#psSortDuPlacard – Gènes & Homosexualité

On 03.07.2015, in Dossiers, by Thomas Durand
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La chronique de Thomas démarre à 28:01.
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Billet présenté dans le cadre de l’event #psSortDuPlacard le 27 juin 2015. Une version augmentée du billet est disponible sur le blog de Thomas Menace Théoriste. Bonne lecture !


Homosexualité et génétique

Les intervenants précédents vous ont montré que le sexe est une invention de la nature beaucoup moi simple que nous avons tendance à le croire intuitivement. Il faut donc se méfier de ce que nous croyons savoir à ce sujet.

On m’a invité à vous parler de génétique et d’homosexualité. On va se demander s’il existe oui ou non, des déterminants génétiques à l’orientation sexuelle

Sur ce sujet il y a plusieurs questions qui se posent. Je vais en poser quatre, volontairement naïves.

1 — Y a-t-il un gène de l’homosexualité ?

2 — En dehors des gènes, qu’est-ce qui pourrait en être la cause ?

3 — Si c’est bien un gène, comment se maintient-il au fil des générations ?

4 — Si c’est un gène, encore une fois, doit-on craindre des idées eugénistes ?

Et je vais tenter de vous montrer qu’il faut se placer dans une  perspective évolutive pour apporter des éléments de réponse à ces questions. Pour cela il faut comprendre tout de suite que l’échelle à laquelle l’évolution fonctionne, ce n’est pas l’individu, c’est la population, le pool génétique à l’intérieur duquel se réalise le brassage des formules génétiques qui sont ensuite passées au crible de la sélection naturelle.

 

Première question : Y a-t-il un gène de l’homosexualité ?

C’est une question naïve, parce que personne ne se demande s’il existe un gène de l’hétérosexualité ou de la bisexualité, ou de la préférence pour les petites brunes ou les grands roux. Et pourtant nos gènes étant la feuille de route à partir de laquelle s’échafaude notre corps dans lequel sont inscrits nos instincts, forcément il existe in fine une population de gènes impliqués dans la modulation de tous ces comportements sexués.

Les études scientifiques qui cherchent à comprendre comment la génétique influence la sexualité ont mis en évidence ces dernières décennies un certain nombre de zones sur nos chromosomes (8 en particulier) qui sont fortement corrélées avec l’orientation sexuelle. Cela veut donc dire que NON, il n’y a pas 1 gène de l’homosexualité, mais OUI, le terrain génétique a un rôle dans l’homosexualité.

On ne sait pas encore dans le détail quelle chaine d’évènements relie à une extrémité le terrain génétique et à l’autre le comportement de l’individu, mais dorénavant, c’est établi : il existe des déterminants génétiques, et l’orientation sexuelle n’est donc pas un choix ni le résultat d’une influence sociale.

 

Dessin réalisé à la volée pendant la présentation de Thomas

Dessin réalisé à la volée pendant la présentation de Thomas

Question 2 : En dehors des gènes qu’est-ce qui pourrait être la cause de l’homosexualité ?

Le phénotype, c’est-à-dire l’ensemble des caractères visibles de l’organisme, est le résultat de l’interaction du génome avec son environnement, et donc l’homosexualité pourrait très bien être le résultat d’une influence environnementale au cours du développement.

Comme l’expliquait Irène dans l’épisode 185, les hormones et l’environnement maternel prénatal sont des suspects que la science surveille de près.  Et ainsi, on sait que l’ordre de naissance peut jouer un rôle. Les chances ou les risques d’être homosexuel pour un homme donné augmentent de 33% pour chaque frère plus âgé que lui né de la même mère. La différence se joue au niveau de l’environnement maternel, et sans doute en relation avec le système immunitaire de la mère (Blanchard 20011). Ce fait est d’ailleurs très intéressant parce qu’il a été montré que les mères des hommes homosexuels ont tendance à avoir plus d’enfants que les autres, mais c’est aussi le cas de leurs tantes2.  Du coup l’hypothèse génétique est renforcée3. Et on en arrive à la troisième question, celle qui me semble la plus intéressante.

 

Question 3 : Comment une formule génétique produisant un individu homosexuel peut-elle se fixer dans la population ?

