Marie Curie

On 02.01.2016, in Dossiers, by Irène Revenko
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Retranscription des épisodes 235 et 236 de Podcast Science sur Marie Curie :

 

 

Introduction

 

Pourquoi parler de Marie Curie (MC) dans PodcastScience, quand il y a tellement de biographies disponibles partout, plein de livres et plein de pages web dans toutes les langues, quand elle est si connue dans le monde entier (je gage qu’elle est la femme scientifique la plus connue au monde, une sorte d’alter ego d’ Einstein), et qu’il n’y a très probablement plus le moindre petit scoop à se mettre sous la dent? D’abord parce que parfois nos dossiers sont des biographies de grand scientifiques et rien qu’à ce titre, MC y a pour le moins sa place , un peu comme au Panthéon des Grands Hommes, où elle est (entre parenthèses) la seule femme.
Mais aussi parce que nous pensons à PS qu’il faut que nous soutenions les femmes qui font ou qui veulent se lancer dans la recherche scientifique, et parler de MC, cela ne peut aller que dans ce sens. Rappelons ce sondage paru le 16 septembre 2015, qui nous annonce qu’en Europe, 67% des personnes interrogées pensent que les femmes sont moins aptes que les hommes à devenir scientifique. J’ai tellement de choses à dire ce soir que je ne vais pas non plus parler de féminisme, mais bon, y a du boulot…

D’un point de vue strictement personnel, je l’ai toujours admirée, et elle m’a inspirée enfant pour devenir scientifique. Et je me justifie toujours ici aux US avec un petit sourire à compter en français, parce que je sais que même à la fin de sa vie dont la plus longue partie s’est passée en France, MC comptait dans sa langue natale, le polonais.

Je vais tout bêtement suivre un ordre chronologique pour parler de sa vie, inutile de vouloir faire compliqué, et j’espère que même si vous connaissez les grandes lignes de la vie de MC, vous allez quand même découvrir ce soir ce qui en fait une femme non seulement exceptionnelle, mais incroyablement exceptionnelle. Je vais quand même et déjà faire une entorse à ce que je viens de dire, et vous énoncer tout de suite quelques éléments descriptifs de son parcours : Première à l’aggrégation de physique, première femme docteur es sciences en France, deuxième femme au monde à recevoir un doctorat en physique
première lauréate feminine de la médaille Davy (prix prestigieux en chimie), premier prix Nobel féminin, première nobélisée à avoir reçu deux prix Nobel (et ils ne sont que 4), première femme professeur à l’ENS, première femme à avoir enseigné à la Sorbonne… Une légende…. Cétait aussi une femme, avant tout, une épouse aimante, très amoureuse, une maman attentive, femme timide, tétue, secrète, dépressive, débrouillarde, qui aimait cultiver les roses, et sportive. Une soeur dévouée, pas bonne cuisinière, mais excellente couturière! Courageuse, on le verra à maintes reprises, sachant braver la morale bourgeoise, affrontant des campagnes de dénigrements à faire honte à la France de nos jours…

Mais revenons au début.

La jeune Marie Skłodowska

 

Elle est née le 7 novembre 1867, à Varshav, en Pologne, nommée Marya Salomea Skłodowska, avec les prénoms de ses grand-mères. Elle a 3 soeurs et un frère plus agés, et la fratrie restera toujours très liée . Ses parents font partie de ce que l’on peut décrire comme la petite noblesse désargentée, ce sont des intellectuels, très intellectuels. Sa mère, femme indépendante dans l’ame, est directrice d’école ; le statut de femme mariée lui pèse, même si elle aime son mari. Celui-ci, d’origine russe, enseigne les maths et la physique, à l’université de Varsovie. Celle-ci est fermée par les autorités russes, c’est le temps où la Hongrie est opprimée par la Russie. La famille est obligée de déménager pour que le père de MC puisse aller enseigner dans un lycée. La mère de MC est alors obligée d’arrêter de travailler.
La langue officielle est alors le russe en Pologne, mais on parle polonais à la maison, on étudie les poètes polonais. Mania ( le petit nom de MC) apprend vite, trop vite au grè de ses parents, qui voudraient parfois la voir jouer plutôt que d’apprendre à lire et écrire. Elle a 4 ans, et le papa entraine ses enfants à des séances d’exercices de gymnastique tous les soirs; le samedi on étudie des oeuvres littéraires interdites par le gouvernement tsariste. Ainsi , dans la famille on apprend très vite à se cacher, mais c’est vrai aussi à l’école. Le gouvernement russe ne tolère pas un mot de polonais, mais dans les écoles on ruse et on apprend aux enfants l’histoire de la pologne, la littérature, le tout dans la langue verniculaire. La dissimulation devient une seconde nature, et je me demande quel en sera l’impact sur Marie.

Elle perd une de ses soeurs, qui décède à 14 ans du typhus. Nous sommes en 1876, MC a 9 ans. Sa mère est déjà atteinte de la tuberculose, et elle décèdera deux ans plus tard. Les enfants ont finalement peu de souvenirs d’elle, car elle aura passé beaucoup de temps dans des cures, parfois très loin, en Autriche et à Nice par exemple. MC est triste à cette époque, première de sa classe et largement en avance sur les autres élèves, déjà, mais la mort de sa mère la plonge dans une dépression. Alors son père l’envoie dans un lycée en internat à Cracovie, et c’est une réussite. Le prof de physique y est excellent, ainsi d’ailleurs qu’un prof de danse, et Mania adore danser. Une anecdote: Elle ne rate jamais de cracher , en companie de ses copines, sur une statue dans le village, élevée par les russes ! L’été elle retrouve sa famille, et la vie est gaie à ce moment -là . Elle aime monter à cheval, pêcher des écrevisses, jouer.

