Dossier – Théorie de la mémétique

On 11.01.2012, in Dossiers, by Franck
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La mémétique révèle-t-elle l’existence d’un nouveau réplicateur ?

Mème, mémétique, ces mots ne figurent dans aucun dictionnaires officiels francophones. La société française de mémétique nous propose cette définition de la mémétique :

La mémétique est une théorie évolutionniste des phénomènes culturels.

Voyons de plus près cette définition de la mémétique.

Pour la partie phénomènes culturels, il faudrait pouvoir définir la culture, ce qui relève grosso-modo de l’impossible : le dictionnaire Larousse propose à lui seul 5 définitions différentes, et ce n’est qu’un maigre aperçu de la profusion de définitions prêtées à ce terme. Cependant, pour résumer toutes ces définitions, il est communément admis que le terme culturel s’oppose au terme naturel. Le culturel relève donc des comportements, connaissances, croyances, savoir-faires (en fait, tout phénomène idéologique ou matériel) qui sont acquis au cours de l’existence par action de l’environnement, alors que le naturel, relève de ceux qui sont innés, indépendant de l’environnement.

Evidemment, la frontière entre les deux, culturel et naturel, n’est pas scientifiquement déterminée, il y a de nombreuses intrications, et c’est un très vaste sujet.

La définition était : La mémétique est une théorie évolutionniste des phénomènes culturels. Ok pour phénomènes culturels.

Théorie évolutionniste… L’évolutionnisme (voir le dossier de Marco) désigne la théorie, aujourd’hui de consensus scientifique, s’opposant au fixisme, et voulant que les espèces vivantes actuelles soient le fruit d’une évolution au cours du temps. Cette théorie scientifique de l’évolution est apparue à la fin du 19ème siècle, avec les naturalistes Lamarck, mais surtout Darwin en 1859. Darwin présente dans l’Origine des espèces le mécanisme de sélection naturelle, qu’il estime être le moteur de l’évolution des espèces. Ce mécanisme se résume en 3 principes.

-Principe de variation : les individus au sein d’une population sont différents. (cette différence entre individus est due au hasard)

-Principe d’adaptation : Les différences entre individus, liées au principe de variation, induisent des différences du taux de reproduction de ces individus. On parle de valeur sélective, ou fitness en anglais. Le fitness est donc différentiel entre individus.

Donc principe de variation, les individus diffèrent. Principe d’adaptation, ces différences influencent le taux de reproduction des individus. Et il manque un dernier principe pour que l’algorithme de la sélection naturelle fonctionne :

-Principe d’hérédité : Les caractères des individus sont transmis à la descendance. On parle donc de fitness héréditaire.

Variation, adaptation, hérédité.

Aujourd’hui un large consensus scientifique porte sur la théorie synthétique de l’évolution, ou néodarwinismePourquoi synthétique et pourquoi néo ? Parce-qu’il manquait dans la théorie de Darwin l’explication, où plutôt le support et le mécanisme du principe d’hérédité, qu’il avait conjecturé. C’est Mendel, avec sa théorie de l’hérédité décrivant la transmission des gènes aux descendants, qui apporte la réponse à ce manque. La théorie synthétique de l’évolution est donc la synthèse de la génétique mendélienne et de la sélection naturelle de Darwin. C’est aujourd’hui la seule approche scientifiquement valable de l’évolution.

Revenons-en à notre définition : Théorie évolutive des phénomènes culturels.

Rappellez-vous, la culture s’oppose à l’inné, au naturel, à l’héréditaire. Et quel est le support de l’hérédité, en biologie ? On vient de le voir, ce sont les gènes. La culture désigne donc tout ce qui n’est pas apporté par nos gènes.

Et pourtant, la mémétique se définit comme une théorie évolutive des phénomènes culturels. Si c’est une théorie évolutive au sens darwinien du terme, elle repose sur l’hérédité génétique. Elle tend pourtant à expliquer ce qui par définition s’oppose aux gènes. on est face à une belle contradiction, entre l’évolution, qui a pour support le gène, et le culturel, qui par essence, s’y oppose.

Ou alors s’agit-il d’une simple transposition, métaphorique, de la théorie de l’évolution à des cultures, considérées alors comme des êtres vivants, évoluant. Qu’en et-il ?

Nous allons déblayer le terrain, et commencer par voir que la théorie de l’évolution de Darwin a beaucoup évoluée, et qu’un principe essentiel qui avait échappé à darwin en émane, et va nous permettre de contourner ces difficultés : le réplicateur.