Si les homos ne peuvent pas se reproduire, les gènes qui rendent ceux qui les portent homos devraient disparaitre, non ? Eh bien c’est là qu’il faut prendre du recul et cesser de penser à l’échelle des individus. On observe dans la nature, chez plus de 1500 espèces à ce jour des comportements homosexuels. C’est donc un caractère qui est largement distribué chez les animaux. Et donc, par définition, il n’est pas contre-nature.

Pour expliquer cette large présence, nous avons deux possibilités : ou bien c’est une convergence évolutive et l’homosexualité est apparue séparément chez toutes ces espèces, ou bien c’est un trait ancestral qui s’est maintenu dans toutes ces lignées depuis plusieurs dizaines ou centaines de millions d’années.

Dans un cas comme dans l’autre on se retrouve devant l‘énigme d’un caractère qui rend de facto stérile et qui est pourtant conservé par l’évolution au fil des générations. C’est étonnant, mais pas tant que ça, et les fourmis ouvrières, ou bien les termites ou encore les abeilles pourraient nous dire que c’est un peu ce qu’elles vivent au quotidien : chacune d’entre elle est stérile, et pourtant leur espèce est florissante.

Caractère ancestral ou convergence évolutive, dans un cas comme dans l’autre on est en présence d’un équilibre dynamique dans la distribution des compositions génétiques au sein des populations. Voici comment il fonctionne en théorie : si un ensemble de déterminants génétiques rendent des femmes plus fertiles,  alors ces déterminants, disons des gènes pour aller vite, vont avoir tendance à se fixer dans la population au fil du temps. Si ces versions de gènes, quand ils sont présents tous ensembles dans le corps d’un individu le rendent homosexuels, alors à l’inverse ils auront tendance à disparaitre.  Ces deux tendances antagonistes, si leurs forces ne sont pas totalement déséquilibrées vont aboutir à un équilibre : la proportion finale de ces gènes dans la population sera celle qui permet leur transmission avec un taux suffisamment bas pour ne pas produire trop d’individus stériles (car homos) et suffisamment haut pour rendre les femelles plus fertiles.

Pourquoi un tel équilibre est-il favorisé ? Parce que c’est celui qui garantit la maximisation de la transmission des gènes dont nous parlons. Pour aller plus loin, je vous renvoie vers le livre de Richard Dawkins Le gène égoïste.

 

Question 4 : Doit-on craindre un eugénisme ?

Dans l’absolu, on peut imaginer que soient mis au point des tests qui permettent de dire aux parents si leur enfant est porteur des marqueurs génétiques corrélés à l’homosexualité. Et dans un monde ou l’homophobie est toujours tenace, cela laisse imaginer des cas d’interruption de grossesse en vue d’éviter de mettre au monde un petit homosexuel… Mais il y a plusieurs raisons pour penser que cela ne se produira pas.

— D’abord l’orientation sexuelle n’est pas binaire, et l’échelle de Kinsey nous explique qu’il y a un continuum entre homo et hétéro en passant par cinquante nuances de gris… au moins.

— Ensuite on a vu que l’environnement prénatal avait une influence, et par conséquent le génome seul ne pourra sans doute jamais suffire à prédire l’orientation du futur adulte.

Cela fait deux bonnes raisons scientifiques de ne pas chercher à réaliser ce genre de test : ils seront inefficaces. Encore faut-il que les gens soient sensibles aux arguments scientifiques…

— Il y a une troisième raison. Une raison éthique. Notre société devra décider tôt ou tard si les parents ont le droit de « choisir » les caractéristiques de leurs enfants comme un produit sur un catalogue de cuisine aménagée. Rationnellement on doit répondre non, pour tout un tas de raisons. Et j’aimerais citer encore une fois l’évolution, qui nous a appris que la meilleure des stratégies est toujours de laisser au maximum de formules génétiques la chance de faire leurs preuves au contact du monde.

C’est pourquoi une société dirigée par la raison et non par l’idéologie ne peut pas sombrer dans l’eugénisme. Et c’est pour cela qu’il faut laisser aux chercheurs le droit d’étudier ces questions et de comprendre ce qui fait que nous sommes qui nous sommes. L’homophobie n’est jamais le produit de la connaissance, elle est le produit de l’ignorance.

