notable de sérotonine, un neurotransmetteur crucial pour les sensations de bien-être).
Ces recherches permettent d’envisager des perspectives thérapeutiques pour les sujets aux TOC. A l’heure actuelle, elles sont essentiellement pharmacologiques (avec administration d’inhibiteurs de la recapture de la sérotonine) ou d’ordre cognitivocomportementale pour enseigner au patient que son anxiété ne persiste pas indéfiniment et que les compulsions ne sont pas indispensables. Dans ce domaine, une récente étude employant la célèbre illusion de la fausse main en caoutchouc (une illusion sollicitant l’impression de posséder un membre fantôme) a montré que les patients atteint de TOC étaient sensibles aux salissures déposées sur la main au caoutchouc, comme s’il s’agissait de souillures déposée sur leur propre membre.
Illusion de la fausse main en caoutchouc

Cela offrirait une piste de thérapie cognitivocomportementale éventuellement moins stressante pour les patients, leur permettant de s’habituer rapidement à la répression de certaines de leurs obsessions, à s’habituer à l’impression d’être contaminé par exemple.
Pour les cas les plus graves et persistants de TOC, des traitements neurochirurgicaux sont envisagés comme par exemple la stimulation cérébrale profonde de régions régissant ces symptômes: les noyaux sous-thalamiques. En gros, pendant une opération à crâne ouvert, on insère deux électrodes profondément dans le cerveau jusqu’à atteindre les régions incriminées et les stimuler à l’aide de faibles courants électriques.

Stimulation cérébrale profonde des noyaux sous-thalamiques, Med Sci, Flores Alves Dos Santos, J., & Mallet, L. (2013)
Alors je sais pas vous, mais avant de laisser un chirurgien enfoncer des aiguilles à tricoter électriques dans mon encéphale, j’aimerais être certain que le gars sait exactement ce qu’il fait. D’ordinaire, la plupart des thérapies que nous nous administrons sont issues de nombreuses années de recherches, notamment à l’aide de modèles animaux. Mais quand on cherche à traiter des troubles mentaux, trouver des modèles animaux pertinents est une tâche difficile.
Pour l’instant les pistes les plus prometteuses sont les chiens et les rongeurs. Chez les chiens, des techniques d’imagerie à résonnance magnétique ont par exemple révélé des anomalies de structures cérébrales similaires entre patients atteints de TOC et des dobermans atteints de troubles obsessionnels canins. De manière surprenante, ces troubles sont très communs chez ces dobermans (prévalence de 28%) qui réalisent des actions répétitives de manière excessive (chasser des ombres, claquer la mâchoire, laper ses flancs ou ses coussinets, etc.) et qui réagissent positivement aux mêmes traitements pharmacologiques que leurs maitres!
Doberman pinscherComparaison d'IRM de cerveaux canins révélant les zones affectées chez les chiens atteints de TOCParce qu’elles ont été croisées dans presque toutes les combinaisons possibles et imaginables, les variétés de chiens sont de fantastiques outils à détecter des facteurs génétiques de susceptibilités à telle ou telle maladie. En l’occurrence, grâce aux chiens, 4 gènes de susceptibilités aux TOC ont été découverts, gènes qui existent aussi chez les humains et qui constituent de nouvelles voies de recherches pour le traitement de ces troubles.
Du côté des petits animaux aux longues incisives, le premier challenge pour les utiliser comme modèles est de découvrir chez les rats et les souris des comportements ressemblant à des troubles obsessionnels-compulsifs. Pour l’instant, les meilleures pistes sont des lignées de souris mutantes qui réalisent un toilettage excessif ressemblant à de la trichotillomanie.
image_mediumSouris mutantes Sapap3 et souris normalesSouris mutantes Sapap3 et souris normales
Ce genre de lignées est très pratique car les généticiens peuvent bricoler leurs gènes ou leur administrer des traitements pharmacologiques ou neurochirurgicaux, dans l’espoir qu’ils puissent être adaptables aux humains. Toute l’ambigüité de ce genre de recherches, c’est de déterminer si on est bel et bien en train de bosser sur des symptômes communs entre souris et humains… ou si on devient super balèze pour guérir les souris d’une maladie qui leur est propre…
Toujours est-il que plusieurs équipes de recherches se sont penchées récemment sur le sujet et ont fait de remarquables découvertes. Deux équipes en particulier, en utilisant la même technique d’optogénétique, ont chez l’une transformé des souris au comportement normal en souris présentant des troubles obsessionnels compulsifs, et chez l’autre, guéri des souris mutantes de leur propension excessive à la toilette.Optogénétique
Pour comprendre leur prouesse, il faut un dire un mot de la technique qu’ils ont utilisée: la fameuse optogénétique. Cette technique inventée en 2005 permet l’implantation (de diverse manières) de neurones possédant des protéines sensibles à la lumière (converties à partir de protéine d’algues). En s’assurant que les neurones se trouvent à l’endroit voulu et en insérant des fibres optiques près de cette région, les chercheurs sont capables de contrôler l’activité d’une sous-population de neurones avec de simples flashs lumineux.
Dans la première équipe de recherche, les neurones photosensibles se trouvaient dans le cortex orbito-frontal et le striatum et en illuminant ces régions 5 minutes par jour, les souris, d’abord normales, se mirent à se toiletter compulsivement, et ce même plusieurs semaines après le traitement. L’importance de la découverte réside dans le fait que, contrairement à certaines hypothèses, ce n’est pas l’intensité de l’activité dans ces régions qui génère le comportement anormal, mais plutôt sa récurrence au cours du temps, des indices précieux pour comprendre l’émergence des TOC.
Dans la seconde équipe, l’outil optogénétique a été utilisé dans les mêmes régions du cerveau, mais, au sein du striatum, la sous population de neurones visée (les interneurones à activité rapide) était différente de celle de la première équipe (les neurones épineux moyens). Or il semblerait que les interneurones à activité rapide contrôlent et régulent les neurones épineux moyens. En illuminant ces régions chez des souris mutantes présentant des symptômes de TOC, les chercheurs ont observé une diminution drastique des compulsions.

Alors certes ces résultats sont encourageants, mais de là à utiliser de la thérapie génique couplée à des LED fourrées dans le cerveau, il devrait s’écouler quelques années… Du coup, quelles sont nos possibilités étant donné qu’on a d’abord éliminé le plaisir de l’équation concernant les TOC, qu’on n’a pas forcément envie de se foutre des électrodes dans l’occiput et que c’est pas demain la veille qu’on décorera nos cerveaux avec des guirlandes de noël ?
Y’a bien un ou deux romantiques qui vont nous suggérer que l’amour est le meilleur des remèdes. Les fans du film ‘Pour le Pire et pour le Meilleur’ (le film où Jack Nicholson est atteint de troubles obsessionnels compulsifs) déclarerons que la science ne peut pas tout et que l’amour est ce qu’il y a de plus efficace. A ceux là je répondrai p’tet bien, mais il ne s’agit probablement pas du remède heureux des comédies romantiques américaines.

Neil Hilborn, poète atteint de TOC, nous offre un aperçu de ce qu’il a ressenti quand il est tombé amoureux de cette fille à qui il a demandé 6 fois de sortir avec lui… en 30 secondes. Elle avait accepté la 3ème fois, mais aucune demande ne paraissant parfaite selon lui, il avait continué. Lors de leur premier rendez-vous, elle apprécia le fait qu’il organisait son plat par couleur. Elle aimait qu’il l’embrasse 16 fois avant de sortir, ou 24 fois si c’était un mercredi. Elle adorait les longues balades pour la raccompagner chez elle à cause du trop grand nombre de craquelures sur le chemin. Elle s’est sentie en sécurité en s’installant chez lui car il vérifiait 18 fois par nuit si la porte était bien verrouillée. Au lit, elle se lovait contre lui alors qu’il éteignait la lumière, puis la rallumait, puis l’éteignait, puis la rallumait, puis l’éteignait, puis la rallumait, puis l’éteignait.
Et puis les baisers la retardèrent avant d’aller au travail, elle n’attendait plus devant chaque craquelure sur le chemin. Elle lui dit qu’elle n’aurait pas dû le laisser s’attacher à elle, que c’était une erreur. Une erreur? Pourtant il n’a pas besoin de se laver les mains après qu’elle l’ait touché? L’amour n’est pas une erreur.
Ce qui le tue c’est qu’elle peut fuir cette relation mais pas lui. Il ne peut pas chercher quelqu’un d’autre car il pense tout le temps à elle. Mais ce n’est pas une obsession comme celles où il s’imagine recouvert de microbes grouillant sur sa peau. C’était la première fois qu’il pensait tout le temps à quelque chose de beau.
Aujourd’hui il désespère de s’imaginer un autre ne l’embrasser qu’une seule fois, sans se soucier que ce se soit parfait. Il a tellement envie qu’elle revienne qu’il laisse sa porte déverrouillée, qu’il laisse la lumière allumée…

Liens:
Ursus Wehrli
Article Bored Panda
My OCD (via Laughing Squid)
Natascha M. Santos (Vidéo TedEd)
Strip de Fiamma Luzzati
Dossier de Clara Moreau sur les Maladies Mentales
Article Inkfish
International OCD Foundation
AFTOC
AltoTOC
BeyondOCD
Articles Questioning Answers sur les liens autisme-TOC (1 & 2)
Article Neurocritic
Article TYWKIWDBI
Article Inkfish sur l’illusion de la main en caoutchouc
Article National Geographic
Article ScienceNews
Article Neurorexia
Article Scicurious
Article Not Exactly Rocket Science
Neil Hilborn (Laughing Squid)