1 – Le gène égoïste

1°) Les systèmes de modification-restriction

Génome bactérien

Cette partie es tinspirée d’un article de M.Rocha de l’université de Jussieu, disponible par ici.

Partons chez les bactéries. Là, l’ADN n’est pas protégé par un noyau. Il flotte librement, ce qui le rend plus vulnérable aux mutations et aux agressions

Une autre conséquence est que la machinerie enzymatique nécessaire à l’entretien de cet ADN flotte également librement dans la bactérie. Dès lors, il suffirait théoriquement d’introduire une molécule d’ADN dans la bactérie, pour que cette molécule soit transcrite et répliquée comme l’ADN bactérien lui-même.

Donc le plus souvent, on a un gros ADN bactérien « officiel », et on a quelques petites molécules d’ADN « parasite », qui l’accompagnent. Ce sont les plasmides. Ils profitent de la machinerie enzymatique bactérienne pour se répliquer tout comme l’ADN « officiel » de la bactérie. Ces plasmides peuvent être utile à la bactérie, où au contraire la parasiter en lui apportant des fonctions inutiles ou nocives, comme dans le cas des virus bactériens ou bactériophages (voir les dossiers sur podcast science ici et ici), sur lesquels je reviendrai.

Les SMR

Comme je le disais, il suffirait donc, vu que toutes les enzymes nécessaire à la réplication de l’ADN sont en « open-source » dans la bactérie (pas protégée par le noyau) il suffirait d’inttroduire de l’ADN dans la bactérie pour que celui-ci soit entretenu comme l’ADN « officiel ». Cependant, ça n’est pas exactement vrai, pour plusieurs raisons, dont la principale : ce qu’on appelle les systèmes de modification-restriction.

Il s’agit en fait d’une enzyme, très utilisée dans le domaine de la biologie moléculaire, appelée enzyme de restriction ou endonucléase. Le terme endonucléase étant un peu plus opaque je resterai sur enzyme de restriction. L’enzyme de restriction a pour fonction de couper l’ADN dès qu’elle reconnaît un motif qui lui est spécifique. Chaque type d’enzyme de restriction reconnaît un motif spécifique sur la chaîne d’ADN, par exemple la séquence CCGG, et coupe la molécule d’ADN lorsque elle le reconnaît. Une fois coupée en plusieurs fragments, l’ADN n’est plus fonctionnel et va progressivement disparaître.

Ces enzymes de restriction s’attaquent indifféremment à n’importe quelle molécule d’ADN, même celui de la bactérie. Si elles y rencontrent leur motifs, elles le découpent, comme si c’était de l’ADN étranger.

La bactérie a donc mis au moins point un système de modification de son propre ADN pour le protéger contre ses propres enzymes de restriction.

Il s’agit d’une autre enzyme, une méthylase (voir les dossiers sur podcast science, l’épigénétique), qui va rajouter un groupement chimique dit méthyl sur l’ADN au niveau des sites reconnus par l’enzyme de restriction, et ce groupement méthyl bloquera l’action de l’enzyme de restriction. Elle permettra de protéger l’ADN, donc.

L’action conjointe de ces deux enzymes forme le système dit de modification-restriction, ou SMR. Il existe de très nombreux SMR chez la plupart des bactéries. Chaque SMR différe principalement d’un autre par la séquence qu’il reconnaît et coupe sur l’ADN. La plupart du temps, il s’agit de séquence dites palindromes, de 4 à 6 bases (les bases sont les lettres qui composent l’ADN). Une séquence palindrome est une séquence qui se lit identiquement dans les deux sens. Finalement, il y a tellement de SMR existant que toute séquence palindromique de 4 à 6 caractères est associée à un SMR (sauf une… sur beaucoup).

Revenons un peu sur la sélection naturelle darwinienne. On a donc un individu, la bactérie, soumis a une pression de sélection, l’infection par les bactériophages, ces virus prédateurs qui introduisent leur ADN dans la bactérie.

On a un caractère de variation (le premier principe de la sélection naturelle de Darwin), la présence du système de modification-restriction.

Et on va dire que la sélection naturelle a permis aux bactéries dotées du SMR de se multiplier car elle disposait d’une meilleure adaptation (deuxième principe), un meilleur taux de survie, à leur environnement qui incluait des bactériophages.

Vraisemblablement, la théorie de la sélection naturelle darwinienne expliquerait la présence et la multiplication des SMR chez la bactérie, par la protection que ceux-ci leurs conférerait vis-à-vis des bactériophages.