Juin 1883, c’est la fin de ses études, elle n’a pas tout à fait 16 ans, et la fac est interdite aux filles. Mania montre à nouveau des signes de grave dépression, elle pleure beaucoup et se renferme sur elle-même, perd l’appétit. Son père l’envoie un an à la campagne, chez un oncle. L’ambiance y est merveilleuse: l’oncle joue du violon, un cousin étudie la chimie, et Mania rejoint bien vite une bande de jeunes gens qui ne songent qu`à profiter de la vie. Bals, équipées en traineau, elle adore danser l’oberek , la valse et la mazurka. On doit faire la queue pour danser avec elle! Une image de Marie que l’on ne connait pas tellement !
C’est la fête, c’est une année de liesse. Mais qui ne durera pas hélas. Fin de l’été 1884, elle rentre à Varsovie, à la maison. Les filles sont interdites d’université, c’est la loi. Son frère fait des études de médecine. Les trois soeurs rejoignent alors une université clandestine, et tous les enfants donnent des cours particuliers pour aider leur père. Mais les filles sont ambitieuses, surtout deux d’entre elles, Bronia et Marie. Elles élaborent leur plan: Bronia partira en premier à Paris pour suivre la fac de médecine, Marie l’aidera financièrement. Et ensuite ce sera Bronia qui aidera Marie. Et on va le voir, elle vont executer leur plan.

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La jeune Marie Currie (alors appelée Marie Skłodowska)

Marie parle et écrit couramment le polonais, le russe, l’allemand, le français et l’anglais. Elle se fait engager comme gouvernante dans la famille d’un avocat de Varsovie, et continue ses cours clandestins. Elle n’aime pas la famille où elle travaille, elle découvre le monde des riches avec parfois leur hypocrisie. Elle écrira que cette expérience lui aura fait connaitre l’espèce humaine. Elle finit par démissioner, et trouve rapidement une autre famille, dans laquelle elle restera 3 ans. Elle vient d’avoir 18 ans. C’est dur de quitter à nouveau sa famille. Mais elle se plaira chez cette famille d’industriels, qui sont cultivés, curieux et gentils.
Le père est agronome, et elle apprend en fait beaucoup dans son usine de traitement des betteraves à sucre. Elle prend des cours de chimie avec le chimiste de l’usine. Mais ce n’est pas suffisant pour satisfaire ses besoins intellectuels. Elle décide d’enseigner le polonais aux enfants illettrés. Et c’est bien le polonais qu’elle enseigne, au risque de se faire emprisonner et déporter par les autorités russes. Elle a déjà un caractère bien trempé n’est ce pas?

Elle lit par ailleurs énormément, de tout. Elle se comporte sagement, ne parle pas de la condition des femmes, va à l’église le dimanche, se désespère de ne pouvoir travailler pour le peuple et avec le peuple. Mais surtout, c’est à ce moment que Marie tombe éperdument amoureuse du fils de la famille, un étudiant en mathématiques. Ils projettent de se marier, l’amour est réciproque. Mais c’est le véto imposé par les parents du jeune homme, elle n’est qu’une employée de maison, sans argent. Ce qui fait le plus mal à Marie dans cette histoire, c’est que le fiston se soumet au couperet patental. Mais elle reste à son poste de gouvernante dans la maison, et la torture varie selon les promesses que le jeune homme lui fait, ou ne lui fait plus. Elle essaie de se soumettre, de se dire que tout ce qu’elle veut c’est retourner vivre tranquillement avec son père. Ce qu’elle fait finalement, mais l’expérience l’aura laissée amère, voire aigrie. Après sa peine de cœur avec le beau Casimir, elle est terriblement déçue, elle se croit nulle en tout, elle l’écrira à sa sœur. Elle considère ces deux années chez ces gens qui l’ont rejetée comme belle-fille comme les pires moments de sa vie, elle qui a vu sa mère et sa sœur mourir. Elle se sait meurtrie, mais est décidée au fond à ne pas se laisser abattre.
Nous sommes en 1889, elle est donc de retour à Varsovie et reprend ses cours dans cette université interdite. Elle passe du temps avec un cousin qui a étudié avec ce chimiste si connu: Mendeleïev. Il ouvre son labo de recherche en chimie, et y accueille Marie. Ce sont ses permières expériences de chimie. En même temps, elle même une vie sociale plus ‘normale’, va à des bals et réponds à beaucoup d’invitations de soirées. Enfin, ses lettres à sa soeur Bronia, qui est à Paris, qui finit ses études et va bientôt se marrier, montrent quand même pas mal d’oscillations et la tristesse s’y affiche souvent. Sa soeur la presse de venir de la rejoindre, Mania accuse le manque de chance et se plaint d’injustice, ce qui ne lui ressemble pas. Elle semble très abattue. Et pourtant, la battante est bien vivante au fonds d’elle. Un ultime essai auprès de son ex fiancé la motive: elle décide de partir de partir rejoindre sa soeur , enceinte à Paris. Celle-ci vient en fait la chercher, on expédie matelas, malles, on prévoit quelques victuailles, et voici Marie dans le train.