Références:
Ahmari, S. E. (2015). Using mice to model Obsessive Compulsive Disorder: From genes to circuits. Neuroscience. doi: 10.1016/j.neuroscience.2015.11.009
Ahmari, Spellman, Douglass, Kheirbek, Simpson, Deisseroth, Gordon & Hen. (2013). Repeated Cortico-Striatal Stimulation Generates Persistent OCD-Like Behavior. Science. doi: 10.1126/science.1234733
Alonso, P., Lopez-Sola, C., Real, E., Segalas, C., & Menchon, J. M. (2015). Animal models of obsessive-compulsive disorder: utility and limitations. Neuropsychiatr Dis Treat, 11, 1939-1955. doi: 10.2147/NDT.S62785
Burguière, Monteiro, Feng & Graybiel. (2013). Optogenetic Stimulation of Lateral Orbitofronto-Striatal Pathway Suppresses Compulsive Behaviors. Science. doi: 10.1126/science.1232380
Burguiere, E., Monteiro, P., Mallet, L., Feng, G., & Graybiel, A. M. (2015). Striatal circuits, habits, and implications for obsessive-compulsive disorder. Curr Opin Neurobiol, 30, 59-65. doi: 10.1016/j.conb.2014.08.008
Flores Alves Dos Santos, J., & Mallet, L. (2013). Le trouble obsessionnel compulsif. Med Sci (Paris), 29(12), 1111-1116. doi: 10.1051/medsci/20132912014
Jalal, B., Krishnakumar, D., & Ramachandran, V. S. (2015). “I Feel Contaminated in My Fake Hand”: Obsessive-Compulsive-Disorder like Disgust Sensations Arise from Dummy during Rubber Hand Illusion. PLoS ONE, 10(12), e0139159. doi: 10.1371/journal.pone.0139159
Lang, M., Kratky, J., Shaver, J. H., Jerotijevic, D., & Xygalatas, D. (2015). Effects of Anxiety on Spontaneous Ritualized Behavior. Curr Biol, 25(14), 1892-1897. doi: 10.1016/j.cub.2015.05.049
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Pauls, D. L., Abramovitch, A., Rauch, S. L., & Geller, D. A. (2014). Obsessive-compulsive disorder: an integrative genetic and neurobiological perspective. Nat Rev Neurosci, 15(6), 410-424. doi: 10.1038/nrn3746
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#psPlaisir – Lê Nguyên Hoang : le plaisir, comment le partager ? 

La chronique de Lê démarre à 1:35:30
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Billet diffusé dans le cadre de l’émission radio-dessinée #psPlaisir le 16 janvier 2016 à Lausanne

Découpe de gâteau

Avant de vous parler du partage de gâteau qui va être le coeur de ma discussion, voici un préambule pas du tout introductif mais bien marrant sur comment bien couper un gâteau. Alors, d’habitude, on coupe les gâteaux un peu comme une pizza ronde est prédécoupée, c’est-à-dire comme un diagramme en camembert. J’espère que vous voyez ce que je veux dire. Le problème quand on fait ça, surtout avec le camembert pour le coup, c’est que l’intérieur bien moelleux se retrouve exposé à l’air libre. Du coup, quand on range les restes du camembert dans le frigo, la partie exposée va s’asécher et être moins moelleuse.

Une solution qui a été proposée en 1906 consiste à découper une tranche diamétrale du camembert. En gros, vous découpez une tranche le long du diamètre. Ça va vous faire une tranche en forme de fin rectangle très allongé et légèrement arrondie au bout, avec tout plein de moelleux. Vous mangez cette délicieuse tranche. Et avant de ranger le camembert au frigo, vous recollez les deux moitiés de camembert qui vous restent. Pour les parts suivantes, il suffira de couper toujours de part et d’autre de ce collage, symétriquement. Les deux parties restantes se colleront toujours parfaitement. Ainsi, le camembert n’aura aucune partie moelleuse exposée, et il restera toujours aussi bon ! Seul inconvénient : les denières parts ne comporteront presque que de la croûte.

Pour plus d’explications, il y a une superbe vidéo de Numberphile qui sera ajoutée je ne sais comment au dossier du live…

Le passage qui nous intéresse est à 2:10

Le problème du partage de gâteau

Bon, après cette petite mise en bouche, venons-en au coeur de mon sujet : le partage du gâteau. Alors comme tout bon matheux qui se respecte, je vais commencer par simplifier grandement le problème. Pour moi, un gâteau, c’est plutôt une espèce de bûche, c’est-à-dire surtout long dans une direction. Et on va dire qu’on n’a le droit de couper le gâteau que perpendiculairement au sens de la longueur. Pour les matheux parmi vous (il y en a ?), ça veut dire que je vais identifier le gâteau au segment [0,1], et qu’un morceau de gâteau, ça va être un sous-ensemble, de préférence mesurable au sens de Lebesgue, de [0,1]. Bon en fait, si on se permet des sous-ensembles non-mesurables, on peut couper le gâteau en morceaux, et recoller les morceaux pour doubler la quantité de gâteau. C’est ce qu’on appelle le paradoxe de Banach-Tarski, mais en fait, c’est pas un paradoxe, c’est un théorème… Bon je vois que ça fait peur à certains parmi vous, du coup, promis, c’est la dernière remarque matheuse que je vais faire.

Maintenant, on va compliquer un petit peu ce qui se passe pour que ça devienne plus intéressant. Supposons que toutes les parties du gâteau ne sont pas identiques. Par exemple, il pourrait y avoir plus de copeaux de chocolat d’un côté que de l’autre, des morceaux de fraises ici et là, mais plus ici que là, du coulis de framboise seulement au milieu et des noix à une extrêmité. Et puis, disons qu’il me faille partager ce gâteau imaginaire avec les différents intervenants ici-présents. Et là, ça peut être compliqué. Car, si ça se trouve Laurent ne mange que des fraises, Séverine déteste les copeaux de chocolat mais Mél les adore, Pierre aime le coulis de framboise mais pas avec le chocolat – une histoire de trouble obsessionnel compulsif me dit-on – Alan est allergique aux noix et Matière Grise se pose des questions existentielles sur ce qu’ils préfèrent…

Alors, je pourrais essayer de couper des morceaux pour chaque personne, mais qui me dit qu’au moment de servir Alan, il restera encore des morceaux sans noix ? Pas facile, hein ? Et c’est là qu’en tant que matheux, je ne vais pas chercher à résoudre ce problème en particulier, mais je vais plutôt chercher des solutions générales au problème de partage de gâteau.

Je coupe, tu choisis

Bon, le problème paraît à nouveau trop dur donc on va le resimplifier. Supposons que je n’ai à partager ce gâteau qu’avec Alan. La méthode de partage que je vous propose, c’est le “je coupe, tu choisis” : c’est super simple, je coupe le gâteau en deux, et Alan choisit la part qu’il préfère.

Alors, d’après vous, en général, cette méthode permet-elle d’obtenir un partage optimal ? Non, bien sûr que non, si les noix étaient au milieu, a priori, il y aurait forcément des noix dans les deux parts, et donc dans la part qu’Alan aura choisi. En m’échangeant ses bouts de gâteau avec de la noix contre un petit quelque chose sans noix, on pourrait alors améliorer le partage, dans la mesure où on y gagnerait tout deux.

Maintenant, d’après vous, en général, le partage est-il juste ? Bon, c’est une question piège, parce qu’on n’a pas encore défini ce qu’est un partage juste. Et en fait, le concept de partage juste est très compliqué, car, même si l’on a tous notre petite idée de ce qu’est un partage juste… Même au niveau de la recherche, j’aurais tendance à dire qu’il reste encore beaucoup d’incompréhensions ou de mécompréhension de ce concept. Et on se dit même en coulisse qu’il y aura tout un dossier Podcast Science sur ce sujet…

Mais pour aujourd’hui je vais m’en tenir à deux définitions. La première est celle donnée par la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme : “Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits.” Si j’oublie la dignité qui est encore une tout autre difficulté en elle-même, ça correspond à dire que la loi doit s’appliquer de la même façon à tous. Et là, notre partage “je coupe, tu choisis”, il n’est pas juste dans ce sens, puisque les rôles des parties prenantes devant cette loi ne sont pas identiques. Je dois couper, et Alan doit choisir. Mais on peut se demander si la justice au sens des Droits de l’Homme est vraiment une garantie de justice. Par exemple, on pourrait demander à Alan et moi d’écrire chacun sur un bout de papier un nombre, et le gâteau irait à celui qui écrit le nombre le plus grand. On aurait alors une loi identique pour tous, mais in fine, un des joueurs aura tout le gâteau et l’autre n’aura rien, ce qui ne me paraît pas être la façon la plus juste de couper le gâteau…

À l’inverse, si Alan et moi ne sommes pas tous égaux devant la loi du “je coupe, tu choisis”, on sent quand même qu’il y a une certaine forme de justice derrière cette loi. Et bien, on peut formaliser un autre concept de justice pour ce cas, qui s’appelle le partage proportionnel. Un partage est proportionnel si chacun reçoit une part de gâteau qui, selon lui, représente plus de la moitié du gâteau. Par exemple, si Alan reçoit toute la portion sans noix, ça représente selon lui, l’entièreté du gâteau, ou du moins l’entièreté de ce qui a une valeur pour lui dans le gâteau. Et du coup, s’il reçoit la moitié de la portion sans noix, il reçoit une part proportionnelle, puisqu’elle représente selon lui – et j’insiste bien sur le “selon lui” – plus de la moitié de ce qu’il y a à avoir dans le gâteau.

En particulier, ça peut paraître contre-intuitif, mais on voit ici qu’un partage juste n’est pas forcément 50-50. Il se peut très bien que chacun de nous deux reçoit une part qui, selon chacun de nous deux, représente plus de 50% de la valeur que l’on attribue au gâteau entier. Par exemple, s’il y a des noix et du camembert, si Alan est allergique aux noix et aime le camembert, si j’adore les noix et suis allergique au camembert, alors, dans le cas où je prends toutes les noix et si Alan prend tout le camembert, on a même tous deux 100% de ce qu’il y avait à avoir selon nous. Est-ce que c’est clair ?

Et donc, si je prends cette 2ème définition d’un partage juste, on voit que le “je coupe, tu choisis” peut garantir la justesse d’un partage de gâteau. En effet, si je coupe d’une manière que je juge juste, alors les deux parts que je coupe devraient être selon moi 50% du gâteau. Ensuite, Alan, lui, n’a qu’à prendre la part qu’il préfère, qui du coup représentera selon lui plus de la moitié du gâteau. Et donc au final, je récupère l’autre part, qui donc représente selon moi 50% du gâteau. On a tous deux au moins 50% du gâteau selon nous, donc le partage est proportionnellement juste.