Nous allons voir qu’il n’en est peut-être rien, et que cette situation impose de reformuler la théorie de la sélection naturelle.

Les bactériophages ne peuvent donc pas introduire leur ADN dans la bactérie, car celui-ci serait découpé par les enzymes de restriction. Evidemment, des parades existent. La plus utilisée d’entre elles est l’évitement des palindromes. On a vu que les Edr reconnaissaient spécifiquement les palindromes de 4 à 6 nucléotides sur l’ADN. Que vont faire les phages ? Du fait de la redondance du code génétique (plusieurs séquences d’ADN peuvent avoir la même signification, ou il y a plusieurs moyens de dire la même chose), les séquences palindromiques sont évitées dans la séquence du bactériophages et remplacées par d’autres séquences qui auront la même signification. Pas de palindromes, les enzymes de restriction ne reconnaissent aucun site , l’ADN du bactériophage peut librement s’introduire dans la bactérie et s’y multiplier.

On a très bien montré que le génome des bactériophages, contenait très peu de palindromes. Mais, premier problème dans cette approche darwinienne pure, on s’aperçoit que le génome bactérien contient également très peu de palindromes. Par ex chez Haemophilus influenzae, les 7 mots de 4 lettres les plus évités dans l’ADN sont des palindromes. Pas de panique, quelques explications sont possibles, l’ADN bactérien peut s’être progressivement adapté à des dysfonctionnements des SMR, diminuant progressivement la fréquence des palindromes. Les échanges génétiques interbactériens sont également fréquent, et les SMR ne reconnaissant pas tous les même séquences, les gènes naturellement pauvres en palindromes naturellement s’imposer au fil du temps et des confrontations à de nouveaux SMR. Mais vous remarquez qu’on vient de franchir un pas, l’air de rien : on parle de sélection naturelle, mais non plus appliquée à des individus, les bactéries, mais à de l’ADN, c’est à ire à des gènes …

Deuxième difficulté, et cette fois, majeure, on s’aperçoit que les SMR ne sont pas efficaces pour protéger les bactéries.

En effet, statistiquement, il y a très souvent un bactériophage qui parvient à ce que son ADN soit méthylé par la bactérie, avant d’être découpé. Cet ADN devient donc protégé contre le SMR, et va pouvoir se multiplier, en continuant à bénéficier de la méthylation protectrice pour lui et tous ses descendants qui pourront finir d’infecter la colonie.

Autre point, on observe que la perte des gènes d’un SMR est mortelle pour la bactérie. En effet, si les gènes d’un SMR mutent, la production d’enzyme s’arrête. Et les enzymes de restriction restent plus longtemps fonctionnelles que les enzymes de protection. Résultat, l’ADN finit par n’être plus protégé, et se fait découper par les enzymes de restriction, entraînant la mort de la bactérie.

Pour finir, dernier point, et de taille, certaines expérimentations montrent que finalement, l’évitement des séquences palindromes est plus coûteux pour la bactérie, que pour le bactériophage.

En conclusion, on a un caractère, la présence du système SMR, qui n’a pas vraiment d’explication dans la vision darwinienne de la sélection naturelle : son utilité dans l’amélioration de la survie des bactéries n’est pas prouvée. Son impact phénotypique est même négatif, et pourtant le caractêre se répand, largement et universellement, au sein d’une espèce ….

Un microbiologiste de la fin du XXème siècle en arrive ainsi à cette conclusion, au sujet des SMR :

Si une mutation peut augmenter la probabilité de subsistance de l’ADN sans manifestation phénotypique, alors des séquences d’ADN dont la seule raison d’être est leur propre préservation vont apparaître et se maintenir par sélection non-phénotypique, tant que leurs capacités de reproduction dans le génome compenseront leurs poids phénotypique négatif.

2°) Dawkins et « Le gène égoïste »

C’est environ à ce moment qu’un biologiste anglais, Dawkins, propose d’apporter quelques modifications à la théorie synthétique de l’évolution. Dans « le gène égoïste », en 1976, il introduit la notion de réplicateur égoïste. C’est cette notion, qui avait échappé à Darwin, et qui va nous permettre de mieux comprendre la définition de la mémétique.

Le gène comme réplicateur égoïste

Qu’est ce qu’un réplicateur ?