Une physicienne à Paris

 

Novembre 1891. Après 3 jours de voyage, Maria , 24 ans, débarque à Paris. Elle s’installe chez sa soeur qui est maintenant médecin, mariée à un médecin. A noter que celui-ci, fort brillant, n’obtiendra jamais la nationalité française, parce qu’il été fiché au ministère des affaires étrangères, parce que soupconné par les russes d’avoir participé à un complot contre Alexandre II. Maria s’appelle désormais officellement Marie. Dès son arrivée, elle s’inscrit à la Sorbonne, s’avère incapable de s’occuper de ménage, et ne sait pas cuisiner! La Sorbonne vient d’être rénovée, et d’emblée elle apprécie les cours et le style de l’enseignement qui apparemment à l’époque visait à éveiller la curiosité et la confiance des étudiants. C’est une remarque importante pour moi, parce qu’il s’avère que ce qu’il manque le plus aux femmes aujourd’hui pour faire des carrières scientifiques c’est de la confiance en elles.
Marie ne mentionne pas le fait qu’il n’y a que 23 femmes sur 2000 étudiants en sciences. Environ 0.1 %! Elle doit travailler dur, ses connaissances s’avèrent lacunaires, à sa propre surprise, et son français n’est pas si fluide. Elle rentre dans une existence spartiate. Travailler, travailler encore et toujours travailler. Pas de place pour les distractions, les amis, les bals. Les gens qu’elle fréquente sont tous des scientifiques. Elle quitte la maison de sa soeur, qui accueille beaucoup de gens avec son mari, notamment des polonais (directeurs de recherche, premier ministres, pianistes, un futur président de la Pologne…) et elle ne supporte plus ces distractions. Et puis Bronia la force à manger et à avoir des horaires réguliers ! Elle emmènage près de la Sorbonne, aidée financièrement par Bronia, et se nourrit très mal (thé, pain beurré et légumes). Mais elle n’ose pas dire à son père qu’elle passe des licences en math et en physique. Elle a peut-être peur de l’attrister, car il était convenu qu’elle rentrerait en Pologne, pour être enseignante. Elle décroche sa maitrise de physique, majeur de promo évidement. Elle ne sera que deuxième pour celle de maths (sic). Elle obtient une bourse conséquente qui lui permettra d’étudier pendant un an et demi. Somme qu’ elle remboursera plus tard intégralement tellement elle était reconnaissante et désireuse d’aider les autres.

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Le jeune Pierre Curie

Et puis un soir, elle est invitée à une soirée par une connaissance, qui avait le but avoué de lui rencontrer Pierre Curie, alors chef de travaux à l’Ecole de Physique et de Chimie Industrielle, mais pour qu’il lui donne des conseils sur sa carrière. Pierre Curie est un très bel homme de 35 ans, posé, calme, et réflechi et qui vit encore chez ses parents. D’emblée Pierre et Marie sympathisent, commencent à se fréquenter, de plus en plus. Ils font des promenades à la campagne et parlent physique et chimie. Mais à la fin de sa licence de maths, en 1894, Marie rentre chez elle en Pologne. Elle pense que sa place est là-bas, avec son père vieillissant, et elle veut aider son pays. Pierre se fait de plus en plus pressant dans ses lettres et essaie de trouver toutes sortes de raisons pour la convaincre de revenir à Paris. Au début, elle considère qu’elle a un rôle plus noble dans la vie que d’être égoïste comme Pierre, qui selon elle pensait trop à lui! Mais il trouve les bons mots, les bons arguments et elle revient, pour la rentrée universitaire. D’emblée leur relation évolue et ce n’est plus d’amitié dont il s’agit, mais bien d’amour. Mais Marie hésite toujours. Pierre en fait appel à Bronia, à sa maman Mme Curie, il lui promet même de partir s’installer en Pologne avec elle. Le père de Marie envoie sa paternelle bénédiction, Marie est certainement soulagée. Il sera présent à leur mariage.

Mariage sans cérémonie religieuse. Pierre n’est pas croyant, Marie a perdu sa foi quelque part, après le décès de sa mère et sa soeur. Une petite phrase de Pierre que j’aime bien. Le président de la république, Emile Loubet vient visiter le labo de Pierre Curie. Ce dernier dit au président: “ Mr le Président, ce laboratoire est étroit, pauvre, ouvert à tous les vents. Il y en a bien d’autres à peu près dans le même cas. Puisque votre gouvernement doit désaffecter les églises, on ne saurait mieux faire, en un siècle scientifique, que de les transformer en laboratoires. Une petit morceau de Notre -Dame me suffirait”…

Marie, Pierre and Cie

 

Evidemment, pas d’anneaux, pas de belle robe. Un voyage de noces quand même, en vélo! Et ils s’installent ensemble dans un appartement de 3 pièces dans le 13ième. Marie note la moindre dépense dans des cahiers. Tout, absolument tout est consigné. Elle va essayer de cuisiner, en se disant qu’au fond c’est de la chimie. Heureusement que Mme Curie mère est là pour les aider côté cuisine! Il faut dire que les parents de Pierre Curie aiment beaucoup Marie et le jeune coupe passe beaucoup de temps chez eux. Pierre passe finalement sa thèse de physique, poussé par Marie, car il n’a que faire des diplômes, ce n’était pas un ambitieux. Puis il devient professeur et leur situation financière s’améliore. Ils sortent peu, passent tout leur temps ensemble, adorent la nature et font régulièrement des virées en vélo. En 1896, Marie est reçue première à l’aggrégation de physique. Une autre anecdote:  elle se fait rabrouer par un collègue qui lui conseille d’être un peu coquette, juste pour plaire à Pierre. Car elle porte toujours des robes en gros coton gris, peu élégantes. Elle y sera sensible et fera un plus attention ensuite.

En 1897, elle est enceinte de leur première fille. La grossesse est fatiguante, mais elle ne s’arrêtera pas de travailler, ni avant ni après l’accouchement. Mais elle a besoin d’aide et d’une nourrice, car elle n’a pas assez de lait pour allaiter. Marie consignera pendant 15 ans des notes sur ses deux enfants. Irène a 3 mois quand Marie publie son premier livre: “Propriétés magnétiques des aciers trempés”.

En 1897, sa soeur Bronia et sa famille rentre en Pologne. Elle et son mari vont fonder des sanatoriums pour traiter la tuberculose. Le coup est rude pour Marie. D’abord parce qu’elle est proche de sa soeur, ensuite parce que son rêve de servir sa patrie n’est pas éteint, mais elle a choisi de vivre ailleurs qu’en Pologne.