Références

1 Blanchard R. 2001. Fraternal Birth Order and the Maternal Immune Hypothesis of Male Homosexuality. Hormones and Behavior 40, 105–114. http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0018506X01916812

2 Iemmola F. & Ciani A.C. 2009. New Evidence of Genetic Factors Influencing Sexual Orientation in Men: Female Fecundity Increase in the Maternal Line. Archives of Sexual Behavior 38, 393-399. http://link.springer.com/article/10.1007/s10508-008-9381-6

3 Une étude sur la drosophile qui vient de sortir montre un phénomène assez similaire à celui observé chez l’homme. Les lignées produisant des mâles avec des comportements homosexuels produisent également des femelles plus fertiles que les autres. http://rspb.royalsocietypublishing.org/content/282/1809/20150429 Hoskins et al. 2015 A test of genetic models for the evolutionary maintenance of same-sex sexual behaviour

 

Dessin réalisé à la volée par Sef pendant la présentation de Thomas

Dessin réalisé à la volée par Sef pendant la présentation de Thomas


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  • Gwodry

    Bonjour,
    Concernant la question sur la génétique de l’homosexualité, je voudrais faire remarquer que la question est mal posée. J’y vais fort, je sais, mais il est important de faire une petite analyse des présupposés qui accompagnent cette question.
    Puisque l’on parle d’orientation sexuelle, il y a t il des raisons de se demander si l’attirance pour les blondes a une base génétique, si la préférence pour des partenaires ayant un gros sexe a une base génétique ou, pour changer de sujet, si la connerie a une base génétique ?
    Si l’on considère la question comme légitime, a-t-on les moyens de l’étudier et d’y apporter une réponse ? Quand on veut faire de la génétique, la première étape va être de choisir un modèle de transmission que l’on va étudier : mono-factoriel ou multifactoriel ? Raisonne-t-on à l’identique des observations de Gregor Mendel sur les téguments des pois où l’on distingue deux phénotypes (lisse et plissé) et où l’on cherche à comprendre comment ces phénotypes se distribuent de générations en générations et comment on peut l’expliquer. Ou cherche-t-on à identifier des facteurs contributifs à la constitution d’un phénotype complexe (diabète, maladies cardiovasculaires…).
    Je passe rapidement sur LE gène pour la simple raison qu’il me parait évident qu’un seul gène ne peut être le déterminant unique d’un comportement humain selon un mode ON/OFF.
    La recherche des facteurs multiples conditionnant ce comportement (considérés comme existant bel et bien par hypothèse) va donner une liste de gènes ou de locci (régions chromosomiques portant plusieurs gènes que l’on n’a pas su exclure). Cependant, il faut bien se garder de considérer que l’homosexualité doit être interprétée comme le fait de porter tel assortiment précis d’allèles. Chaque génome est un ensemble complexes d’interactions et un phénotype apparemment identique peut être la résultante d’assortiments divers (et pourquoi pas uniques). C’est une combinatoire très complexe.
    J’ai le sentiment en écoutant les diverses interventions que le présupposé adopté consiste à dire qu’une fois la liste des gènes connue, on aura la clé de la question. Vous comprendrez que ce n’est pas du tout le mien.

    Concernant l’hypothèse immunologique, j’ai également un peu de mal à passer de l’observation (l’augmentation du “risque” relatif en fonction du nombre de grossesses mâles) au mécanisme proposé (les mères de nombreux garçons s’immuniseraient progressivement contre la “masculinité” de leurs foetus).
    Ici, encore, il y a beaucoup de présupposés non clairement formulés, il est vrai que je n’ai pas lu les papiers concernés, je suis peut être trop sévère.
    Les frères n’ont ils comme différence significative que le trait étudié ?
    Quant à l’explication proposée, je n’y crois pas un instant.
    Contre quels antigènes la mère s’immunise-t-elle ? Pourquoi les seuls antigènes contre lesquels elle s’immunise sont des déterminant de l’orientation sexuelle future de l’enfant ? Comment expliquer cette immunisation ? Comment ces antigènes accèdent-ils aux cellules présentatrices de l’antigène de la mère ? Pourquoi le privilège immunologique de la grossesse (la mère ne s’immunise pas contre son foetus) ne marche-t-il pas ? Comment les anticorps maternels accèdent-ils aux cellules exprimant les antigènes qu’ils reconnaissent ? Ces antigènes sont-ils extracellulaires ?