Un réplicateur est une entité qui produit des copies de lui-même, pour faire simple. Cette entité est considérée dans la théorie de Darwin comme étant l’individu. L’individu produit des copies de lui-même. C’est l’acteur et le sujet de la sélection naturelle. Dawkins propose une vision différente, pour lui équivalente. Il propose de considérer que le réplicateur n’est pas l’individu, mais le gène. L’individu n’est plus alors qu’une machine à faire survivre les réplicateurs. « Un singe est une machine qui préserve les gènes dans les arbres, un poisson est une machine qui préserve les gènes dans l’eau » L’individu devient un outil au service du vrai réplicateur, le gène. Le nom d’interacteur sera ensuite proposé pour cette notion de machine à faire survivre les gènes.

L’interacteur est l’entité qui interagit comme un tout avec l’environnement de telle façon que sa réplication devienne différentielle.

La sélection naturelle devient un processus dans lequel l’extinction et la prolifération d’interacteurs sont les causes de perpétuation différentielle des réplicateurs qui les produisent.

Dans cette vision, l’entité soumise à la sélection naturelle n’est pas l’individu-interacteur, dont l’existence est de toute manière éphémère, mais le gène, qui porte le caractêre égoïste, indissociable pour Dawkins de l’essence d’un bon réplicateur.

Cet égoïsme ne se retrouve pas chez les espèces animales. Les caractéristiques principales d’un réplicateur égoïste définies par Dawkins sont la longévité (ou stabilité), la fidélité de la réplication et la fécondité.

Le gène est très stable, certains gènes n’ont pas évolué depuis des millions d’années, comme par exemple les gènes des ADN polymérase, qui sont les mêmes chez la plupart des eucaryotes, alors que les espèces apparaissent et disparaissent au fil du temps, et les individus sont encore plus éphémères. Si l’individu au sens darwinien du terme était réellement égoïste, la longévité des espèces vivantes serait augmentée.

La fidélité est la capacité du réplicateur à se répliquer à l’identique. Un gène, lorsqu’il est répliqué, jouit d’un dispositif faisant très peu d’erreurs. En revanche, la reproduction sexuée est un phénomène qui diminue beaucoup la fidélité de la réplication d’un individu, notamment par le processus de crossing-over. Encore une fois, l’individu n’est pas égoïste de cet aspect. Il ne se réplique pas à l’identique. Le gène en revanche n’est pas impacté par ce processus, qui lui conserve son intégrité, en changeant juste son environnement chromosomique.

Enfin la fécondité, pour Dawkins, désigne la capacité du réplicateur à produire de nombreuses copies de lui-même.

Dawkins nous explique donc que les individus peuvent être considérés comme de simples machines à répliquer les gènes. L’existence des SMR chez les bactéries, ou des gènes semi-létaux chez l’homme montrent que cette vision permet d’expliquer l’existence de certains caractères que la sélection naturelle appliquée aux individus ne permet pas d’expliquer.

Cette approche fait aujourd’hui l’objet d’un consensus scientifique large, même si elle n’invalide pas l’application de la sélection naturelle aux individus.

L’introduction de la notion de réplicateur, comme unité de base de sélection naturelle, nous permet de retourner à la définition de la mémétique : Théorie évolutionniste des phénomènes culturels.

Si l’on considère que le gène est le réplicateur soumis à la sélection naturelle, et que l’évolution évoquée dans cette définition est bien celle des gènes, et donc des espèces les portant, dont les hommes, la contradiction demeure. La théorie de l’évolution ne peut expliquer les phénomènes culturels, qui par essence l’exclut.

En revanche si l’on considère qu’il s’agit d’une transposition de l’évolution observée chez les êtres vivants, au domaine des idées, il va nous falloir déterminer quel en est le réplicateur, qui ne peut être le gène. Or Dawkins, lorsqu’il introduit la notion de réplicateur, introduit également l’idée qu’un autre réplicateur que le gène peut être envisagé : le mème. Le mème serait donc le réplicateur responsable de l’évolution des phénomènes culturels.

Il est définit comme tel par la SFM : élément de code culturel, reconnaissable et reproductible. Mais nous y reviendront. Pour l’instant, nous sommes face à une question : quelle évolution régit les phénomènes culturels ? Est-ce celle de nos gènes, ou bien celle de nos mèmes ?

2 – La mémétique

Malgré cette contradiction sémantique entre la théorie de l’évolution vue par Darwin, et complétée par Dawkins, et les phénomènes culturels, essayons tout de même de passer outre et d’approfondir cette voie. Nos comportements culturels, dans leur majorité, découlent du caractère social de notre mode de vie. C’est par l’apprentissage et l’imitation que nous adoptons différentes postures culturelles (nous y reviendrons).