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Marie et Pierre Curie

En 1900, Marie devient chargée de cours à l’ENS de Sèvres. Première femme à y enseigner. Elle est proche de ses élèves qui l’apprécient, on s’en sera douté… Elle commence alors une thèse, sur des rayons émis par l’urane, des rayons proches des rayons X. Marie va essayer de comprendre ces émissions, qui , on le sait déjà, peuvent révéler la structure d’objets placés sur une plaque photo. Elle avait en fait entamé ses travaux en 1897, deux mois après la naissance de leur première fille. Pierre évidemment s’intéresse de très près à ses travaux, et y participe. Je ne vais rentrer dans une description des recherches scientifiques qu’ils entreprennent. Cela est bien connu et facile à trouver. Mais je voudrais décrire, si cela est possible en quelques mots l’ampleur de la tache à laquelle Marie s’est acharnée. Si Pierre s’intéresse à l’aspect physiques des radiations, Marie en bonne chimiste veut purifier les élements qui les émettent. Pour cela, dans un hangar , un vieux garage désaffecté, que certains ont décrit comme une écurie, elle transfère des kilos et des kilos de minerais , des déchets provenant d’une mine en Pologne. Plus exactement 70 000 kg, qu’elle va transvaser dans des bassines, brasser, chauffer à haute température. Elle va traiter 70 000 kg de résidus d’une mine située en Bohême. Il faut laver, purifier, chauffer la matière première (appelée Pechblende). Il lui aura fallu 2 ans (3 selon les sources) et un travail physique herculéen, elle y va 20 kg après 20kg… Et elle obtiendra 0.1 g d’uranium pur. 70000 kg pour 0.1 g d’uranium, l’équivalent d’une pincée de sel….

Notons au passage, que Pierre ne faisait rien à la maison, le couple manquait d’argent. Marie menait plusieurs emplois pour faire rentrer un peu d’argent. Sa grossesse fut difficile, elle était très nauséeuse, et bien sur s’occuper d’un nouveau né fut une charge de travail supplémentaire pour elle. Pas pour Pierre ! Elle embauchait pour quelques heures par semaines une aide ménagère, puis une nourrice pour Irène, car elle manquait de lait pour allaiter. Heureusement que son beau-père est venu aider Marie, après le décès de sa femme. Cela aida Marie énormément qui put ainsi ménager sa carrière tout en s’occupant des enfants et du ménage, et faire des confitures. Il était hors de question pour Pierre de rester à la maison pour s’occuper des enfants, si vous voyez ce que je veux dire….

Dans le labo, on se croirait un peu dans un film de Disneyland: certains composés intermédiaires sont luminescents, et le couple Curie est absolument enchanté par ces fioles qui irradient une douce couleur vert-bleuté dans leur labo délabré.

(Fin de la première partie du podcast)

Le début de la reconnaissance

 

Nous en étions restés la dernière fois au couple Curie, dans leur labo, leur amour, leur découvertes.. Marie a réussi à purifier de l’uranium.

A partir de ce moment, le monde entier s’intéresse à leurs travaux. D’un côté c’est bénéfique, car les prix et surtout les subventions arrivent. Les finances personnelles du couple sont enfin suffisantes pour ne plus être un souci. En revanche Pierre a du mal avec les honneurs, cela le gène. Et surtout la notoriété l’empêche de travailler, il y a toujours des conférences à donner, des interviews, etc et il a horreur de tout cela. Quand ils reçoivent ensemble leur prix Nobel (je ne vais pas m’arrêter sur les manières de macho qui ont été employées, on n’est pas ici pour parler féminisme), ils n’y sont pas allés. Nous sommes en 1901. En 1903, Marie devient la première femme docteur en Sciences en France, elle reçoit aussi la médaille Davy, récompense éminente en chimie. Elle est la première femme autorisée à écouter une conférence, donnée par Pierre, au Royal Institute de Londres.

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Pierre et Marie découvrent aussi les effets néfastes des radiations, du moins en partie. Par exemple, Pierre applique sur sa peau un bandage imprégné de radium et constate les brulures. Leurs mains sont aussi très enflammées. Plus grave encore, Pierre et Marie se plaignent de fatigues extrêmes, qu’ils attribuent à l’âge et à leur travail de Titan. De plus tous les deux se nourrissent extrêmement mal et très peu. Mais, on le sait bien aujourd’hui, les douleurs articulaires aiguës ne viennent pas de là. Pierre ne dort plus la nuit à cause de vives douleurs dans le dos. Marie essaie de se ménager, car elle tombe enceinte à nouveau et ne veut pas perdre son bébé (elle a fait une fausse couche quelques années auparavant). Ils ne partent pas en vacances, déclinent une invitation de voyage aux US. En 1904, Marie accouche d’une autre petite fille, qui est appelée Eve. Mais la fatigue est lourde, Marie est dépressive.