    Mes contributions peuvent sembler négative. Je les fait dans le cadre d’une réflexion critique, comme le ferait un referee dans un processus de publication d’un article. La vérité sort de la résistance d’une théorie à la contre-argumentation. Les points que j’ai exposé ici ne me semblent pas y résister.

    Cordialement

    Gwodry

  • Salut Gwodry, merci du comm.

    3 points, vite fait, en ce qui me concerne :

    1. Je viens juste de voir qu’il manque les sources de Thomas dans l’article, c’est bizarre, j’étais quasi-sûr de les avoir vues. Je vais lui demander de les (re)mettre.

    2. Petite remarque sur ton énumération quant à l’orientation sexuelle : ce que tu listes-là ce sont des préférences. Pas des orientations sexuelles.

    3. Sur l’hypothèse immunologique, Ray Blanchard et al. ont publié plus de 25 papiers depuis les années 90 sur le « Older Brother Effect », voici un document de référence : http://www.researchgate.net/profile/Ray_Blanchard/publication/8407680_Quantitative_and_theoretical_analyses_of_the_relation_between_older_brothers_and_homosexuality_in_men/links/00b7d51f279d9d15f4000000.

    Ceci dit, l’équipe de Tony Bogaert a cherché à reproduire ces résultats mais n’y est pas toujours parvenue. De plus, dans la mesure où – dans nos sociétés – on a de moins en moins d’enfants, on a, fatalement, de moins en moins de grands frères. Donc, le pourcentage d’homos dans la population devrait diminuer avec la baisse de la natalité. Or rien ne laisse à penser que le nombre d’homos mâles diminue (sauf Bogaert qui pense que le taux a effectivement diminué depuis les années 80). Typiquement les études de Fred Wytham observent les mêmes proportions d’homos mâles dans la population urbaine des Philippines, du Guatemala et des Etats-Unis (qui compte proportionnellement moins de grands frères).

    Simon LeVay fait une excellente synthèse de tout cela dans le chapitre 10 de “Gay, Straight and the Reason Why” et arrive à la conclusion que si l’effet existe bel et bien, il est sans doute trop marginal pour avoir un véritable impact. Je peux te le filer en pdf si ça t’intéresse.

    Je laisse Thomas répondre sur le reste s’il le souhaite.

    Bon dimanche !

    ++

    Alan

  • Ah ben tiens, j’ai retrouvé les références de Thomas. Elles étaient dans le googledoc qu’il nous a fourni, mais pour une raison que j’ignore ne se sont pas retrouvées ici. C’est désormais corrigé. Navré du couac.

  • Gwodry

    Bonjour,
    Merci pour la correction sur les orientations. Je n’étais pas assez attentif à ce que j’écrivais, je pensais à mon développement.
    Je suis en train de lire la publication. J’espère avoir un peu de temps pour mettre en forme mes remarques à ce sujet. La réflexion est intéressante, je ne sais pas si elle me serait venue à la tête si j’avais du travailler sur ce sujet. L’hypothèse proposée semble parcimonieuse, elle impose peu de contraintes pour expliquer les observations. Cependant, elle pose tout de même un problème majeur. Si la mère peut s’immuniser contre “la masculinité” de ses fœtus mâles, elle ne peut le faire contre ses fœtus femelles. Ceci impose donc de trouver un autre mécanisme pour expliquer l’homosexualité féminine. Pourquoi pas, après tout. Mais adieu la parcimonie.

    Cordialement,

    Gwodry

  • Effectivement, l’hypothèse immunitaire n’affecterait que les mâles.
    De tout ce que j’ai pu lire, ceci dit, l’homosexualité féminine et masculine ne semblent pas du tout relever des mêmes mécanismes. Je pense qu’on finira par découvrir qu’on a affaire à deux problématiques tout à fait distinctes, même si, conceptuellement, on a tendance à les considérer comme un ensemble. L’avenir nous le dira. Ou pas 😉

  • Gwodry

    Bonjour,
    C’est tout à fait classique en génétique médicale de découvrir que ce que l’on pensait appartenir à un groupe homogène car très similaire, se révèle du point de vue mécanisme ne pas l’être. Cette généralités n’a cependant aucun caractère prédictif. Donc stay tuned 🙂
    Gwodry