Et donc, au final, le “je coupe, tu choisis”, c’est vraiment pas mal… même si, clairement, ce n’est pas ma méthode préférée. Et oui, en tant que matheux, je suis paresseux. Et en tant paresseux, je préfère quand même le “tu coupes, je choisis”.

Le couteau qui bouge

Ça, c’est bien mais ça ne résout pas le problème du partage avec plusieurs podcasteurs, parce que le “je coupe, tu choisis”, et bien, ça ne marche que quand il y a deux personnes. Que faire si l’on est 6 ? Et bien il y a une méthode que je trouve assez cool, mais attention il va falloir être réactif. Ce que je vais faire, c’est déplacer lentement un couteau au-dessus du gâteau, de gauche à droite, selon sa longueur. Et dès qu’un podcasteur me dit stop, celui-ci récupère la partie du gâteau à gauche du couteau, et ne pourra pas en avoir d’autres morceaux. Est-ce que c’est clair ?

Alors, ce partage est-il juste ? Et bien, au sens des Droits de l’Homme, oui, puisque les règles sont les mêmes pour tous. Mais on l’a vu, les Droits de l’Homme ne garantissent pas que chacun recevra une part proportionnellement juste. Du coup, ce partage permet-il de garantir le partage proportionnel, c’est-à-dire, puisqu’on est 6, un partage dans lequel chacun reçoit une part qui représente selon lui, ou elle, au moins ⅙ de ce qu’il y avait à avoir ?

Et bien, la réponse est oui. Oui, à condition que les podcasteurs ne soient pas gourmands et se satisfassent de la part juste qui leur est promise. J’entends par là que, pour garantir que le partage sera juste, il faut que chaque podcasteur dise stop dès qu’il considère que la partie à gauche du couteau représente exactement selon lui ⅙ du gâteau. En effet, toute personne qui dit stop, dit forcément stop parce que la part qui lui sera donné est proportionnelle selon elle. Et puis, il y a la dernière personne, qui recevra la dernière part, et bien, elle, n’a jamais été satisfaite par les cinq parts découpées, et donc, forcément, la dernière part doit la satisfaire. Un petit calcul très simple montre qu’elle aussi, aura forcément une part proportionnelle.

Alors, bien sûr, en pratique, on est tenté d’attendre un petit peu plus pour espérer ramasser un peu plus que ⅙ du gâteau, et ce type de comportements individuels qui peuvent foutre en l’air un mécanisme global, et bien, à ce qui paraît, il y a encore un autre dossier de Podcast Science qui se prépare à en parler…

Conclusion

Bref, vous l’aurez compris, tout ce que je vous ai présenté aujourd’hui n’est qu’une collection d’amuses-gueules. Je vous renvoie d’ailleurs au Podcast 135 où Robin avait fait un tour d’horizons de d’autres problèmes de découpes. Bref, il y a encore énormément à dire sur les différents aspects du partage de gâteau, et il s’agit en fait aujourd’hui d’un domaine de recherche extrêmement actif, à l’interface de la philosophie, de la psychologie, de la sociologie, de l’économie, de la recherche opérationnelle, de l’informatique et des mathématiques, avec des titres de publications que je trouve bien marrants comme : Cake-cutting: Not a Child’s Play, From cake-cutting to dispute resolution ou encore Cake-cutting is no piece of cake. Et donc, après ces amuses-gueules d’aujourd’hui, je vous invite d’ores-et-déjà aux plats de résistance. Et ça, c’est pour bientôt dans Podcast Science !

D’ici là, ce que je veux que vous reteniez, c’est que partager du gâteau, c’est pas d’la tarte !

#psPlaisir – Robin : le plaisir des maths

Billet diffusé dans le cadre de l’émission radio-dessinée #psPlaisir le 16 janvier 2016 à Lausanne

La chronique de Robin démarre à 1:26:52
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Le plaisir des maths

« Si je suis malheureux, je fais des maths pour devenir heureux. Si je suis heureux, je fais des maths pour le rester. »
Alfred Rényi

 

S’il est des plaisir que beacoup partagent, ou peuvent comprendre même s’ils ne sont pas adeptes (je peux comprendre qu’on aime le footing, ne me demandez surtout pas de m’y mettre), le plaisir que l’on peut trouver à faire des maths semble échapper au plus grand nombre. Et pourtant… écoutez ces mathématiciens parler de leurs recherches : « Finalement, nous arrivons au paradis des mathématiciens : ce sont les problèmes qui, à force de réflexion, ont engendré des idées nouvelles qui, souvent, dépassent de façon incommensurable le problème qui leur a donné naissance. » Jean Dieudonné

Paradis. Et oui.

J’essaye quotidiennement de faire comprendre au plus grand nombre pourquoi on peut trouver du plaisir à faire des maths, à en discuter, même en amateur. En montrant la variétés des sujets étudiés, en essayant de faire comprendre quelques étapes d’un raisonnement particulièrement élégant, voire une démonstration entière. En montrant comment des ponts a priori complètement innattendus peuvent apparaître entre deux objets qui rien ne semblait lier. En présentant également des paradoxes, des résultats fortement contre intuitifs, qui peuvent nous paraître monstrueux avant de peut-être nous séduire quand nous les avons apprivoisés. En montrant comment les maths changent notre vision du monde, peuvent éclairer d’un jour nouveau des questions intimes, comme notre rapport au hasard ou à l’infini. Bref, avec tout ce qui plaît également à la plupart des mathématiciens. Ceux-ci essaient parfois de partager ce plaisir, via des analogie, comme Alain Connes, par exemple qui dit

“J’ai autant de plaisir à déchiffrer des partitions de Chopin que des livres d’équations.”

 

L’une des analogies la plus fréquente dans les propos des mathématiciens qui décrivent leurs recherches est celle de la montagne. Un théorème, une nouvelle théorie, sont des sommets, des cols, que l’on a réussi à gravir, et d’où l’on dispose d’une vue plus ou moins intéressante sur le paysage alentour. Plusieurs voies peuvent bien sûr y mener : on a ainsi des centaines de démonstrations du théorème de Pythagore. Montagne impressionnante en son temps, elle est maintenant un sommet équipé de toutes part, que l’on peut probablement atteindre par une route goudronnée, je soupçonne même l’existence d’une buvette. Des groupes scolaires sont traînés là-haut, plus ou moins de force, par remonte-pente. Reste que quand on prend le temps de montrer le paysage, de passer par une démonstration innattendue, il est tout à fait possible d’en profiter encore et encore…

Cette métaphore m’intéresse, car elle se poursuit bien, et permet, je pense, de faire sentir les différents plaisirs que l’on peut trouver en mathématiques (à condition, bien sûr, de trouver un mimum de plaisir en montagne).

Les mathémticiens sont des explorateurs, des pionniers, des cartographes, découvrant des mondes, gravissant des sommets inconnus, sans savoir s’ils y parviendront, équipant les voies, traçant des routes quand le terrain commence à être maîtrisé. Ce sont des montagnards aguerris, capables d’escalader des parois verticales, de partir plusieurs jours dans des conditions extrêmes, équipés de jumelles, de cordes, de pioches et de piolets (voire de dynamite).

William P. Thurston décrit bien ces plaisirs multiples : « Il y a une joie réelle à faire des mathématiques, à apprendre de nouvelles méthodes de pensée qui expliquent, organisent et simplifient. On peut ressentir cette joie en découvrant de nouvelles mathématiques, (…) ou en trouvant une nouvelle façon d’expliquer (…) une structure mathématique ancienne. » Dans les contemplatifs, rêveurs, on trouve Gaston Darboux : « Je compterai toujours, pour ma part, au nombre des heures les plus douces, les plus heureuses de ma vie, celles où j’ai pu saisir dans l’espace et étudier sans trève quelques-uns de ces êtres géométriques qui flottent en quelque sorte autour de nous. ». Et bien sûr Poincaré, parce que je ne peux pas ne pas le citer, vous le savez : “Une théorie est bonne lorsqu’elle est belle”

 

Et moi, je suis un guide de moyenne montagne. Alors on équipe les voies pour que le plus grand nombre puisse profiter, on enseigne des rudiments d’escalade sur des rochers-école, histoire que les personnes intéressées puissent partir elles-même un peu en exploration, dans des lieux adaptés : pas trop abrupts, variés, avec des sommets accessibles. Chacun pourra alors trouver son plaisir : goût de l’effort, de l’endurance, pour certains, exploration technique pour d’autres, contemplation de paysages, la faune, la flore, l’histoire des premiers explorateurs…. Je n’ai pas le temps de donner des exemples, j’espère avoir mis un peu de tout cela dans mes interventions de PS.

J’espère surtout que cette analogie vous permettra au moins de comprendre des choses essentielles : d’abord, il n’y a pas qu’une façon d’apprécier les maths, que ce soit ou non votre domaine. Les mathématiciens ont des profils variés, des goûts et des aptitudes différents, mais ils aiment tous les maths. On peut très bien y trouver du plaisir, même sans gravir seul les plus hauts sommets. Autre chose importante à retenir : c’est dur. Bouchez 3 secondes les oreilles sensibles, mais je dois utiliser cette expression : « on en chie ». Surtout quand on n’est pas habitué, pas motivé, que pas un seul membre de l’entourage ne connaît la montagne. Surtout quand on n’a jamais eu la chance de contempler des paysages superbes, qu’on ne comprend pas l’intérêt de monter pour redescendre juste après. Il y a aussi les aptitudes, bien sûr, la condition physique, l’entraînement. Mais c’est dur pour tout le monde. « Il n’y a pas de voie royale pour les matéhmatiques » , aurait dit Euclide à un roi qui voulait un enseignement plus court et plus simple, puisqu’il était roi et n’avait pas que ça à faire.

Mais tous les gens ayant déjà été submergé d’émotion par le paysage découvert d’un coup au sommet d’une montagne vous le diront : ça en vaut la peine.

Finissons par une citation disons… osée d’André Weil, qui je l’espère fera plaisir même à ceux que je n’ai pas convaincu :

« Tout mathématicien digne de ce nom a ressenti, même si ce n’est que quelquefois, l’état d’exaltation lucide dans lequel une pensée succède à une autre comme par miracle… Contrairement au plaisir sexuel, ce sentiment peut durer pendant plusieurs heures, voire plusieurs jours. »

 

 

#psPlaisir – Matière grise – Argent, plaisir et bonheur !