La radioactivité devient à la mode. Il est vrai que les recherches sont très actives, et les effets spectaculaires. On s’aperçoit que les animaux et les plantes y sont très sensibles. Et à partir de ces années-là, se développe paradoxalement un phénomène de mode à l’égard du radium. Le public y voit une substance magique et le marketing se frotte les mains. On vend des crèmes de beauté anti vieillissement au radium, des ceintures irradiantes pour affiner les tailles, des dentifrices, des crèmes pour les fesses des bébés, rouges à lèvres, préservatifs au radium, torchons de cuisine pour lutter contre les odeurs, engrais, bières, et même un crucifix au radium car fluorescent. On veut lutter, contre la vieillesse, la calvitie, boulimie, perte de libido…

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Mais bien évidemment les cas d’empoisonnement au radium apparaissent aussi, avec leurs scandales. Par exemple, l’affaire des Radium Girls aux US, ouvrières de l’entreprise US Radium Corporation. Malades, on les accuse d’être atteintes de Syphilis, alors qu’elles sont obligées d’effiler leurs pinceaux entre leurs lèvres, pinceaux imprégnés de peinture au radium. Il paraît qu’aujourd’hui encore un compteur Geiger crépite encore sur leur tombes. Marie en mourra à l’age de 67 ans, mais il faudra attendre Little Boy and Fat Man, les deux bombes atomiques lachées au Japon, pour réaliser pleinement des effets de la radioactivité.
ps236_eb800425d3bb8bb8cbd86510f788c522.jpgDans les années 1900 et quelques, chose surprenante, Pierre et Marie assistent à des séances de spiritisme. Certaines parisiens, et pas des moindres, vont assister aux séances de la fameuse Eusapia Palladino. Parmi eux, on trouve Jean Perrin et Paul Langevin, Henri Bergson, Sully Prudhomme…. Pierre écrit des comptes rendus détaillés des séances, comment les tables sont soulevées, ses cheveux tirés, des objets déplacés. Mais il note qu’il pourrait s’agir de supercheries, mais qu’il n’arrive pas à les démasquer. Il en parlera toute sa vie, car il faut admettre que beaucoup de gens essaient de comprendre en toute bonne foi : on prend la tension artérielle du médium, on lui lie les bras et les jambes, on laisse la lumière allumée, on essaie de détecter une sorte de maladie mentale chez Eusapia. La plupart des spectateurs ne veulent pas croire au surnaturel, mais on ne parvient pas à la démasquer… Après la mort de Pierre, Marie n’assistera plus à ces séances.

A l’époque aussi le couple fréquente surtout d’autres scientifiques. Ils reçoivent chez eux, bien que l’on n’y dine pas, car , on le sait, le couple n’est pas versée dans la cuisine, comme on l’a vu. Je retiens une description écrite à l’époque par l’une de leur hôtesse, car je crois qu’elle décrit bien le couple :

« Parfois, Pierre et Marie, se glissent, pareil à deux ombres. Lui parle peu. Elle, d’apparence très jeune, attrayante sous ses cheveux frisés, entre brusquement dans une conversation scientifique, pour exposer longuement son point de vue scientifique. Ils m’intimident ». Marie, en dépit des photos peu attrayantes que l’on voit était une fort jolie femme.

Pierre et Marie créent des amitiés solides profondes avec Paul Langevin, Jean Perrin, et d’autres scientifiques moins connus de l’époque. Ils avaient peu d’amis, « par un soucis de sincérité qui dominait leur vie morale », dixit Paul Langevin. Bonté et recherche de vérité sont deux caractéristiques qui reviennent sans cesse pour décrire Pierre et Marie. Les liens avec les amis sont profonds, et tous leurs enfants resteront eux-mêmes liés toute leur vie. Ils forment un cercle restreint mais empreint d’honnêteté et de bonté, même si le plus les discussions spontanées des soirées entre voisins et amis se terminent souvent par un débat sur les recherches en physique. Les hypothèses et les critiques jaillissaient avec les idées hardies. Marie riait parfois jusqu’à en pleurer. Elle était heureuse à nouveau. Nous sommes en 1906. Le couple est indissociable, leur complicité totale, et cela se voit particulièrement dans leur labo. En avril, Pierre assiste à une réunion sur les universités, pour y consolider et augmenter les programmes scientifiques. C’est à la sortie de cette réunion, que l’accident terrible se produit. Il pleut, son parapluie lui bouche une partie de son champ de vision, il traverse la chaussée sans voir une carriole. Il est écrasé par les sabots du cheval et meurt sur le coup.

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Marie et Pierre Curie par Puyo

Marie sans Pierre

 

Le choc est évidemment terrible pour Marie, qui se reproche que ses derniers mots pour lui n’aient pas été des mots d’amour. On peut lire son journal intime, qui a été publié. Il est poignant, il est adressé à Pierre. Elle est heureusement très entourée, notamment par ses frères et sœurs. Les lettres de condoléances pleuvent, des plus grands scientifiques connus, depuis Lord Kelvin, jusqu’à Arrhénius, Lorentz, Rutherford, Berthelot…Les hommages officiels sont nombreux.

Je voudrais prendre le temps de vous lire celui de Henri Poincaré, tellement je le trouve touchant et combien il décrit Pierre Curie, et à rebours Marie :

« Vous savez quel charme délicat s’exhalait pour ainsi dire de sa douce modestie, de sa naïve droiture, de la finesse de son esprit. On n’aurait pas cru que cette douceur cachât une âme intransigeante. Il ne transigeait pas avec les principes généreux dans lesquels il avait été élevé, avec l’idéal moral qu’il avait conçu, cet idéal de sincérité absolue, trop haut peut-être pour le monde dans lequel nous vivons… »

Marie se mure alors dans la douleur, elle paraît de de marbre, quand son être intérieur n’est que tristesse et souffrance. Il sera désormais difficile pour elle de prononcer le nom de Pierre, même à ses filles. La tristesse s’abat sur la maison. Irène est une enfant très sérieuse et très studieuse. Eve, qui n’aura pratiquement pas connu son père se souviendra d’une enfance malheureuse, malgré une mère certes aimante, mais dépressive, triste et austère.