Finalement, l’apparition des comportements sociaux peut se résumer par l’apparition du caractère altruiste chez les espèces sociales. Cette aptitude à l’action positive pour l’autre et négative pour soi est le fondement de la vie en société. On l’appelle l’altruisme.

Le comportement altruiste n’augmente pas les chances de survie d’un individu, et apparemment pas plus celles du gène qui le transporte. La fourmi qui naît comme ouvrière est stérilisée, et passe sa vie à œuvrer pour le bien de ses semblables. Son génome n’a aucune chance d’être transmis. Comment est-il possible que ce comportement se soit transmis, puisque tous ceux qui l’ont adopté n’ont pas eu de déscendance ?

La réponse à cette question est apparue au cours des années 60-70 avec la théorie de la sélection de parentèle. Cette théorie est simple et peut se résumer dans la règle de Hamilton, un des pères de la sélection de parentèle : une mutation engendrant une perte de valeur sélective peut-être conservée si cette perte de valeur sélective est compensée par le gain du terme altruisme multiplié par lien de parentèle.

Cette règle est fondée sur une notion essentielle : la notion de parentèle. L’altruisme n’est en fait qu’une apparence. Il reste orienté sur la parentèle, c’est-à-dire les individus ayant une proximité génétique avec l’agent altruiste. On voit bien que les comportements altruistes codés par les gènes, conservent le caractère égoïste, non pas au niveau de l’individu mais du gène : le gène altruiste permet la coopération d’individus à forte proximité génétique, portant donc probablement le gène lui-même de l’altruisme, qui est finalement … égoïste.

Cette capacité de reconnaissance du lien de parentèle est maintenant démontrée chez de nombreuses espèces animales, des amibes aux mammifères. Chez les fourmis, elle se traduit par les phéromones, propres à une fourmilière donc à une famille (toutes les fourmis descendent de la reine et ont donc un génome proche du à leur lien de parentèle)

Voici ce que nous dit la théorie de la sélection de parentèle.

La sélection de groupe, défendue par George Price, un généticien américain, va encore plus loin. Il montre, par des modèles mathématiques, résumé dans l’équation de Price, que même la notion de parentèle n’est pas nécessaire pour expliquer l’émergence de la sociabilité. Il suffit que le comportement altruiste soit héréditaire, transmis par un mécanisme génétique ou non, pour que des groupes s’organisent au sein d’une population. Les individus seront altruistes au sein de leur groupes, et hostiles vis-à-vis des autres groupes, et cette caractéristique doit être transmise à la génération suivante, avec la capacité la reconnaissance du groupe.

Grâce à Price, on voit que la théorie darwinienne de l’évolution, permet d’expliquer l’émergence de sociétés fondée sur un altruisme dont l’origine, ne serait pourtant pas génétique, mais transmis par un mécanisme quelconque, pourvu qu’il soit constant. On pourrait bien s’approcher du culturel. La contradiction n’est plus si évidente que ça … Le biologiste américain David Wilson, un des pères de la sélection de groupe, dira :

« Les gènes tiennent la culture en laisse ».

La mémétique est une théorie évolutionniste des phénomènes culturels. Finalement cette définition ne nous aide pas beaucoup. Soit elle se réfère à une intégration des phénomènes culturels dans l’évolution darwinienne des espèces vivantes, finalement pas si contradictoire au vu de la sélection de groupe, intégration soldée par une soumission de la culture au joug des gènes, comme le veulent les pères de la sélection de groupe, soit elle se réfère à une évolution séparée, indépendante, des mèmes, simplement extrapolée de celle des gènes.

Mais je vais arrêter de faire l’innocent, car puisqu’elle se réfère nécessairement à la notion de mème introduite par Dawkin, c’est nécessairement à la deuxième option que la mémétique se rapporte. Elle fait un parallèle entre l’évolution des gènes, et celle des mèmes. Soumises aux mêmes lois, celles de la sélection naturelle, dictées par Darwin, ces deux évolutions s’effectuent cependant indépendamment.

L’homme est un interacteur pour les gènes, mais également pour les mèmes. Quel est alors le mécanisme de transmission des mèmes, équivalent à l’hérédité mendélienne du néodarwinisme ?