La chronique de Matière Grise démarre à 1:16:32
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Billet diffusé dans le cadre de l’émission radio-dessinée #psPlaisir le 16 janvier 2016 à Lausanne

Est-ce que l’un d’entre vous a déjà entendu parler d’ “Affluenza ? “

J’ai lu ce mot au détour d’un article sur le plaidoyer d’un jeune héritier Texan recherché pour quadruple homicide.

Affluenza

C’est quand même pas rien.

Le terme « Affluenza », appelée la Fièvre du Luxe aux USA ou L’Angoisse du pauvre en Australie, a notamment été définie dans le livre « Affluenza, The All-Consuming Epidemic – L’épidémie du consomme-tout », datant de 2002.

« Affluenza, The Epidemic – L’épidémie du consomme-tout

On peut y lire ceci : Affluenza, une douloureuse maladie contagieuse, transmise par la société et dont les signes sont un sentiment de remplissage, le doute, l’anxiété et le dégoût qui résulte de l’idéologie du « toujours-plus ».

Concrètement, ce mot popularisé à la fin des années 90, désignerait une maladie causée par l’influence de l’argent dans la réussite sociale, et le pouvoir que cette course au rêve américain peut avoir sur nous.
Mais malgré l’aspect absurde du cas de ce jeune garçon, l’argent est de nos jours bien plus qu’une monnaie ; il définit votre réussite, votre rang et acceptation sociale. Par conséquent, il a une influence directe sur notre comportement et nos émotions.

statut social

Le premier lien que l’on fait, surtout après les fêtes, c’est les cadeaux  !

cadeaux

Pas la version avec le père-noël, on parle bien-sûr de l’achat.

Bien qu’il soit normal de faire des courses dans les supermarchés, cela ne s’apparente plus vraiment à notre survie : il est bien plus question de plaisir.

D’ailleurs, près 60% de nos achats, encore plus en période de fêtes, déclenche chez nous un reflexe vieux comme l’humanité, celui du circuit de la récompense dont Mel a brillamment parlé tout à l’heure.

Et comme évoqué, nous avons tous ce circuit de la récompense quelque part dans notre cerveau ; il se retrouve chez la plupart des vertébrés, du poisson à l’humain. Oui, nous sommes des animaux après tout !

Nous sommes des animaux après tout

Ce système est une des clés de notre survie et de notre évolution, et lorsqu’il est stimulé, par la surprise, la peur, la nourriture, le sexe… Il se met à apprendre et à assimiler de nouveaux fonctionnements.

Pour quelque chose de primitif, on se rend compte que ça reste très compliqué, on va diviser ce comportement en 3 parties :

  1. Cognitif : « Comment obtenir la récompense ? »
  2. Motivation : « Ai-je envie d’avoir la récompense ? »
  3. Affectif : « Qu’est-ce que la récompense ? »

Ici, le Comment c’est par exemple l’achat

La motivation, c’est la libération de dopamine

Et la récompense, c’est la présence de dopamine joliment appelée hormone du plaisir.

Le pouvoir inconscient de l’argent sur nos psychés est pour le moins étonnant, une étude chinoise a étudié son effet sur des gens de niveaux sociaux différents ; alors que certains ont compté des billets…

man counts money in hands dollar usa

… D’autres ont compté des feuilles de papier. À la suite de ça, un test est effectué, où les participants doivent plonger leurs mains dans de l’eau très chaude…

les participants doivent plonger leurs mains dans de l’eau très chaude,

… Et rester aussi longtemps que possible. Et les résultats sont flagrants : ceux qui ont manipulé l’argent sont capable résister en moyenne un tiers plus longtemps que les autres !

Paul Piff, professeur en psychologie et en comportement sociaux a longuement étudié l’influence de la hiérarchie sociale et de l’argent sur le comportement.Paul Piff

Il a mené des études à travers tous les États-Unis, et en partage maintenant les conclusions dans des conférences TED que je vous invite à regarder.

Et donc, ce Piff, à part avoir un nom rigolo, a pu parvenir à des résultats parfois effrayants. Dans une étude,  300 participants étaient répartis en deux catégories : riches et pauvres.

riches et pauvres

On leur a présenté des photos ou des entretiens d’inconnus, en leur demandant ensuite de discerner des émotions sur leur visage

riches moins empathiques ?

Moins le revenus des gens étaient élevés, plus leur résultats étaient corrects ; les riches seraient donc moins empathiques.

C’est entre autre parce qu’entre pauvres, t’as pas d’autre choix que de te serrer les coudes, et espérer que les autres fassent de même pour toi. Le contact avec l’argent, et sa possession, ont tendance à rendre auto-suffisant. Genre : « Puisque je me débrouille très bien et gagne bien ma vie, c’est accessible à tout le monde ; ils n’ont qu’à se bouger et faire pareil ».

self made man

Mais soyons clair, ce ne sont pas les 20.- qui traînent dans votre poche qui vont vous transformer en monstre. Et puis le monde n’est ni tout noir ni tout blanc : les pauvres aussi ont leurs travers.

Lors de sondages, la personne peu aisée voit la richesse comme une sorte de maladie, dont les symptômes seraient d’être un connard.

connard...

Tout est une question de perspective et d’amalgames.
Alors bon, essayons de ne pas tomber dans un scénario du bon et du méchant. Et même si avoir de l’argent aurait tendance à rendre moins empathique, plus aisé et plus résistant, le dépenser augmente la détresse sociale, et la pression sociale augmente au fur et à mesure que votre statut social varie. Et peu importe la taille du compte en banque ; c’est pareil pour tout le monde, il faut se méfier des retours de karma !

Bref, l’argent et cette mécanique pavlovienne, à l’origine très importante pour l’instinct de survie, laisse également de nouveux horizons pour les industriels. Avec des dollars à la place des yeux, le monde voit une toute nouvelle d’immersion de la relation entre un client et le produit acheté : Le NeuroMarketing.

neuromarketing

Cette pratique très convoersée a pour but étant d’effectuer un monitoring sur le cerveau lorsque des clients cobayes effectuent leurs achats, ou sont exposés à des produits. L’utilité concrète ? Provoquer une envie d’acheter compulsive, ou au moins inconsciente, comme pour la souris avec son buzzer.

Au fond, pour beaucoup, aller au supermarché n’est pas de l’ordre de la survie, mais du plaisir. Notre instinct de chasseur cueilleur est bien loin derrière, et ça c’est bon pour le marché !

– Mais est-ce que c’est forcément bon pour le moral ? Je veux dire, dans la quête du succès et de prospérité, les riches ont-ils perdu la capacité d’être réellement heureux ? Les nouveaux riches, les gagnants des loteries sont-ils réellement plus heureux maintenant ?

et les nouveaux riches, alors ?

C’est dur à dire si l’argent veut réellement dire bonheur. En tout cas, des études menées notamment sur des gagnants de loteries, indiqueraient qu’une fois un certain montant atteint, variant entre 35’000 et 55’000 euros par an, le reste ne fait plus beaucoup de différence.

En particulier lors du gain de grosses sommes type Euro Millions, déjà on est un peu moins heureux après s’être fait taxer par l’Etat, et après un « pic » de joie durant entre quelques semaines et quelques mois, très vite on retrouve son état normal, voire pire ; tout dépend comment on décide de gérer ses gains. Par exemple, beaucoup s’endettent dans le futur pour maintenir leur niveau de vie qu’ils ont atteint avec la somme gagnée.

C’est un peu comme une drogue, avec une montée, un plateau, et une descente ! Les plus riches souffrent plus facilement de dépression, et les valeurs matérialistes sont associées à une faible satisfaction relationnelle.

Y a qu’à regarder le taux de dépression et de suicide entre l’Afrique et la Suisse pour se faire une idée.

On apparente souvent l’argent à l’accès facilité à ce dont on a envie. Mais ce dont on a envie n’est pas nécessairement ce dont on a besoin !

Être heureux, très basiquement, c’est d’avoir un job stable, des conquêtes, des biens, des amis à voir et un corps en bonne santé.

Etre heureux...

Et il est vrai que l’argent peut transformer certains de ces aspects. Mais n’oublions pas qu’avec votre compte en banque aussi gros soit-il, vous ne pourrez pas vous passer de ces choses pour être heureux.

Le rôle primaire de l’argent n’est pas d’augmenter son bonheur, mais d’atteindre ses buts et d’être autonome, avoir un seuil de vie agréable.

Un peu comme le chocolat, un peu…  Ça libère de la dopamine ! Trop, et on est malade !

D’ailleurs, voilà une dose de plaisir pour tout le monde ! (distribution de pièces en choco)

Sources

 

 

#psPlaisir – Mél : le plaisir, what it is ?

La chronique de Mél démarre à 1:01:31
» écouter sur Soundcloud

Billet diffusé dans le cadre de l’émission radio-dessinée #psPlaisir le 16 janvier 2016 à Lausanne

Je suis super impressionnée de participer pour la première fois à Podcast science, moi qui d’habitude me conforte dans le silence réconfortant de mes crayons et m’exprime grâce à mes dessins, ce que je continuerai à faire tout à l’heure.

Mais avant d’être impressionnée, je suis avant tout contente d’être là. Eh oui, ça fait PLAISIR d’être ici. On est bien bien bien bien !

Bah oui tiens, ça tombe bien, pour cette session spéciale sur le plaisir ! Mais finalement, le plaisir, Qu’est-ce que c’est ?

Si je prends une définition du Larousse : PLAISIR, nom masculin du latin placere :

  • état de contentement que crée chez quelqu’un la satisfaction d’une tendance, d’un besoin, d’un désir.
    Ex : désir d’écouter podcast sciences, et d’autant plus, en public.
  • sensation de bien-être, heureux

Ok, ça on l’avait saisi… Mais du coup, comment ça marche, tout ça, à l’échelle du corps humain ?

On va commencer par un peu d’histoire des sciences pour comprendre comment tout cela a été mis en évidence ou du moins, saisi…

Bon, déjà, comment est-ce qu’on peut définir le plaisir dans une définition scientifique ?

Skinner 1938, nous permet déjà de poser quelques bases avec sa « Skinner box ! »

Alors non on ne va pas y trouver des burgers, frites et jeux débiles à l’intérieur mais on a à notre disposition un rat, cage avec équipement pour délivrer nourriture, levier pour actionner le dispositif.