Marie refuse toute aide matérielle. Elle réussit à se remettre au travail durant l’été. Enseignement et recherche. Elle se réfugie dans son laboratoire, essaie de noyer la douleur dans le travail. Elle ose écrite à sa sœur, même des années plus tard, que même ses filles n’arrivent pas à lui redonner du gout à la vie, même si elle est une maman très attentionnée et présente, si elle aime ses filles, les trouve jolies et veut en faire des grandes personnes. Désormais, elle ne s’habillera plus qu’en noir, pour bien longtemps…

 Fin 1906, elle déménage avec ses filles et son beau père. Celui-ci est érudit et indulgent, il s’occupera beaucoup d’Irène et Eve, avec l’aide d’une gouvernante polonaise. Irène notamment est très proche de son grand-père, elle qui ressemble tellement à Pierre par son caractère. Lui est stoïque, plus courageux peut-être que Marie, il s’oblige à mener une vie normale. Républicain, anticlérical, résolument attaché au réel, il transmettra ces valeurs à Irène, à qui il donnera aussi son gout prononcé pour la littérature. Heureusement que toute la famille polonaise est aussi là pour s’occuper des filles. Marie décide de retirer ses filles de l’école publique, et organise avec ses amis des cours d’histoire, de géographie, anglais, allemand, littérature, dessin, biologie, mathématiques, et physique (par Marie, bien sûr). Il faut dire que c’est ainsi qu’avait été éduqué Pierre Curie, mais c’était souvent le cas à cette époque, où l’école n’était pas encore obligatoire. Pierre était lent, n’aimait pas passer d’un sujet à un autre, préférant, se plonger en profondeur dans un sujet à la fois. Bref, Marie organise une petite salle d’étude, et formera quelque futurs grands scientifiques, dont sa fille Irène, qui il faut quand même le rappeler, recevra elle aussi le prix Nobel de physique. Il n’y a qu’une leçon par jour, le reste c’est des expériences de chimie ou de physique, des visites de musées…Le tout durera 2 ans, avant que ce petit monde ne retourne au lycée. Il est clair que la formation scientifique y était largement privilégiée. Pourtant Eve sera toute sa vie imperméable à la science ! Elle est très littéraire, musicienne. Et raconte avec humour, les bb aux carrés et les bb primes dont parlaient sa mère et sa sœur dans leur équations mathématiques, et qui faisaient jaillir dans son imagination des images de charmants bébés dont elle se demandait bien en même temps, pourquoi ils étaient carrés ? Marie ne la forcera jamais vers une carrière scientifique.
Par contre, Marie a voulu très tôt que Irène soit une scientifique de haut niveau, et la pression mise sur cette enfant a du être énorme. Irène a été décrite par Einstein comme un soldat, tellement elle était sérieuse. Elle mourut à 59 ans à cause des radiations reçues.

Dès la mort de Pierre, les amis et scientifiques se battent pour faire obtenir à Marie une chaire à la Sorbonne. Et y parviennent avec un vote à l’unanimité. Grande première en France. Marie hésite, ne se sent pas digne, pas à la hauteur, elle a des scrupules à reprendre la chaire de son défunt mari. Mais finalement accepte. Elle veut prolonger l’œuvre, le travail de Pierre. Notons aussi qu ‘elle doit se battre pour que les femmes soient autorisées à assister à ses cours ! Mais à son premier cours, on verra des étudiants, des politiciens, des polonais, des artistes, des femmes du monde !!! Son cours traite bien sur de la radioactivité, de la formation d’ions dans les gaz. L’ovation est totale à son entrée, par la porte du fond, dans l’amphithéatre. 7 mois après la mort de Pierre, elle reprend son cours, là où il l’avait laissé. Elle est blonde, mince et pale, et comme toujours, porte une robe noire. Elle ne laisse paraître aucun sentiment, même sous les applaudissements, les bravos d’un auditoire qui a lui du mal à cacher ses émotions.

La presse salue l’événement. On peut lire dans Le Journal : « le temps est proche où les femmes deviendront des êtres humains ».

Si l’on en croit le journal qu’a écrit Marie, elle a vécu ce premier comme une torture, une épreuve difficile. Elle ne parle que de devoir envers Pierre, et envers ses filles qu’elle se doit d’éduquer. Elle doit être à la hauteur, prouver au monde que Pierre ne s’était pas trompé sur sa femme. A partir de ce jour-là, elle cessera d’écrire dans son journal. On y verra peut-être le désir de tourner une page.

Le pavillon Currie à l’institut du Radium, à Paris.

Elle se noie toujours dans le travail, décide de se battre pour créer l’institut de recherche dont rêvait Pierre. Ce sera l’Institut du Radium. Marie avec son sens poussé des détails orchestrera la conception et la construction. Elle ira jusqu’à acheter les plantes du jardin qui l’entoure et c’est pour honorer sa passion pour les roses qu’une rose orange bordée de rose sera baptisée Marie Curie. L’institut prendra vie en 1914 et deviendra après la guerre un institut de recherche prestigieux , axé évidemment sur les recherches en radioactivité.

Scandales et reconnaissance internationale

 

Dans les années 1910, Marie semble, revenir à la vie. Elle part en vacances avec ses amis scientifiques de la Sorbonne, et se révèle d’ailleurs incroyablement compétitive en matière de sport, s’entrainant par exemple à la nage pour être sûre de battre tout le monde. C’est cette année qu’elle postulera pour un poste à l’Académie des Sciences. Mais c’est une femme et la polémique fait rage, alimentée très largement par la presse. Beaucoup ne veulent pas d’une académicienne, dont d’ailleurs certaines femmes, écrivaines, qui publient sous un pseudo masculin (Marie Louise Regnier de son vrai nom). Je vous invite à lire les fiches graphologiques et physiognomoniques publiées à l’époque ! On veut prédire le caractère de Marie à partir de son écriture et son anatomie !!! Portraits flatteurs du reste, mais c’est vraiment époustouflant. On peut compter sur elle parce qu ‘elle a un large front, de grands sourcils et des lèvres bien dessinées. Je vous laisse penser pendant une seconde à quoi ressemble votre scientifique masculin préféré. Désolée, Mr Dawkins, vous n’avez pas le bon profil…