1°) L’imitation permet la réplication

Tous les éléments qui constituent notre culture sont en fait des mèmes. Une chanson, par exemple, est un même. Si je chante une chanson, je serais sans doute entendu par quelqu’un, et la chanson que j’ai chanté sera dupliquée dans un nouveau cerveau, et ainsi de suite. Les citations également sont des exemples de mèmes. Prenons un exemple « L’existence prècéde … » 

« Après la pluie, ….. »

Un mème peut-être une simple idée. L’idée de croire en un Dieu unique, sans considération sur la véracité de l’idée évidemment. Comme les gènes, les mèmes peuvent s’associer entre eux. Par exemple, l’idée des flammes de l’enfer, très répandue dans les religions monothéiste, est une association bénéfique pour la survie des deux mèmes « flammes de l’enfer » et « Dieu ». Si tu ne crois pas en Dieu, tu bruleras en enfer. C’est une association simple de deux mêmes, augmentant les chances de réplication de l’ensemble, formant ce que Dawkins appellera un mèmeplexe. Une religion est l’exemple le plus fréquent de mèmeplexe : un ensemble cohérent de mèmes qui se répliquent ensemble dans un cerveau. La répétition, pour les mèmes oraux, la copie, et plus généralement l’imitation est proposée comme vecteur principal de la réplication des mèmes.

J’ai entendu une histoire, je la répète. Je vois quelqu’un danser, je l’imite. Je vois quelqu’un fumer une cigarette, j’essaie de fumer.

L’imitation se définit par l’exécution pour la première fois d’une action, après l’avoir entièrement observée chez un autre.

Dès lors, la capacité à imiter devient conditionnelle de l’évolution des mèmes. Avec l’émergence du langage, l’imitation, ou répétition, est facilitée.

L’imitation se pose comme phénomène central à la propagation des mèmes. On a essayé d’en comprendre les fondements. L’imitation relève-t-elle d’une capacité mentale spécifique ?

La partie qui suit est tirée de Odile Jacob, “Le singe, le bébé, et l’homme”. Disponible en partie sur google books.

Des expérimentations menées chez l’animal sont frappantes : plaçons un pigeon dans une cage en face d’un automate ressemblant comme deux gouttes d’eau à un pigeon. Deux taches sont faites dans la cage, une verte et une rouge. Lorsque l’automate en forme de pigeon donne un coup de bec sur la tâche verte, de la nourriture arrive. Aucune nourriture n’arrive avec la tâche rouge. Rapidement, le vrai pigeon donne également des coups de bec sur la tâche verte pour avoir de la nourriture. S’il ne voit pas un modèle le faire, le pigeon ne donne pas de coup de bec sur la tâche. On peut donc penser que le pigeon imite le modèle.

Maintenant changeons les règles. Avec un nouveau pigeon, le modèle ne doit plus donner un coup de bec pour recevoir la nourriture, mais doit toucher la tâche avec son aile. Que fait le pigeon, il donne des coups de becs dans la tâche, et ne reçoit pas de nourriture. Il n’imitera jamais le mouvement d’aile du modèle. En fait, le pigeon copie le choix de l’objet, mais pas le mouvement. Les chimpanzés sont également limités de ce point de vue : on montre qu’on peut facilement apprendre à un chimpanzé à accomplir des tâches telles que nettoyer une table, mettre des boules dans des pots, etc… En revanche, il est très difficile, et très long, de lui faire accomplir des séquences motrices dépourvues d’objet, comme une chorégaphie.

Dans le milieu naturel, c’est identique. Les mères chimpanzés, par exemple, cassent des noisettes sur une souche, avec une pierre, devant leurs enfants. Il arrive assez rapidement que ceux-ci s’y essaient. Ils font le même choix d’outil directement, posent la noisette sur la souche prennent une pierre, et tapent la noisette avec la pierre. Cependant, ils utilisent une seule main pour taper avec la pierre, alors que la mère utilise ses deux mains, résultat, la frappe est stabilisée et la noisette ne vole pas. Avec une seule main, les jeunes chimpanzés ne parviennent pas à casser la noisette. Ils mettront plusieurs années avant de saisir la pierre à deux mains.

En médecine, un test médical consiste à faire toucher un objet simple par un patient, sans le lui montrer, et lui demander de nommer l’objet. Certains patients sont incapable de le faire directement, bien qu’ils « sachent » quel objet ils touchent. Ils leur faut réfléchir et visualiser l’objet avant de pouvoir le faire. Cela tient à ce que l’aire du langage et celle du toucher sont situées dans deux hémisphères différents, et lorsque la communication entre les deux hémisphère est rendue difficile par certaines lésions des neurones concernés, l’information ne peut pas transiter directement.