(Je sens quelques mines déçues parmi les plus gourmands d’entre vous. Sauf les mangeurs de rats.)

Alors quand on regarde en détail ce qu’il se passe dans la Skinner box, c’est un rat qui va se balader et actionner par le hasard le levier disponible dans sa cage et obtenir de la nourriture.

Skinner reprend le principe de l’expérience de Pavlov (1889) où on fait saliver un chien avec un son de clochette (il associait ça à un comportement réflexe).

Donc, notre rat, malin, va assimiler l’actionnement du levier avec l’arrivée de nourriture (récompense), et renouvèlera l’opération autant qu’il aura faim, puisque cette action assouvit un besoin et procure une sensation de bienêtre.

On pourra alors conditionner l’individu à réaliser certaines actions (conditionnement positif) car elles leur apportent quelque chose de cool pour eux.

Avec Skinner, on comprend que ce conditionnement est lié une action qui prodigue du plaisir !

Mais bon, on en savait pas plus à l’époque que cela sur le plaisir et son fonctionnement, et on en a appris par la suite un peu plus… Mais complètement par hasard !!!

Et tout cela grâce à deux scientifiques travaillant à l’Université McGill, au Canada, nommés Olds et Milner, en 1954.

Milner est un chercheur qui étudie l’exploration fonctions cérébrales. Plus gore mais plus parlant : il plante des électrodes dans diverses zones du cerveau de rats vivants disposés dans une cage.

Via ces électrodes, il peut déclencher des décharges électriques d’intensités variées… et puis, il regarde ce qu’il s’y passe, et en fonction du comportement du rat, en déduit le rôle de la zone sollicitée électriquement.

Olds, en thèse à l’époque, devait stimuler une zone en arrière de l’hypothalamus, qu’ils pensaient destinée à la vigilance, pour voir si l’on pouvait amener les rats stimulés à éviter des coins de cage à coup de décharges électriques dans leur cerveau. Ça reprend le principe de Skinner mais ici on fait une expérience de renforcement négatif.

Quand on regardait les rats, La plupart évitaient les endroits trop « stimulants » électriquement…

Sauf un rat réfractaire, Jack, qui revenait systématiquement aux endroits où le choc électrique était administré.

Et plus les chocs étaient intenses, plus le rat revenait chercher sa dose de décharges… Jack, le premier rat SM de l’histoire des sciences ? Qu’est-ce que Jack pouvait bien avoir de particulier pour adopter un tel comportement ?

En tout cas, ces évènements étranges ne passèrent pas inaperçus aux yeux des scientifiques qui le scrutaient qui décidèrent d’en savoir plus à propos de Jack.

Olds, en bon biologiste, disséqua Jack pour analyser l’origine de ce comportement… Et, oh stupeur, découvrit que l’électrode n’était pas plantée à l’endroit initialement prévu, l’arrière de l’hypothalamus !!!

L’électrode était plantée dans une zone assez proche, nommée septum.

Pour vérifier que le cas de Jack n’était pas une exception, il refit une expérience sur des rats dans lesquels il implanta l’électrode dans le septum. Il les mit dans une cage, avec à l’intérieur, une source de nourriture appétissante… et un petit levier, relié à l’électrode, qui permettait de décharger sur commande des influx électriques.

Ces rats ont très vite appris à appuyer sur le levier. Et tout cela dégénéra en une série de comportements plus étranges les uns que les autres !

Beaucoup se sont administré une centaine de chocs à la minute ! Et l’intensité des décharges ne faisait qu’accroître le phénomène, certains chocs étaient tellement puissants qu’ils propulsaient les rats contre les parois de la cage !

Appuyer sur un levier pour vibrer de plaisir, c’est un peu comme s’ils avaient trouvé un moyen pour les rats de se masturber sans forcément passer par une sollicitation de leurs voies génitales… C’est fort ! Une sorte de sextoy cérébral.

Certains allaient même jusqu’à se laisser mourir de plaisir et ne plus se nourrir… Mourir de plaisir, on connaît des morts plus atroces.

Plus récemment, des scientifiques d’unités de recherche pour la défense aux Etats-Unis réutilisèrent ce principe avec des rats qu’ils arrivent à diriger grâce à des électrodes dans leur cerveau. 2 électrodes plantées dans des parties liées à l’odorat et à la motricité, une dans la zone du plaisir.

Grâce à ce système ils entraînent les rats à rechercher activement l’odeur des humains, ou encore la présence d’explosifs.

À terme, ils comptent utiliser ce dispositif pour trouver des individus lors de tremblements de terre et/ou détecter des bombes.

C’est quand même balaise tout ce qu’on peut faire ou faire faire, par plaisir !

Cependant ces expériences sur les manipulations de rats avec des électrodes dans le cerveau laissent court à des débats éthiques sur ces manipulations.

Pour revenir aux zones du plaisir, on sait que certaines sont dédiées à des plaisirs particuliers, comme la jouissance sexuelle ou le soulagement de la soif, d’autres semblent plus généralisés et offrent une sensation de bienêtre total.

Ce tissu neuronal voit ses messages conditionnés par deux neurotransmetteurs principaux : la dopamine, qui favorise l’envie et le désir, et la sérotonine, dont l’effet traduit plutôt la satiété et l’inhibition.

Le problème c’est qu’il existe des substances capables de déréguler leur sécrétion dans la zone cérébrale du plaisir et d’entrainer des états artificiels de plaisir accentué. Ces substances ne sont autre que les drogues comme les opiacées ou les psychostimulants.

La prise répétée de drogue modifie à long terme les réseaux cérébraux et perturbe la recherche du plaisir. Le réseau dopaminergique s’emballe et provoque un besoin incessant de plaisir… On devient addict !

Toutes ces expériences avec ces électrodes, mais aussi les progrès en terme d’imagerie médicale non invasive (IRM – Imagerie par résonnance Magnétique) ont permis de mettre en évidence et d’affiner la définition d’un centre fonctionnel du plaisir, et ce aussi sur des modèles humains !

Et on peut en faire des expériences rigolotes sur les humains… Comme par exemple, essayer de déterminer les zones activées du cerveau lors du plaisir sexuel, et plus particulièrement pendant l’orgasme…

Quelques études ont été réalisées pour observer les manifestations cérébrales de l’orgasme chez la femme et l’homme.

Pour la femme c’est Nan Wise, étudiante en thèse de 54 ans et sexologue, qui voulut gracieusement donner de sa personne, pour mener à bien cette fabuleuse expérience.

Replaçons les choses dans le contexte : imaginez donc un grand tube gris et froid, aseptisé, un lit hyper rigide, du personnel en blouse blanche qui vous regarde… Huuuum pas du tout bloquant comme situation !!! Meilleures conditions pour se mettre dans une ambiance érotique ! Aller hop, on y va, c’est pour la science !

Donc elle s’est auto stimulée allègrement dans un appareil à IRM et ce dernier a pris des photos de son cerveau toute les 2 secondes.

Les zones les plus sollicitées apparaissent dans des couleurs très claires (jaune / blanches).

Les premières zones activées lors de la masturbation féminine sont des zones associées au cortex sensoriel des zones génitales, dû au fait que zones sont d’abord sollicitées pour se procurer du plaisir, puis ensuite on a une activation du système limbique mais aussi des zones du cerveau impliquées dans les émotions et la mémoire à long terme.

Et quand l’orgasme arrive, les zones activées partent du cervelet et le cortex frontal, pour durant le pic orgasmique sur activer la zone du plaisir et l’hypothalamus qui relâche une hormone nommée Ocytocine et qui cause une sensation d’agréabilité…

Des expériences ont aussi été réalisées sur 11 hommes âgés entre 21 et 47 ans par des chercheurs aux Pays-bas… Et là rebelote, un grand tube gris et froid, aseptisé, et blablabla… Et ces cobayes devant se faire reluire le manche pour obtenir des images d’orgasme ou du moins de cerveau en fonctionnement au moment de l’éjaculation. Dans cette expérience, l’orgasme a été assimilé à l’éjaculation (ce qui est discutable).

Et finalement quand on regarde les zones activées, on s’aperçoit qu’elles sont plus localisées et sur des zones moins étendues que chez la femme… Mais la zone du plaisir est toujours impliquée, elle aussi, mais un peu moins largement que chez la femme.

Encore un domaine où la science doit chercher à en savoir plus, des intéressés dans la salle ?

Pour conclure cette discussion autour du plaisir, c’est que derrière toutes ces tribulations sur la mécanique de ce dernier, accéder au plaisir mène un individu à réaliser des actions qui peuvent se révéler complètement stupides ou dangereuses (prise de drogue par exemple).

Il ne faut pas oublier avant tout d’en profiter un maximum quand celui-là est présent, car qui sait combien de temps cet état durera et quand est-ce que vous y serez confrontés dans le futur.

 

 

 

Sources :

http://www.biopsychology.com/news/index.php?id=darpa&type=search

https://www.newscientist.com/article/dn6429-rats-brain-waves-could-find-trapped-people/

http://lecerveau.mcgill.ca/flash/a/a_03/a_03_cr/a_03_cr_que/a_03_cr_que.html

http://www.psychoweb.fr/articles/neuropsychologie/240-l-orgasme-sur-commande-olds-et-milner.html

http://www.drogues-dependance.fr/s_informer-action_des_drogues.html

http://www.huffingtonpost.com/2011/11/16/female-orgasm-brain-video_n_1097659.html

http://members.home.nl/al.ru.i.n/Ruud/reprints/2007_Georgiadis_Neuroreport.pdf

 

#psPlaisir – Séverine André : la sociologie de la tyrannie du plaisir

La chronique de Séverine démarre à 41:39
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Billet diffusé dans le cadre de l’émission radio-dessinée #psPlaisir le 16 janvier 2016 à Lausanne

PLAISIR ET SOCIOLOGIE

Cadre théorique : appréhender le plaisir en sociologie

Le plaisir n’est pas vraiment un objet de prédilection de la sociologie : en effet, il est très récent que des affects positifs soient envisagés comme des moteurs possibles du changement social. (Je caricature. Nombre de branches de la sociologie, comme la sociologie du corps ou la sociologie de l’art ont pris en compte ce paramètre, mais il est rarement central).