Même l’église s’en mêlera. En effet, un des concurrents est Mr Branly, grand catholique fervent, inventeur du télégraphe très célèbre en France. Et la situation dégénère très vite, on la compare à l’affaire Dreyfus… Poincaré le dreyfusard est insulté pour soutenir Marie. L’affaire est vraiment d’état. Pas toujours contre Marie elle même, mais contre ses partisans. Choisir Branly est un choix patriotique. Certains diront quand même que Marie n’était qu’une assistante de Pierre dans le labo…
Alors, Marie se rebelle, décide de relever le défit et va se battre, elle va faire ces visites de courtoisie obligatoires qui avaient tant révulsé Pierre lors de sa propre candidature. Mais c’est immoral, un affront à la bienséance, l’idée une femme en habit vert et qui porte une épée. De nombreuses femmes s’opposent à Marie, décriant le besoin d’être égale à l’homme, car cela serait perdre sa féminité. Si au moins Marie était moche, cela aiderait peut–être à faire passer la pilule ! La femme ne doit vouloir l’éternité que par amour, pas en rentrant à l’Académie !
Le jour du vote, Marie échoue au second tour, par deux voix. Elle qui sera membre de l’Académie des sciences au Mexique, en Argentine, en Hollande, en Russie, en Italie et en Pologne, elle refusera désormais toute nouvelle tentative en France. Elle se sent humiliée.
Il faudra attendre 1993 pour voir en France une femme rentrer à l’Académie des Sciences.
Mais elle continue ardemment ses travaux de recherche, avec tenacité, et succès. Elle publie deux livres, passe trois nouvelles années à purifier cette fois le radium, et refuse en 1910 la Légion d’Honneur.

Congrés Solvay de 1911

En octobre 1910, le chimiste belge Solvay invite ce qu’Einstein appela avec humour le sabbat des sorcières. Y sont réunions les plus grands noms de la science du moment : Parmi eux : Einstein, Rutherford, Planck, Lorentz, Perrin, Poincaré, Langevin, et seule femme, Marie. C’est pendant ce congrès que le scandale éclate, un journal publie un article sur la relation adultère de Paul Langevin avec Marie. C’est la belle mère de Langevin qui alimente le ragot :
« … l’illustre Mme Curie a enlevé le mari de ma fille, le père de mes petits enfants… ». Et là encore la presse alimente abondamment les rumeurs, les humeurs, les émois. La bataille morale fait rage. Certains soutiennent Marie, d’autres la décrient. Notons tout de suite que la coupable c’est elle, pas lui, alors que c’est lui qui est marié. Elle est veuve depuis longtemps. On prend a parti les préparateurs de Marie, on accuse Langevin d’avoir pratiquement kidnappé ses fils pour les forcer à partir en vacances l’été précédent avec Marie. On épluche leur emploi du temps, leur vie privée. Marie se défend publiquement contre ces attaques à la vie privée, se gardant bien toutefois de révéler un mot sur sa relation avec Langevin. Elle menace la presse de procès. Le journaliste qui a lancé l’affaire lui adresse une très belle lettre d’excuses, qu’elle s’empresse de publier à son tour ! Elle le publie donc le 8 Novembre 1911, dans le quotidien Le Temps. Le lendemain, le même quotidien annonce que Marie vient de recevoir le prix Nobel de Chimie. Mais nous y reviendrons. L’affaire Curie-Langevin n’est pas finie. Paul et Marie sont conseillés par Raymond Poincaré, avocat mais pas encore président de la République, on essaie de calmer les esprits, d’arrêter la presse people de vomir ses articles dégoulinants de principes moraux nauséabonds. Hélas, le scandale est ranimé car le beau frère de Langevin est journaliste et il a réussi à voler la correspondance entre les deux amants, et menace de tout publier. Et il le fait, en novembre. Cette fois-ci la foule bien pensante menace physiquement Marie et ses filles, chez elles. On crie sous ses fenêtres, maintenant ce n’est qu’une sale polonaise. Irène découvre les lettres. Mais en fait l’entourage de Marie était déjà au courant de la relation amoureuse entre Paul et Marie. Une partie de la presse est absolument ignoble. L’affaire remonte au Conseil des Ministres. Marie devrait-elle quitter la France ? Je vous passe les détails, ils sont sordides. D’autant plus que Mr Langevin est rarement mis en cause. La seule fois où cela arrive, Langevin provoque en duel le journaliste, mais aucun des protagonistes ne tirera sur l’autre.
Le premier décembre 1911, le jury accorde à Marie le prix Nobel de chimie, pour ses travaux. Cette fois-ci Marie ira à Stockholm.
Je vous lis un extrait d’un journal du journal l’Oeuvre paru à cet égard :

« Mme Curie est-elle juive ? Quand sa candidature à l’Académie des Sciences fut opposée par le parti des Métèques à celle de M. Branly, Mme Curie le nia énergiquement. Son père est en effet juif converti. Avant son mariage Mme Curie s’appelait Marfa-Salomé Skldowska. »

On voit comment l’antisémitisme sévit gravement en France…

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Congrés Solvay de 1927

J’ai été triste de lire que Paul Langevin, au début de la guerre a quitté Marie, il est retourné vivre avec sa femme, accumulant en parallèle les adultères, et aura un fils avec l’une de ses conquêtes.