Dans le cas de l’imitation, c’est identique. Il existe des neurones qui vont relier les sens à d’autres aires du cerveau. Quand un enfant regarde un autre enfant faire ses lacets, il y a un neurone dit miroir qui va s’activer. Ce neurone relie l’aire de la vision aux zones motrices du cerveau, qui sont responsables de la gestion des séquences motrices, et ces zones vont s’activer, comme si l’enfant accomplissait lui-même l’action. Si la séquence motrice observée est assez simple, l’enfant pourra l’imiter directement après l’avoir vue, parce qu’elle a déjà été conçue, à l’observation du mouvement. Ces neurones miroirs existent également dans le cas des émotions. L’observation d’une émotion entraine ainsi l’activation des zones dédiées à ces émotions. Ces neurones miroirs ne sont pas suffisant cependant à l’imitation, car on les a retrouvés chez les singes notamment, qui ne sont pas très doués en imitation. Il y a donc d’autres acteurs, dont les neurones miroirs font partie.

En revanche, la faculté à imiter est très développée chez les oiseaux (pensez aux perroquets), les cétacés, et les hommes. Coïncidences, ces espèces sont de très bons terrains de jeux pour les méméticiens. En effet, l’étude du chant des oiseaux constitue un excellent modèle de propagation d’un mème. Les oiseaux se copiant entre eux leurs chants, en faisant quelques erreurs, introduisant une sorte d’évolution….

Chez les autres espèces, ce qui peut passer pour de l’imitation réside en fait dans d’autres processus tels que le mimétisme ou l’émulation. Pour finir sur l’imitation, il semblerait qu’il s’agisse d’une faculté innée, aparaissant très tôt chez le nouveau-né. Les autistes pourraient souffrir d’un manque de cette capacité, bien que les neurones miroirs en particulier aient été disculpés.

2°) Définition et modèles mémétiques

La mémétique s’appuie donc sur l’imitation pour expliquer la transmission des mèmes. Les définitions étant posées, les mécanismes éclaircis, on peut tenter de voir quels sont les modèles principaux :

Modèles

Trois s’affrontent pour tenter de modéliser la mémétique. Leurs différence porte principalement sur le support du mème.

Dawkins propose de ramener le mème à un pattern d’activité cérébrale. L’information portée par le mème est en réalité secondaire, le même est défini par le pattern d’activité cérébrale, c’est-à-dire une chorégraphie d’activation des zones cérébrales, visibles en imagerie. Si je vois un éléphant, ce sera toujours la même zone de mon cerveau qui s’activera, par exemple, correspondant au mème éléphant.

Denett, un philosophe américain, considère au contraire que le mème est immatériel, indépendant du support. Par exemple, si je photocopie un livre sans le lire, j’ai répliqué le mème. Le cerveau humain n’intervient que dans la sélection des mèmes.

Enfin, il existe une synthèse des deux positions, considérant que le support du mème est l’activité cérébrale, mais que seule les conséquences de cette activité permettent de définir le mème. Par exemple, si une personne prononce le mot thé, elle aura un profil d’activité cérébrale. Si une personne dont la langue maternelle n’est pas le français prononce le mot thé, son profil d’activité cérébrale sera différent, cependant, il s’agit bien du même mème.

Voilà pour les principes fondamentaux. Mais maintenant, les objections : Peut ont réellement considérer les mèmes comme des réplicateurs darwiniens ?

Problèmes de la théorie

Cette partie est tirée de la thèse de Nicolas Claidière, disponible sur memetique.org.

Pourquoi les mèmes ne peuvent être considérés comme des réplicateurs darwiniens ?

Il y a deux objections principales au fait de considérer que les mèmes agissent comme des réplicateurs égoïstes. La première réside dans la fidélité de la réplication. La plupart des mèmes sont répliqués de manière très infidèle. Des expériences d’imitation en psychologie montrent que lorsque l’on montre des techniques pour réaliser des tâches spécifiques, à des groupes de sujets, humains ou animaux, leur résultat tend toujours vers la même technique au fil du temps que lorsqu’on ne leur montre rien.

Quel le que soit le thème de l’imitation, au terme d’une certaine période, les sujets soumis aux tests reviennent aux mêmes pratiques que si on ne leur avait rien montré du tout.