Dans les grandes lignes, le plaisir fut l’objet de la philosophie, hédoniste ou morale, et plus tard l’affaire de la psychanalyse, de la psychologie, de la sexologie : des disciplines plus directement en prise avec les individus et leurs affects.

Il y avait bien une raison à cela : le plaisir, dans son acception traditionnelle, est à la mesure de l’homme, juge suprême de son ressenti. En philosophie, on appelle ça « autorité de la première personne » : est plaisir ce que l’individu ressent et qualifie comme tel.

Les sciences dures ont pour leur part trouvé des substrats biologiques au plaisir, qui permettent de l’envisager de façon « technique » : sous forme d’influx, de connexions, de libération d’hormones, d’allumages de zones cérébrales : le plaisir devient localisable et quantifiable.

Mais pour la sociologie, qui implique un changement d’échelle, de l’individuel au collectif, un problème se pose : il n’y a ni substrat physique, ni instance de perception : qui, dès lors, serait habilité à dire ce qu’est le plaisir à l’échelle d’une collectivité entière ? On est bien forcé de partir d’une convention, et prendre pour objet ce qu’une société, à un moment donné, désigne par ce terme. On peut alors observer les contextes de pertinence de cette notion, et s’intéresser au forme que le plaisir peut prendre dans les contextes en question.

Pour autant, le plaisir peut-il être considéré comme un fait social ? Émile Durkheim, l’un des fondateurs de la sociologie moderne, proposait qu’un phénomène peut être considéré comme un fait social s’il répond à ces quatre critères :

  1. la généralité : que ce fait soit assez fréquent ;
  2. l’extériorité : que ce fait soit extérieur aux individus, c’est-à-dire qu’il se situe dans la sphère collective et non privée ;
  3. Le pouvoir coercitif: le fait social s’impose aux individus, il ne résulte pas d’un choix individuel. Il est le fruit d’une combinaison de différents facteurs sociaux, économiques, historiques, géographiques, politiques… Cette combinaison impose des contraintes à l’individu ;
  4. Le critère historique: pour qu’un fait devienne social, il faut qu’il se généralise et donc, un fait nouveau ne peut être social avant une certaine période.

 

A première vue, le plaisir ne semble pas remplir idéalement toutes ces conditions. Il arrive pourtant que le plaisir, prérogative de la sphère privée, rejaillisse dans la sphère collective, pas tant sous la forme de sensation, mais plutôt d’enjeu ou de revendication. Il suffit de penser à la condamnation du plaisir dans certains contextes religieux, au « droit au plaisir », revendiqué par les manifestants de mai 68, à la privation de plaisir imposé aux femmes dans certaines cultures par le biais de l’excision, ou plus récemment, au plaisir porté en étendard par le Parisiens contre, je cite, « le terrorisme et la barbarie ».

Le plaisir revêt, dans chacun de ces exemples, des enjeux différents. Il peut figurer un ensemble de valeurs, autour desquelles on se fédère pour contrer, soit un système oppressant, soit une idéologie à laquelle on ne souhaite pas se soumettre. Etre du côté du plaisir, c’est l’être contre quelque chose : la religion, le productivisme, le paternalisme, l’exploitation, etc. (faire primer l’individuel sur le collectif)

Mais le plaisir peut aussi, lorsqu’il est contrôlé par un groupe dominant, servir de moyen de coercition, comme dans l’exemple de l’excision. Dans ces situations, il y a friction entre les sphères privée et publique, puisque ce qui devrait appartenir en propre à l’individu fait l’objet d’un contrôle social.

Une illustration : plaisir marchand et marchandisation du plaisir

J’ai choisi de m’intéresser à la notion de plaisir telle qu’elle est utilisée par la société de consommation, véhiculée par les médias, et conditionnée par l’industrie du divertissement et des loisirs.

En effet, il semble que le plaisir soit partout :

« Le plaisir de conduire », « hurlez de plaisir », « le plaisir du goût », « le plaisir au cœur léger », « rugir de plaisir », « le plaisir à l’état brut », « habillez-vous de plaisir », « goûtez au plaisir de la légende », ou encore, « du plaisir à tartiner ».

Depuis son avènement au milieu du 20e siècle, la société de consommation est devenue le plus grand et le plus puissant pourvoyeur de ce qu’on identifie aujourd’hui comme « le plaisir ». L’émergence de cet état de fait est complexe, et mériterait à elle seule une enquête. Je propose de retenir ici quelques éléments qui je pense furent déterminants.

Première étape, les loisirs :

Les loisirs, en tant que contrepartie agréable au travail, accordée par les patrons aux employés des industries, font lentement leur apparition au début du 20ème siècle. Les ouvriers bénéficient dès lors de temps libre, et parfois de moyens, que l’industrie de masse va s’évertuer à combler par la production de biens propres à satisfaire cette nouvelle réalité sociale. L’industrie des loisirs fait progressivement son apparition.

Deuxième étape, mai 68 :

Les manifestants, lorsqu’ils revendiquent « le droit au plaisir », ne font pas référence qu’à la liberté sexuelle. Leur critique porte aussi sur cette organisation rationnalisée du loisir, et donc, du plaisir. Dans ce système capitaliste, l’offre est en effet excessivement homogène, et les contestataires y voient surtout un moyen de contrôle du système sur les individus. Pour eux, ce sont au contraire « l’autonomie » et « la créativité » qui sont garantes d’un plaisir vrai.

En dépit de sa force, cette contestation n’aura pas raison du système. L’industrie de masse récupère même ses revendications, pour les incorporer à l’offre marchande, qui devient alors plus ciblée, diversifiée. Le marché prend cependant une furieuse distances avec les idéologies, qui risqueraient de créer des camps : il s’agit que le plaisir tel qu’il est vendu s’adresse au plus grand nombre, toutes classes, sexes, et âges confondus. Le plaisir devient le moteur principal du nouveau capitalisme. Il en est même la condition, selon les termes d’une économiste citée par l’hebdomadaire La Décroissance.

Comment expliquer qu’aujourd’hui, le système capitaliste, par définition inhumain, et donc insensible, continue de faire du plaisir son cheval de bataille ? C’est bien pour nous, mais on aimerait comprendre.

Le mécanisme est en fait assez simple : la société de consommation, c’est un système qui repose sur la stimulation d’achat de produits et de services en quantité toujours plus importante.

L’humain a des besoins, et le fait de les satisfaire lui procure du plaisir. Le seul problème c’est que ces besoins sont foncièrement limités, et qu’il est très compliqué de créer des besoins.

« Vendons-lui directement du plaisir », doit s’être écrié un quelconque publicitaire il y a de ça un siècle !

L’idée n’était pas mauvaise. En somme, il s’agissait de sortir le plaisir d’un processus limitant et de se rendre compte que, même quand on n’a pas soif, c’est quand même agréable de boire (surtout des boissons énergisantes et des sodas qui ne désaltèrent pas).

Par chance, en effet, cette densification du plaisir rencontrait une disposition préalable de l’humain, qui consiste à « jouir le mieux possible des plaisirs et commodités de la vie », selon les termes du sociologue Patrick Pharo.

Sans compter que ce procédé marchait pour tout : alimentation, habitat, textile, mais aussi conduite automobile ou téléphonie. Et aucun risque de se voir accuser de publicité mensongère : qui pourrait bien intenter un procès à une marque pour n’avoir pas eu le plaisir escompté?

Le plaisir vu par la publicité n’a plus d’autre limite que les possibilités qu’il offre. Devenant à la fois fin et moyen, accomplissement ultime et condition minimale, il mêle à l’envi toutes les représentations jusqu’à la contradiction. Entre conformisme et distinction, économie et flambe, discrétion et frime tapageuse. Devenu synonyme de tout, et surtout de rien de précis, on ne retient du plaisir que sa connotation positive, agréable, inoffensive. Le plaisir n’est plus qu’un levier. Tout repose sur ce seul pouvoir de polarisation, entre agréable et désagréable. (conduire-le plaisir de conduire)

Dans ce contexte, on ne choisit plus le plaisir contre quelque chose : on choisit le plaisir tout court. Le plaisir marchand, c’est l’illusion que l’individu et ses affects sont au centre du système.

Par ailleurs, cette forme de plaisir est présentée comme une véritable libération pour l’individu : dirigé par des logiques marchandes, le plaisir n’est plus l’aboutissement d’une recherche, d’un quête. On dit à l’homme ce qu’il désire, en dans le même mouvement, on le lui vend. Les pervers n’ont alors qu’à se retrouver autour d’activités telles que le sport, la culture cultivée ou les films d’auteur, dans lesquelles le plaisir ne s’acquiert qu’au terme d’efforts, de patience et de discipline.

Dans la logique marchande, le plaisir est aussi présenté comme le lieu d’une affirmation de soi, selon l’idée que « ce dont j’ai envie est nécessairement le reflet de mon moi profond ». C’est un leurre. L’écrivain Pier Paolo Pasolini souligne à quel point, dans ce contexte, ce qu’on identifie comme du plaisir correspond toujours aux standards de la société de consommation. Et j’ajouterai, aux standards de la société en général :le plaisir est question d’âge, de sexe, de classe sociale. Le plaisir est toujours formaté par des valeurs morales, voire religieuses. Le plaisir est réservé à certains lieux et circonstances. Le plaisir repose enfin sur des normes éthiques, esthétiques, judiciaires. On ne cherche le plaisir que dans le cadre où il est socialement admis qu’on le trouve.

« Bilan »

Cette société de consommation, et la conception du plaisir sur laquelle elle repose, aurait colonisé nos imaginaires (selon l’expression de l’économiste Serge Latouche)au point que l’impératif de se faire plaisir a envahi l’ensemble de la vie sociale. Même les choses les plus contraignantes sont prétexte au plaisir, comme en témoignent ces titres d’ouvrages : « apprendre l’allemand avec plaisir », « maigrir avec plaisir », « le plaisir, nouvel enjeu du management ».

À tel point que parfois, le plaisir peut être vécu comme un idéal difficile à satisfaire, une source de pression, de compétition, voire de frustration, ce qui est contradictoire. L’humain continue pourtant à alimenter cette « religion », ce « diktat », cette « tyrannie du plaisir ».