Les petites curries

 

Lorsque la guerre de 14 éclate en France, Marie, bien que déjà affaiblie physiquement par les radiations auxquelles elle s’expose, décide d’agir. La plupart des hommes sont mobilisés, les femmes les remplacent, dans les mines, les usines, elles sont maçons, charrons, couvreurs (ou couvreuses), on les appelle les ‘poilues de l’arrière » et elles se mettront en grève pour être payées à l’équivalent des hommes. Marie décide de mettre en place un service de radiologie mobile. L’ampleur de la tache est incroyable. D’abord parce que la plupart des médecins ne l’utilisent pas du tout, ne connaissent pas, ne voient pas son intérêt. Ensuite, parce qu’il faut créer un équipement qui puisse être transporté (250kg quand même au final). Il faut les véhicules pour les transporter, Marie va d’abord chercher les voitures auprès des femmes riches du pays, puis elle va être aidée par la Croix Rouge. Il faut des générateurs pour les faire fonctionner. Il faut des brancardiers pour transporter les blessés. Et éduquer les chirurgiens. Il était souvent plus facile d’amputer un membre que de passer du temps à en extraire un éclat d’obus… Lire les résultats des radios à l’époque était plus compliqué que maintenant. Et il faut former les techniciens pour utiliser les machines. Elle crée une école, avec un cursus de 2 mois, avec des cours pratiques et théoriques. Elle demandera à Irène à l’aider dans cette tache. Marie apprend à conduire, on la voit sur tous les fronts, conduire l’une de ces voitures qu’on appellera les ‘petites curies’. A la fin du conflit, grâce à elle, plus d’un million de radios ont pu être effectuées. Cinq cent postes fixes ont été crées. Rien que sur le Chemin de Dames, il y eu 50 postes mobiles. 800 manipulateurs et 150 manipulatrices ont été formées, dont Irène.

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Après la guerre, Marie se remet à travailler à l’Institut du Radium, qu’elle dirige avec une poigne ferme. Elle accueille nombre d’étudiants, avec une forte proportion de chercheurs venant du monde entier et nombreuses femmes. Citons Marguerite Perey qui découvrira le Francium, dont le corps entier émettra des radiations à sa mort. Marie est parfois très froide, mais elle montre toujours une grande sollicitude. Les rapports sont formels (peu de gens dans sa vie pouvaient la tutoyer), mais elle est d’une efficacité rare et elle connaît en détails tous les travaux des gens qui travaillent à l ‘institut. Le plus difficile sera de se procurer le radium. Notons aussi que la moitié de l’institut est dédié à la recherche médicale. L’institut est un grand succès, de nombreuses découvertes y sont faites. C’est là aussi qu’Irène rencontre Frédéric Joliot. Ils découvriront ensemble la radioactivité artificielle, et obtiendront le prix Nobel de chimie en 1935. En 1929, Marie et sa sœur Bronia créent le même institut en Pologne.

En 1920, Marie accepte une interview d’une journaliste américaine, au surnom de Missy. Marie envoute Missy et celle-ci va se battre comme une acharnée aux US pour Marie. Elle va lui organiser ce qu’on appelle aujourd’hui deux ‘road trip’, bien à l’américaine, que bien sur Marie appréciera peu. Elle va collecter notamment des fonds auprès de femmes américaines, sur tout le pays, et pourra lui offrir un précieux gramme de radium. Marie est reçue en grandes pompes à la Maison Blanche et recevra un autre chèque du président Hoover. Il faut dire que dès le commencement Pierre et Marie avait décidé de ne pas breveter leur découverte, l’argent n’était pas la rétribution qu’ils attendaient de leurs découvertes.

En 1922, Marie est élue à l’unanimité à l’Académie de médecine. En Mai 1922, elle est élue à la Société des Nations. A partir de là et jusqu’à sa mort, elle va œuvrer pour la Coopération Intellectuelle, elle militera pour la recherche scientifique. Elle est maintenant traitée en héroïne par les gouvernements français, elle est enfin honorée et reconnue. Elle voyage beaucoup en Europe, elle est reçue par les rois et les reines, elle assiste à des congrès en Amérique du Sud, avec Irène. Elle est toujours timide et sans fatuité, bien que consciente de sa valeur. Elle a horreur de l’ostentation, s’habille toujours en noir. Mais elle tombe amoureuse du sud de la France, se fait bâtir une maison à Cavalaire et plante des roses et autres plantes, autant que possible. Elle fera du sport jusqu’aux derniers mois de sa vie, baignade, patinage, marches en montagnes. Elle aura eu une santé finalement mauvaise, avec outre ses problèmes de dépression, dès les années 20s, des problèmes rénaux, des bourdonnements d’oreille permanents, une cataracte prononcée. En 1934, ce sont des problèmes pulmonaires qui la font hospitaliser dans un sanatorium, près de Chamonix. Ses derniers conseils avant le départ sont pour son mécanicien : « N’oubliez pas, Georges, le rosier… ».

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Marie Curie et Albert Einstein (non datée)

Elle décède le 4 juillet 1934, en balbutiant quelques mots à Ève, sur ses derniers travaux. Elle sera enterrée près de Pierre.

Les hommages du monde entier seront vibrants.

Elle se comparait à la chenille qui est obligée de filer son cocon : elle poursuivait son but, du mieux qu’elle pouvait, sans savoir si elle atteindrait jamais son objectif.

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Quotes de Marie Curie

« Je pense qu’à chaque époque on peut avoir une vie intéressante et utile. Ce qu’il faut, c’est ne pas la gâcher et pouvoir se dire : « j’ai fait ce que j’ai pu ». C’est la seule chose capable de nous apporter un peu de bonheur. »

« Nous ne pouvons pas construire un monde meilleur sans améliorer les individus. Dans ce but, chacun de nous doit travailler à son propre perfectionnement, tout en acceptant dans la vie générale de l’humanité sa part de responsabilité. »

Références : J’ai principalement utilisé ce bouquin: “Marie Curie“, de Jeanine Trotereau, ed. Gallimard.

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