Il y a trois lois qui permettent de prédire l’impact du facteur social par imitation dans un comportement :

  • Plus les facteurs sociaux convergent vers le même comportement, plus les individus accordent d’importance à ces facteurs
  • Plus les individus ont de temps, moins ils accordent d’importance aux facteurs sociaux

  • Plus la proportion d’individus naïfs dans la groupe est grande, moins les individus accordent d’importance aux facteurs sociaux

Finalement les facteurs sociaux comportementaux tendent toujours à retourner aux facteurs individuels, l’imitation si elle permet de créer dans un premier temps des pratiques ayant les caractéristiques d’une culture, ne provoque pas la durabilité de ces comportements, du fait de l’existence de mécanismes psychologiques dont le but n’est pas de reproduire à l’identique les comportements, mais au contraire de les modifier.

Je vous parlais tout à l’heure de l’étude mémétique des chants d’oiseaux. En rabâtissant des arbres phylogénétiques à partir des chants d’oiseaux, fondés non plus sur leurs différences génétiques, mais sur les différences entre les chants, on observe que suivant les espèces, le taux de variation entre deux génération diffère. Dans certaines espèces, la fidélité d’une génération à l’autre est très importante. Lorsque la fidélité est très importante, c’est parce que la chant, et sa nature, revêt une importance cruciale pour la survie de l’individu. Il y a donc eu des pressions sélectives ayant permis l’émergence mécanismes imitatifs à fort taux de fidélité. Ces mécanismes n’existent pas, chez l’homme, ou n’ont pas été découverts par l’expérimentation. Notre psychologie n’a pas évoluée pour imiter de manière fidèles les comportements que nous observons, à notre connaissance du moins.

Le raisonnement est l’un de ces mécanismes psychologiques, qui empêche l’imitation fidèle. Finalement, le mécanisme de l’imitation est un mécanisme très infidèle, à terme, et ne peut jouer le rôle d’une transmission héréditaire darwinienne satisfaisante. Si la mémétique est fondée, son mécanisme quant à lui reste à découvrir. En attendant, l’éventualité d’une mémétique subsiste, mais reste sans démonstration.

La deuxième objection, moins sévère, est que l’un des principaux modes de variations des mèmes n’est pas le hasard, mais l’action de leur environnement. En effet, le biais observé lors de l’imitation des mèmes tient principalement dans l’amélioration de ceux-ci au profit de l’interacteur, en fonction de l’environnement. Il n’y a donc pas de variation préexistante sélectionnée par réplication différentielle, mais modifications subséquentes à l’environnement, et orientées en faveur de l’interacteur. Ce mode de variation tiendrait avantage du Lamarckisme que du Darwinisme.

3°) Des apports indéniables

Cependant la mémétique permet de comprendre plusieurs choses. Associée au concept de réplicateur/interacteur, elle permet de saisir que certains mèmes n’existent que parce qu’ils ont des effets favorisants leur propre propagation, c’est le cas par exemple des hoax, ces chaînes de mails parasites qui se transmettent largement dans nos boîtes mails. (www.hoaxbuster.com). Le marketing viral, utilise également cette faculté des mèmes à se répliquer, à notre insu.

L’idée qu’une idée puisse se répandre à nos dépends est importante à conserver. Si une partie d’une population a une pratique entraînant la mort, comme par exemple le cannibalisme, qui génère une mortalité élevée, cette pratique peut tout à fait continuer à se répandre dans la population, malgré une forte mortalité associée, si elle fortement imitée par le reste de la population. Si nos processus mentaux n’ont pas évolué pour se cantonner à l’imitation stricte, ils n’ont pas non plus évolués pour préserver notre strict intérêt individuel (cf sélection de groupe).

La mémétique elle-même est une idée jouissant, je crois, d’un considérable taux de reproduction dans la « noosphère » (la sphère des idées). La littérature associée est considérable, et je n’ai fait qu’en effleurer l’essentiel, vraiment. De nombreux auteurs apportent de nombreuses notions supplémentaires, tels que le tème de Susan Blackmore, la solution culturelle de Pascal Jouxtel (Comment les sytèmes pondent, le blog), ou le neuromème de Aunger, que j’ai préféré éviter d’aborder, car tenant plus à mes yeux de philosophie que de science, ce qui ne les en rend pas moins intéressants.

Quelques liens sympatiques et sources également :

Une conférence de Susan Blackmore sur les mèmes et les tèmes.

Recensement de toutes les définitions du mème. En anglais.

Excellent dossier d’éthologie sur l’imitation.

Une page sur la mémétique sur postsapiens.fr

L’article sur les SMR

Le blog de Pascal Jouxtel, comment les systèmes pondent.

Et pour finir, l‘excellente thèse de Nicolas Claidière sur memetique.org.

 

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