De l’autre côté, les partisans de la décroissance, le représentants de la culture, de l’éducation, les autorités, entre autres, se demandent quel argument ils vont pouvoir opposer à ce plaisir marchand, immédiat, puisque même les désastres environnementaux et humains résultant de ce système ne semblent effrayer personne. Le plaisir des uns devient le péril des autres, et il est alors synonyme d’irresponsabilité, de passivité, d’absence de valeurs et de citoyenneté.

La dissidence s’organise, sans pour autant remettre en cause l’importance du plaisir dans les sociétés humaines. La définition du plaisir, devenue enjeu communautaire, redevient synonyme de valeurs capables de garantir un vivre ensemble durable.

Cette redéfinition se joue principalement autour de quatre axes :

  1. de réinscrire le plaisir dans un processus, qui implique d’accepter que l’humain n’est pas conçu pour avoir du plaisir tout le temps, et que le plaisir est en fait un sentiment de « récompense », parmi d’autres sentiment qui ont aussi leur rôle à jouer.
  2. de sortir le plaisir des logiques marchandes, en redécouvrant ce qu’on appelle alors, par opposition, des plaisirs « simples » ou « authentiques »
  3. de réinscrire le plaisir dans le présent, en arrêtant de le conditionner au sempiternel prochain achat
  4. De se réapproprier les moyens de son propre plaisir, c’est-à-dire de se fier non plus au matraquage publicitaire, mais à ses propres sensations

 

Conclusion

Envisagé à l’intersection de l’individuel et du social, il semble que le plaisir fasse l’objet de « luttes de définition » : à une période où la société, les institutions, un système, détient le pouvoir (financier, symbolique), de donner une définition du plaisir, succède une période où l’individu revendique sa compétence à en donner une autre définition, avant que la sphère collective se réapproprie ce pouvoir, et ainsi de suite.

Tout cela, bien sûr, ne dit pas grand-chose du plaisir effectif des individus, mais on entrevoit, je l’espère, à quel point le plaisir peut être un enjeu central à l’échelle d’une société. C’est dire si l’émergence d’une sociologie des affects, comme elle est aujourd’hui développée par certains auteurs, a visiblement tout son sens.

 

#psPlaisir – Laurent Flutsch : le plaisir chez les Romains

La chronique de Laurent démarre à 7:13
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Billet diffusé dans le cadre de l’émission radio-dessinée #psPlaisir le 16 janvier 2016 à Lausanne

 

LE PLAISIR CHEZ LES ROMAINS

Vaste sujet. A l’évidence, il est aussi foisonnant, aussi variable, aussi complexe et aussi vague que la notion de « plaisir chez les Occidentaux des temps modernes ». Avec au moins trois difficultés supplémentaires et cumulées:

Premièrement, « les Romains », c’est flou. Une telle dénomination amalgame des variables chronologiques (on n’a pas forcément la même définition du plaisir dans la Rome du 3e siècle avant et celle du 3e siècle après J.-C.), des variables géographiques (Rome, l’Italie, les provinces avec leur mixité culturelle entre traditions indigènes et apports romains), des variables sociales (système de castes, phallocratie).

Deuxièmement, il subsiste nombreuses inconnues liées à la nature à la fois lacunaire et biaisée des sources.

  • Les sources littéraires sont: exclusivement masculines, généralement métropolitaines et toujours limitées aux élites.
  • Les sources archéologiques sont lacunaires, aléatoires, souvent délicates à interpréter. Bien que plus « démocratiques » que les textes, elles sont elles ussi faussées par le fait que les nantis laissent davantage de traces matérielles que les autres. Sans compter que le plaisir ne se sédimente pas directement dans le terrain, et qu’il ne peut donc être abordé que par des traces indirectes.

Troisième difficulté, la distance culturelle entre l’Antiquité et nous. La notion de plaisir relève de structures sociales, de modes de pensée, de bagages intellectuels, de codes moraux, de mentalités qui, dans l’Antiquité, sont différentes, et qui en bonne partie sont impossibles à cerner. Comment un artisan potier de Lousonna, une matrone, un esclave, un enfant percevaient-ils le plaisir ? On ne sait pas.

Et sur des sujets comme celui-là, l’interprétation des rares témoignages est évidemment empirique et subjective. Elle est déformée par des prismes culturels et moraux postérieurs, et aussi bien sûr par le regard et les références personnelles de l’observateur. Difficile d’aborder le plaisir chez les Romains sans engager, consciemment ou non, sa propre perception intime du plaisir.

Tentons tout de même d’aborder le sujet, en commençant par un repère philosophique, donc par la Grèce et par Epicure, qui en 306 avant notre ère un jardin où il fonde une école philosophique. Il enseigne que tout est fait d’atomes, y compris l’âme. Dès lors, tout est fait de sensations. Et le but de la vie est de cultiver les sensations agréables.

« Le plaisir est le principe et le but de la vie bienheureuse. Il est notre bien premier, inné et congénital, et c’est lui qui oriente nos choix et nos rejets » (Epicure, 342-270 avant J.-C.).

L’épicurisme se distingue de l’hédonisme par une forme de mesure dans la quête des plaisirs. Cette quête s’inscrit dans une pondération permanente entre les plaisirs et leur contraire, à savoir la douleur, le manque, les angoisses, les efforts, bref, tout ce qui produit des sentiments et des sensations désagréables. L’épicurisme vise avant tout à l’ataraxie, c’est-à-dire l’absence de troubles. Aujourd’hui, on dirait peut-être zénitude.

« Ne bondissons pas sur n’importe quel plaisir », disait Epicure ; « mieux vaut oublier ceux qui impliquent trop de difficultés. » Etre épicurien, c’est d’abord goûter la simple joie de vivre. C’est moins rechercher le maximum de plaisir à tout prix que savoir profiter au mieux de celui que procure l’existence.

Epicure cultive la satiété. En substance : si le sage rejette le désir du toujours plus, c’est qu’il crée un manque continu. Or le manque est l’opposé du plaisir. L’épicurisme rejoint ainsi, avant la lettre, la mise en cause du dogme de la croissance. Savoir être satisfait du minimum, en revanche, apporte la tranquillité de l’âme, donc le plaisir, si l’abondance fait défaut. Et si l’abondance survient, c’est alors un plaisir supplémentaire !

Pour être épicurien, il y a deux conditions :

  • Premièrement, ne pas craindre les dieux : selon Epicure, ils existent mais ils ne s’occupent pas de nous. Ils n’agissent pas sur ce qui se passe ici bas. Dès lors, s’imposer des contraintes pour obtenir leurs faveurs ou éviter leur colère est idiot : c’est de la pure superstition.
  • Deuxièmement, ne pas craindre la mort, qui n’a rien à voir avec nous : quand on vit, elle n’existe pas. Quand elle est là, on n’existe pas. Il faut donc savourer la durée de la vie, sans penser à la fin.

Dans le monde romain, la pensée d’Epicure est relayée est diffusée par plusieurs penseurs et poètes, comme Amafinius, Lucrèce et Horace, avec son fameux Carpe diem.

Evidemment on ignore la portée réelle de ces préoccupations philosophiques sur le commun des mortels. On imagine bien que l’artisan potier de Lousonna ne lisait pas Epicure, ni Lucrèce ni Horace.

 

Plus concrètement, et en gardant à l’esprit les remarques formulées en introduction, que peut-on dire à propos du plaisir chez les Romains ?

D’abord, il faut rappeler qu’on parle d’une société esclavagiste. La recherche des plaisirs est donc plutôt réservée aux gens libres. Rappelons aussi, à cet égard, que le calendrier romain compte environ 150 jours fériés, et que l’antiquité romaine a introduit, dans nos régions du moins, ce qu’on appelle aujourd’hui la civilisation des loisirs.

Au plan collectif, on peut citer les plaisirs des thermes, du délassement, du fitness, les jeux de société et les jeux de hasard, et les spectacles. Les Romains goûtaient comme chacun sait à des plaisirs qu’on tendrait à réprouver aujourd’hui, comme les spectacles violents qui déchaînaient les foules : massacres, chasses, combats de gladiateurs… De nos jours, on transpose ce genre de divertissement violent sur des supports fictifs, jeux vidéo, cinéma, télévision, ou sport parfois.

Ensuite, il y a les plaisirs corporels. Ceux de la table, pour commencer. D’abord, il faut récuser les clichés. On imagine volontiers que les Romains cultivaient une gastronomie délirante et multipliaient les festins et les orgies… Faux. La société romaine réprouvait les excès de toute nature. Les banquets orgiaques étaient le fait de quelques nababs, des caprices et de la frime de milliardaires, vertement dénoncés. Paradoxalement, c’est par les textes de ceux qui condamnaient ces dérives qu’elles ont été rendues célèbres, et qu’elles ont été associées à tort au mode de vie romain. L’empereur Auguste, par exemple, répétait que son plus grand plaisir, à table, c’était de manger du pain et du fromage, ou de la soupe.

Mais ce sont sans doute les plaisirs charnels qui sont à la fois les mieux documentés et les moins dépendants de contraintes économiques.

On croit souvent que les Romains étaient des jouisseurs invétérés, perpétuellement vautrés dans la luxure. Faux, là aussi. Tout repose sur une interprétation erronée et anachronique des sources.

Les turpitudes de Tibère, Caligula ou Néron crûment détaillées par les auteurs antiques, les satires salaces de Juvénal ou de Martial, les poèmes érotiques de Catulle, les conseils d’Ovide sur l’art d’aimer… : bien des textes latins ont pu heurter les sensibilités plus récentes.

S’y ajoutent les graffitis lubriques, les phallus en érection figurés sur les murs ou portés en pendentif, les effigies du dieu Priape au mieux de sa forme, des scènes très explicites sur les fresques, sur les lampes ou même la vaisselle, la nudité des statues… Tout cela, dans une morale chrétienne où le sexe est un péché et où les parties sexuelles sont honteuses, relève du vice et de l’obscénité. Les moeurs romaines ont dès lors été jugées scandaleuses, répugnantes, asservies au charnel et pourries de luxure.

En réalité, quand les auteurs latins dépeignaient des débauches, c’est pour les dénoncer. Et les images de phallus érigés, loin d’être érotiques, protègeaient contre le mauvais oeil. Hostile aux excès, la mentalité romaine prônait la vertu et la famille.

A l’époque, les relations sexuelles s’inscrivaient simplement dans une culture différente : celle d’une société patriarcale, affreusement phallocrate, où tous les êtres humains n’étaient pas égaux, où les uns pouvaient disposer à leur gré du corps d’autrui. Une culture qui ignorait les notions « homo » et « hétéro ». Une culture, enfin, où la chair n’était pas honteuse et où le plaisir n’était pas un péché.

Dans le monde romain, la vertu (virtus) n’est pas un vain mot. Référence morale officielle, elle englobe les principes qui font les bons citoyens.

Loin d’être un jouisseur invétéré, le Romain digne de ce nom cultive avant tout la discipline et l’endurance, les qualités militaires et agricoles, l’engagement civique et politique, les valeurs matrimoniales et familiales. Fonder un foyer et engendrer de futurs citoyens, tel est son devoir envers la collectivité et l’Etat.

Dans un système patriarcal, la virilité est ainsi primordiale. La vertu est d’abord masculine : le terme latin virtus est formé sur le mot vir, l’homme (au sens mâle).

Chef de famille, le mari honore son épouse pour procréer. Mais comme il n’en est pas moins homme, il est normal et admis qu’il épanche hors mariage son trop-plein de virilité, pourvu que ce soit avec des partenaires de rang inférieur.

L’épouse, quant à elle, se doit d’être féconde, bonne mère, bonne intendante, dévouée, pudique, et fidèle. Son corps n’est pas un objet de désir : en public, elle cache ses appâts sous des vêtements longs et enveloppants, et porte un voile. En privé, elle couche avec son époux pour tomber enceinte.

Sa libido à elle n’est pas prise en compte. L’adultère ou l’usage sexuel des esclaves lui sont interdits : elle pourrait enfanter des bâtards de basse filiation qui usurperaient celle du mari, et morcèleraient l’héritage des enfants légitimes.

Côté sexe récréatif (pour Monsieur, en principe), celui qui rechigne à engrosser les servantes et autres amantes peut recourir à des moyens contraceptifs, le plus efficace et le plus naturel consistant à passer par derrière : sodomiser un homme ou une femme est donc la méthode la plus usitée.

Pour une femme, recourir au pénis d’un eunuque offre le même degré de sécurité. Mais si certains esclaves sont castrés, de même que les prêtres de la déesse Cybèle, les eunuques restent une denrée assez rare.

A défaut, les Romains prônent divers gestes censés prévenir la fécondation : qu’un serviteur jette un seau d’eau froide sur les amants au moment de l’éjaculation ; que la femme bouge en cadence pendant l’acte, qu’elle se fasse éternuer juste après, qu’elle procède à un rinçage vaginal approfondi.

D’autres précautions interviennent avant le rapport sexuel. On conseille aux femmes de s’enfoncer dans le vagin des tampons de laine imbibés de substances jugées spermicides : miel, ail écrasé, chair de concombre, résine de cèdre, vieille huile d’olive, blanc de céruse, alun… Gardé en place deux ou trois heures, le tampon est retiré juste avant l’acte.

En cas de grossesse non désirée, le recours à l’avortement est admis, bien qu’il suscite un débat éthique chez les médecins. Certains y opposent leur vocation à protéger la vie ; d’autres, comme Soranos au 2ème siècle de notre ère (on peut l’entendre dans l’alcôve voisine), réprouvent l’avortement par coquetterie ou pour adultère, mais l’acceptent voire le préconisent pour raisons de santé.

 

Qui couche avec qui, et comment ?

Schématiquement, le sexe extra-conjugal obéit aux principes suivants :

  1. homme et femme ne sont pas égaux ; lui peut s’épancher hors mariage, elle est censée être chaste et fidèle.
  2. un mâle digne de ce nom domine et pénètre. Tout autre rôle est infamant.
  3. les pratiques sexuelles suivent la hiérarchie sociale ; le rôle soumis est réservé aux gens de rang inférieur.
  4. les notions « homo » et « hétéro » n’existent pas.

Dans la vraie vie, ces normes sont évidemment élastiques, avec variantes et transgressions multiples que relatent les témoins antiques.

Une femme n’a pas le droit de tromper son époux, de se dévergonder avec des gladiateurs ou des artistes, ni d’user sexuellement des esclaves ; mais certaines le font quand même.

Un citoyen libre ne devrait pas coucher avec une femme mariée et cocufier ainsi un autre citoyen ; mais certains le font quand même.

Les hommes sont friands de mignons, esclaves adolescents que la puberté, avec ses poils râpeux, n’a pas encore abimés. Les sodomiser n’exclut pas la tendresse, ce qui parfois fâche les épouses.

Autre palliatif sexuel pour hommes, la prostitution est perçue comme un service utile à la société. Mieux vaut assouvir ses besoins ainsi plutôt qu’avec la femme d’un autre ou avec une maîtresse attitrée, encombrante et souvent plus coûteuse. Sans compter que les prostituées satisfont des goûts ou des fantasmes auxquels les amantes, sans parler des épouses, ne consentent pas forcément. Idem pour le sexe entre mâles, même si la prostitution masculine semble plus marginale.

Exercé à titre indépendant, parfois occasionnel, ou en tant qu’esclave pour le compte d’un propriétaire maquereau (activité mal vue voire prohibée selon les périodes), le sexe tarifé englobe un vaste éventail de prestations et de qualités : courtisanes de luxe à domicile, filles en bordel cossu ou sordide, serveuses d’auberges qui montent en chambre, tapineuses dans la rue, les parcs et les cimetières (en bas de gamme).

Enfin, les esclaves peuvent bien sûr servir d’objets sexuels. Mais il est défendu d’utiliser le bien d’autrui sans demander l’accord du propriétaire.

 

Quant aux pratiques, mentalité phallocrate et structure sociale régissent, on l’a vu, les pratiques sexuelles romaines. Le mâle dominant pénètre par devant ou par derrière, il reçoit des caresses manuelles ou buccales, il éjacule. Il est en revanche indigne de lui de se faire sodomiser et de prodiguer les mêmes caresses. Résumé limpide de ces codes à la fois phallocrates et sociaux : s’il est très infamant pour l’homme de faire lui-même une fellation, il est plus honteux encore de pratiquer un cunnilingus.

S’ils sont citoyens, les suceurs et les lécheurs sont donc copieusement moqués, de même que les sodomites passifs.

C’est qu’un homme digne de ce nom ne s’abaisse pas à songer au plaisir de l’autre, encore moins à y oeuvrer. Fait révélateur, le poète Ovide (43 avant – 18 après J.-C.) est le seul à aborder l’orgasme féminin et à s’en soucier. Il dit aimer que sa partenaire jouisse avec lui. Mais c’est d’abord pour aviver son plaisir à lui : il prescrit d’ailleurs à celles qui n’atteignent pas l’orgasme de simuler, et que ce soit crédible !

Côté préliminaires, les paroles, les baisers avec la langue et les caresses variées sont appréciés. Les positions sexuelles varient, mais par principe c’est l’homme qui agit.

La panne d’érection, ou l’impuissance chronique, suscitent bien sûr la honte et les sarcasmes. Il n’est pas rare que l’homme en rejette la faute sur la femme, pas assez désirable ou pas assez active, ou qu’il invoque un sort jeté contre lui. Des aphrodisiaques (roquette, sarriette…), des talismans, des rites magiques et religieux sont supposés remédier aux déficiences viriles.

Courante sans doute, la masturbation est jugée stérile pour l’homme, lubrique chez la femme (qui peut en outre user de godemichés).

Au registre des déviances et des tabous évoqués par les auteurs latins figurent l’amour lesbien, l’exhibitionnisme et le voyeurisme, la libido des femmes âgées et la gérontophilie, la pédophilie (sur enfants en bas âge), le fétichisme sur statues, la zoophilie (parfois infligée à des condamnées dans l’arène)…

Enfin, l’inceste est un interdit, parfois transgressé notamment au sein de la famille impériale.

A la fin de l’époque romaine, l’imposition du christianisme va changer radicalement les perceptions. Rappelons le début de la bible : dès qu’Eve et Adam eurent goûté au fruit de l’arbre de la connaissance, « les yeux de l’un et de l’autre s’ouvrirent, ils connurent qu’ils étaient nus, et ayant cousu des feuilles de figuier, ils s’en firent des ceintures » (Genèse 3,7).

Condamnant la nudité, la bible mue les sexes masculin et féminin en parties honteuses. Elle dicte aussi nombre de tabous, bannissant la sodomie et le sexe pour le plaisir, déclinant globalement l’érotisme en péchés mortels.

La doctrine chrétienne prône par ailleurs le rejet du charnel au profit du spirituel : l’appel des sens éloigne prêtres et fidèles de la contemplation de Dieu. Et bien sûr, elle considère la femme comme un être impur, inférieur, éternellement coupable du péché originel

En s’imposant au 4e siècle à Rome, puis dans nos régions, la chrétienté a donc changé la mentalité et les moeurs sexuelles. Les papes et les conciles ont interdit les fêtes et les coutumes romaines jugées licencieuses, décrété le célibat et la théorique chasteté des prêtres, sacralisé le mariage et banni le divorce, réduit le sexe à la fonction conjugale et procréatrice.

Par la suite, le protestantisme ajoute sa touche d’austérité et de pruderie.

Selon les régions et les périodes, la pudeur et la morale restrictive en matière de sexe régentent jusqu’à nos jours le quotidien et les arts, de la fermeture des maisons closes en France aux condamnations papales du préservatif en passant par la longueur des jupes et les censures diverses.

Tout récemment aux Etats-Unis, les auteurs de la BD Murena, dont l’action se déroule à l’époque romaine, ont été contraints d’ajouter des pagnes aux gladiateurs dessinés nus : les choses n’ont guère évolué depuis Botticelli !

 

Voilà qui illustre le décalage entre les perceptions romaines et celles d’aujourd’hui. Le plaisir, en particulier le plaisir sexuel, est un phénomène fondamentalement naturel ; mais chez l’espèce humaine, à l’époque romaine comme aujourd’hui, il est profondément culturel.